Le texte contient 126 lignes (max. 75 signes), 1166 mots et 7747 signes.

apic/H. Buchman / Interview

APIC – Interview

L’enfance emprisonnée en Afrique (070795)

Horst Buchman, consultant du Bureau international catholique de l’enfance

Laurence Arthur pour l’Agence APIC

Genève, 7juillet(APIC) Pourquoi et comment des enfants peuvent-ils être

jetés en prison et y être oubliés? Horst Buchman a cherché pour le Bureau

international catholique de l’enfance (BICE) des réponses à cette question

dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest. Ce qu’il a vu et constaté dépasse

l’imagination: absence de procès et même parfois d’interrogatoire, conditions de vie effrayantes, proches de celle des camps de concentration.

Horst Buchman se révolte, il dénonce. Récits d’enfances volées.

APIC: Comment les enfants arrivent-ils en prison?

Horst Buchman: Souvent pour des délits sans importance, des vols de petite

valeur, parfois même sans aucune raison, sinon le fait de se trouver au

mauvais endroit lors d’une rafle. En Côte d’Ivoire, un garçon de 14 ans

vendait des radios d’occasion dans la rue. Son patron lui avait demandé

l’équivalent de 300 francs suisses pour les cinq radios qu’il lui avait

fournies. Pauvre, il avait besoin de vêtements, alors sur sa vente, il a

dépensé 30 francs pour s’acheter des pantalons et des chaussures en plastiques. Furieux, son patron l’a dénoncé à la police. Depuis il végète en prison sans même avoir été interrogé. Sans famille, ce garçon a été oublié.

Au Mali, j’ai rencontré une jeune fille de 15 ans. Mise enceinte, elle a

accouché au septième mois d’un enfant mort-né. Prise de panique, elle a mis

le bébé dans une poubelle. Aperçue par un voisin, elle a été jetée en prison. Au moment où je l’ai vue, elle s’y trouvait depuis huit mois sans

avoir été interrogée.

Un garçon de 12 ans en côte d’Ivoire, rempli de culpabilité m’a avoué:

«J’ai tué quelqu’un». J’ai appris par la suite qu’un jeune de 14 ans était

mort à la suite d’une mauvaise chute lors d’une bagarre qui les avait opposés.

APIC: Il y a tout de même des jugements?

H.B.: Oui, mais les juges sont souvent extrêmement durs. Lors d’un vol

d’une pintade, les enfants qui se partageaient la volaille ont été accusés

de vol en association. Un comble!

APIC: Les conditions de détention posent aussi de graves problèmes?

H.B.: L’image la plus dure me vient de Conakri, en Guinée. On se croirait

en plein Moyen-Age. Ce que j’ai vu dépasse l’imagination. Je me suis rendu

avec les soeurs de la charité à la prison centrale, où elles apportent une

fois par semaine de la nourriture et témoignent de l’amour du Christ. En

entrant dans la cour, j’ai vu les prisonniers qui sortaient deux par deux,

le moins faible donnant appui à son compagnon pour se diriger vers les soeurs. A l’intérieur, les malades gisaient dans les couloirs. On aurait dit

un camp de concentration nazi. Les visages me suppliaient pour obtenir quatre ou cinq biscuits enrichis de protéines. Les joues creuses, les yeux fixes, des adolescents de 15 ans en paraissaient 70. Les soeurs préparaient

une sorte de bouillie avec du jus de carotte pour ceux qui avaient la diarrhée. Les détenus se trouvent dans un grand local avec pour seule installation sanitaire un seau qu’ils vident eux-mêmes à la main.

L’absence de séparation entre adultes et enfants a provoqué l’apparition

d’une mafia. Une minorité mange à sa faim en volant la nourriture des autres. Ils copinent avec les gardiens. Sans parler des abus sexuels que font

subir aux adolescents certains criminels adultes.

APIC: Les séquelles physiques et surtout psychologiques sont terribles?

H.B.: Les enfants emprisonnés sont en grande partie de petits voleurs, victimes d’une situation de pauvreté. Il est rare qu’ils aient commis de graves délits. Mais la prison est un véritable traumatisme. Ils se retrouvent

complètement isolés: les juges traînent, la famille, surtout dans le contexte musulman, a honte. Dans la prison de Bamako, capitale du Mali, parmi

les 72 enfants incarcérés, seul trois avient reçus un visite durant le semestre écoulé.

APIC: Face à de telles situations que peut faire le Bureau international

catholique de l’enfance?

H.B.: Nous suivons plusieurs axes d’intervention. D’abord celui de la dénonciation politique. Il faut réclamer la reconnaissance par ces gouvernements des droits de l’enfant. Souvent les gouvernements signent les conventions internationales sur les droits de l’enfant mais ne les appliquent

pas. Il s’agit également d’améliorer les législations pour les rendre conformes à ces conventions.

L’assistance juridique est une aide précieuse, car elle permet d’accélerer le processus de libération de l’enfant et parfois même sa relaxe immédiate. Nous demandons aussi aux journalistes locaux d’écrire des des articles sur le sort de ces enfants pour changer l’attitude du public qui

pense que l’enfant mérite son sort. Les directeurs de prisons, les gardiens

et la police sont aussi sensibilisés par des formations complémentaires que

nous organisons.

APIC: Il y a aussi une aide plus immédiate en faveur des enfants?

H.B.: L’aide immédiate par les groupes locaux, comme les religieuses de Conakri par exemple, est très importante. Nous visons à améliorer les conditions de vie en prison. Il s’agit d’assurer un minimum d’hygiène, une nourriture en quantité et en qualité suffisantes, l’autorisation des visites,

des promenades journalières, la séparation adultes-enfants.

En plus de la courverture de ces besoins vitaux, l’enfant a besoin aussi

d’écoute. Un effort doit être fourni au niveau de l’éducation de base et de

l’alphabétisation fonctionnelle.

APIC: Après la libération, la tâche n’est pas terminée?

H.B.: L’orientation, l’écoute, la réinsertion professionnelle et familiale

sont les aides que nous mettons à disposition des enfants. Nous offrons un

hébergement pour une période transitoire aux enfants qui ne sont pas réconciliés avec leur famille. En fait, le BICE entend jouer le rôle de plateforme pour coordonner l’activité des diverses institutions. Il identifie le

groupes actifs dans le domaine, les rassemble en vue d’une collaboration,

recherche de nouvelles ressources comme l’assitance juridique. (apic/arlmp)

Encadré

Le BICE en lutte contre les injustices

Prostitution enfantine, exploitation des enfants, gosses de la rue… Depuis près de 50 ans, le Bureau international catholique de l’enfance (BICE), basé à Genève, est en guerre contre les injustices qui frappent des

millions d’enfants dans le monde.

Fondé en 1948 pour venir en aide aux orphelins de la guerre, le BICE a

acquis depuis une solide réputation. Reconnu par l’ONU, l’UNESCO, l’UNICEF

et le Conseil de l’Europe, notamment, cet organisme est l’un des principaux

artisans de la mise sur pied, par l’ONU, des Années internationales de

l’Enfant, en 1979, et de la Famille en 1994.

Les 13 employés au siège central et les quelque 30 autres répartis dans

les bureaux européens de Paris, Bruxelles, Vienne, et continentaux de New

York, Montevideo (Uruguay), Abidjan (Côte d’Ivoire) et Manille, aux Philippines, entendent sensibiliser l’opinion publique, les instances internationales et les gouvernements. Par la recherche, l’élaboration et la coordination de programmes concrets appliqués grâce au concours de partenaires sur

le terrain, communautés religieuses, organisations laïques, ONG.

Reconnu par le Saint-Siège comme Organisation internationale catholique

le BICE entretient des liens privilégiés avec plusieurs dicastères romains.

(apic/pr)

webmaster@kath.ch

Portail catholique suisse

https://www.cath.ch/newsf/apic-h-buchman-interview/