Prêtres: vers la fin du «Père»?

De plus en plus de voix remettent en question l’utilisation du mot «Père» pour désigner un prêtre. Entre symptôme de cléricalisme et nécessité pastorale, l’éthicien Thierry Collaud et le supérieur de séminaire Joël Pralong donnent leur opinion sur le sujet.

«Je vous admire, Frère François», a déclaré Sœur Veronica Openibo lors du sommet sur la protection des mineurs, fin février 2019, au Vatican. Son omission de la formule «Saint Père» a marqué l’assistance tout autant, si ce n’est plus, que son discours sur l’atrocité des abus sexuels dans l’Eglise.

La phrase de la religieuse nigériane, loin de surgir du néant, se plaçait dans un contexte général de remise en cause de certains «piliers» de la tradition catholique, dans le sillage des réformes entamées par le pape François et la crise des abus. Les titres des membres du clergé figurent ainsi de plus en plus parmi les institutions visées. Outre les éminences, monseigneur ou révérends, certains considèrent en particulier qu’il faudrait cesser d’appeler les prêtres «Père». Une position qui se base notamment sur le passage de l’Evangile dans lequel Jésus dit: «Ne donnez à personne le nom de père» (Mt 23.9).

Le péché des Pharisiens

L’argument, s’il est certes de poids, doit être replacé dans son contexte, souligne Joël Pralong, supérieur du Séminaire du diocèse de Sion, à Givisiez (FR). «Jésus se réfère à ce moment-là aux Pharisiens, qui se servaient du titre de ‘père’ pour s’ériger en supérieurs et dominer le peuple. Le Christ s’insurge contre l’usurpation de ce terme», affirme le prêtre valaisan.

Thierry Collaud, professeur d’éthique à l’Université de Fribourg, confirme la nécessité de contextualiser ce verset. «Jésus critique sévèrement des Pharisiens hypocrites, qui cherchent leur honneur personnel et ne se préoccupent pas de ceux qui leur sont confiés, ni de Dieu, au nom duquel ils devraient agir. Ils ne peuvent pas porter ces titres de ‘pères’ absolument parce qu’il y a toujours au-dessus d’eux un vrai Père dont ils doivent se reconnaître dépendants». Dans ce sens, l’éthicien fribourgeois estime que le titre en lui-même n’importe pas tant que la manière dont il est porté, ainsi que sa capacité à exciter l’orgueil de celui qui le porte.

Engendrement spirituel

Pour Joël Pralong, cette appellation de ‘père’ a du sens lorsqu’elle véhicule des valeurs. «Le prêtre est ‘père’ parce que, à travers sa parole, il permet la croissance de la personne. Je pense que ce terme n’est pas usurpé quand il s’agit de décrire le rôle ‘d’engendrement spirituel’ qui lui est dévolu à travers la Parole qu’il proclame, celle de Dieu».

«Le ‘Père’ peut servir de boussole dans un monde catholique en proie au doute»

Thierry Collaud admet effectivement qu’il y a dans le christianisme «une longue tradition de paternité et de maternité spirituelle qu’il serait dommage de rejeter». Pour autant, il met en garde contre un risque d’infantilisation des fidèles. Pour lui, le cléricalisme qui s’est développé dans l’Eglise a utilisé ce titre de «Père» pour accentuer la mise à part des clercs. «On pourrait dire que cet usage a facilité une perversion du regard. Le clerc, se sentant supérieur, surinvestit son rôle de père et regarde les laïcs comme des enfants à qui on dit ce qui est bon pour eux et qui doivent obéir, même s’ils ne comprennent pas».

Pour le professeur fribourgeois, cette infantilisation des fidèles et l’accentuation exagérée de la figure du prêtre, le rendant intouchable, a pu jouer un rôle dans le fléau des abus (sexuels ou autres). «L’Eglise a ici, de manière dramatique, laissé se développer en son sein une véritable structure de péché, affirme-t-il. L’appellation ‘Père’ n’en est pas responsable, mais elle a certainement pu jouer un rôle favorisant». Les scandales révélés à grande échelle sont, pour le spécialiste de l’éthique, le «symptôme d’un grave dysfonctionnement ecclésial» qui rendent nécessaire une réforme de la structure de l’Eglise. En ce sens, il estime souhaitable que certains titres «purement honorifiques», tels qu'»éminence» ou «Monseigneur» soient changés avant même celui de «Père».

Niveler les «Eminences»?

Joël Pralong comprend lui aussi ce souhait, d’ailleurs exprimé par le pape François lui-même, d’en finir avec les titres «pompeux» parfois donnés aux clercs, qui n’ont rien à voir avec la paternité spirituelle.

Le prêtre met cependant en garde contre le risque de tomber, au nom de l’humilité et de l’égalité, dans un «égalitarisme» destructeur. Pour le supérieur du Séminaire de Sion, ce rôle du ‘père’ est également important dans notre société actuelle en manque complet de repères. «Beaucoup de théories, notamment celle dite ‘du genre’, tentent de niveler toutes les différences entre les personnes. On en arrive à parler de parent 1 et parent 2…» Le prêtre rappelle que ces différences, homme-femme, père-mère, sont privilégiées dans la Bible. Elles permettent de structurer l’identité de l’individu. Les psychanalystes soulignent que les rôles du père et de la mère servent à mettre en valeur et confirmer respectivement la masculinité ou la féminité de l’enfant.

Sauver le bébé en jetant l’eau du bain

«De nombreux jeunes, confrontés à ce vide, optent pour un rigorisme tout aussi néfaste», avertit Joël Pralong. Le titre de ‘Père’ peut servir de boussole dans un monde catholique en proie au doute. Et tant que cette ‘paternité’ n’est pas galvaudée, il ne s’agit pas selon lui de cléricalisme. «Certes, les scandales des abus sexuels ont montré que beaucoup de prêtres ont été indignes de leur rôle de ‘père’. Mais dans le contexte actuel, plutôt que d’abattre tous les titres, il faudrait plutôt faire en sorte que les personnes en soient dignes». Et Joël Pralong regrette que l’on ait tendance, en la matière, à «jeter le bébé avec l’eau du bain». (cath.ch/rz)

 

 

Raphaël Zbinden

Portail catholique suisse

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