Les Indiens d'Amazonie dans le collimateur de Bolsonaro

«Nous sommes sous la constante pression des grileiros – les éleveurs de bétail qui s’emparent illégalement de nos terres – des madeireiros – les coupeurs de bois qui envahissent notre forêt, et des chercheurs d’or», confie à cath.ch Adriano Karipuna, militant indigène de l’Etat de Rondônia, en Amazonie brésilienne.

Le leader de l’Association indigène Karipuna a témoigné au Palais des Nations à Genève le 27 juin 2019 pour attirer l’attention sur la situation dramatique des peuples indigènes d’Amazonie. La situation dans ce «Far-West»  amazonien s’est encore aggravée depuis l’entrée en fonction du gouvernement de Jair Bolsonaro au 1er janvier 2019.

L’Action de Carême soutient les Indiens du Brésil

Adriano Karipuna est représentant du peuple des Karipuna au sein du CIMI, le Conseil Indigéniste Missionnaire, un organe de la Conférence nationale des évêques du Brésil (CNBB) soutenu par l’ONG catholique suisse Action de Carême. Il est présent à Genève pour livrer son témoignage à l’occasion de la 41e session du Conseil des droits de l’homme de l’ONU. Il est accompagné par Cleber César Buzatto, directeur exécutif du CIMI à Brasilia, et Paulo Lugon Arantes, représentant du CIMI à Genève et à Bruxelles.

Dans l’Etat de Rondônia, au nord-ouest du Brésil, témoigne l’Indien âgé de 33 ans, les populations indigènes, qui habitent la forêt amazonienne depuis des siècles, sont encerclées par des colons brésiliens qui convoitent leurs terres et les bois de leur forêt.

Un génocide

La communauté d’Adriano Karipuna ne compte plus que 58 membres: elle fut même réduite à quatre membres survivants dans les années 1970, décimée par les maladies contractées au contact des colons blancs, faute de défenses immunitaires contre le virus de la grippe, de la rougeole ou de la varicelle, victime de la malaria et d’autres maladies respiratoires. Les Karipuna étaient près de quatre fois plus nombreux avant l’arrivée des Blancs, qui ont commis des massacres, les ont empoisonnés et détruit leurs villages.

Les Karipuna vivent actuellement dans le village de Panorama, à environ 188 km de la ville de Porto Velho, la capitale de l’Etat, dans la partie occidentale de la région amazonienne. Leur cas est si grave que le ministère public de l’Etat de Rondônia l’a même qualifié de «génocide».

Main basse sur les terres indigènes démarquées

«Nous sommes encerclés par trois villages de colons, qui nous menacent, bien que notre territoire soit un territoire indigène (TI) démarqué depuis deux décennies… La proposition initiale était de démarquer légalement un TI de 195’000 hectares. Finalement, le Territoire Indigène Karipuna, qui a été légalisé en 1998, a une superficie d’environ 153’000 hectares».

«Nous avons ainsi perdu entretemps plus de 40’000 hectares, suite à des invasions de nos terres par les grileiros (*). Les problèmes se sont aggravés dès 2015, mais la situation est devenue encore plus dramatique avec l’arrivée au pouvoir de Bolsonaro. Les invasions de terre se sont intensifiées et le processus s’accélère».

Bolsonaro: «je ne démarquerai pas un millimètre de terre indigène»

Durant sa campagne électorale, le député d’extrême-droite Bolsonaro avait déclaré que s’il était élu, il ne démarquerait pas un centimètre de terres indigènes, mais après son élection, il a précisé: «pas un millimètre», dénonce pour sa part Cleber César Buzatto.

Dans leur majorité, des évêques critiques

La CNBB s’oppose également à sa politique concernant les droits des indigènes, note le directeur exécutif du CIMI. Dom Roque Paloschi, président du CIMI, dénonce le transfert de la compétence pour les démarcations des terres autochtones du Ministère de la Justice en partie au Ministère de l’Agriculture, «où se concentrent les grands groupes économiques qui sont contre les droits constitutionnels et originaux des peuples autochtones».

Bolsonaro veut démanteler la FUNAI, la Fondation nationale de l’Indien, l’organisme gouvernemental brésilien qui élabore et applique les politiques relatives aux peuples indigènes. «Dans sa stratégie pour prendre les terres indigènes, il veut affaiblir la défense des Indiens. Il veut en confier la démarcation au Ministère de l’Agriculture, dirigé par Tereza Cristina, l’une des principales représentantes du ‘bloc ruraliste’ et des intérêts de l’agrobusiness», note pour sa part Paulo Lugon Arantes.

Les Indiens entrent en résistance

Mais, se réjouissent les membres du CIMI, les Indiens du Brésil sont entrés en résistance: le 15ème Campement Terre Libre (ATL), qui s’est tenu à Brasilia du 24 au 26 avril 2019, a regroupé plus de 4’000 leaders indigènes venus de toutes les régions du Brésil et représentant les peuples indigènes du Brésil (ils sont en tout 3015, parlant 274 langues), se sont réunis sur l’Esplanade des Ministères, dans la capitale brésilienne, pour dénoncer «la politique de la terre brûlée» menée par le gouvernement de Jair Bolsonaro.

La délégation du CIMI relève encore sa contribution au processus d’écoute des communautés indigènes et a travaillé avec eux, à la base, pour élaborer le document préparatoire du Synode des évêques sur l’Amazonie, qui se tiendra à Rome en octobre 2019.

Le Synode sur l’Amazonie, un espoir pour les Indiens

Cette rencontre devrait aider à faire sortir la question indigène de l’ombre. «En ce moment extrêmement critique pour les Indiens d’Amazonie, la voix du pape François va aider les peuples indigènes dans la défense de leurs droits, de leurs territoires». Et comme le dit Mgr Roque Paloschi, président du CIMI, le Synode devra chercher de nouvelles voies pour l’Eglise dans cette réalité particulière et pour une écologie intégrale.


Bolsonaro,  ‘le Trump tropical’

Cleber César Buzatto, responsable du CIMI, s’inquiète particulièrement des graves dérapages du président Bolsonaro, de sa nostalgie des années de la dictature militaire, de son discours de mépris et de haine visant les peuples indigènes, les femmes, les minorités sexuelles.

«Bolsonaro, considéré comme ‘le Trump tropical’, a basé toute sa campagne électorale sur la ‘corruption des élites’, alors qu’il faisait lui-même partie du système, puisqu’il a été député fédéral pendant 27 ans ! Ses trois fils sont également engagés politiquement, un comme député fédéral, un autre comme sénateur, et le troisième comme conseiller municipal à Rio de Janeiro». Flavio, l’aîné du président, est lui-même soupçonné de corruption et de liens avec une milice mafieuse de Rio de Janeiro…

Des «fake news à la Trump»

Jair Bolsonaro, adepte des «fake news à la Trump», s’est pourtant présenté comme un politicien «nouveau», qui voulait répondre aux inquiétudes des élites et de la classe moyenne face à l’insécurité et à la crise économique et morale qui affecte le pays. Il a également profité du processus de «persécution» de l’ex-président Lula, une combinaison entre le «juge anticorruption» Sergio Moro – devenu entretemps Ministre de la justice de Bolsonaro – et les procureurs.

«Une partie de ceux qui ont voté pour Bolsonaro commencent à ouvrir les yeux, la lune de miel s’est rapidement dissipée, les sondages le montrent. Il a cependant toujours le soutien de puissants lobbys au Parlement, notamment la ‘bancada ruralista’, qui représente les intérêts de l’agrobusiness et de la ‘bancada evangelica’, le groupe parlementaire des évangéliques, des pentecôtistes d’origine nord-américaine, dont il soutient le fondamentalisme religieux».

De petits groupes cathos d’extrême-droite très actifs

Du côté des catholiques, note Cleber César Buzatto, il bénéficie du soutien de petits groupes catholiques, qui défendent sa politique, et qui sont très actifs sur les réseaux sociaux. Des milieux d’extrême-droite, minoritaires à l’intérieur de l’Eglise, dénoncent les évêques, les qualifiant de «communistes», de «pétistes» (favorables au PT, le Parti des Travailleurs de Lula), les accusant d’être une «Eglise bolivarienne»… Certains prêtres soutiennent publiquement Bolsonaro, en défendant la libéralisation de la possession d’armes.

Mais du côté de la Conférence épiscopale, le ton est différent: lors de l’assemblée générale de la CNBB en mai dernier, la politique de Bolsonaro a été vertement critiquée en ce qui concerne la libéralisation de la possession d’armes (dans un pays qui a connu plus de 65’000 homicide en 2017 !) – une libéralisation rejetée par la Sénat brésilien à la mi-juin. (cath.ch/be)

(*) Au Brésil, on appelle grilagem (grillage) une technique de fraude qui consiste à falsifier des documents — titres de propriété individuels ou registres du cadastre — afin de s’emparer de vastes étendues de terres privées ou publiques. Celui qui pratique ce type d’invasion de terres s’appelle «grileiro». Il essaie d’accaparer de grandes surfaces dans des régions isolées et éloignées de centres, profitant ainsi de la difficulté des contrôles par absence ou manipulation du cadastre.

Jacques Berset

Portail catholique suisse

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