Don d'organes : l'Eglise est favorable, mais…

Alors que la procédure pour favoriser le don d’organes est discutée actuellement en Suisse, la Commission de bioéthique de la Conférence des évêques suisses (CBCES) rappelle que ce don est un acte de fraternité qui doit être encouragé. L’Eglise catholique ne juge pas de la valeur de celui qui refuse de donner ses organes, mais incite tout un chacun à en parler à ses proches et à faire part de sa décision.

75 personnes sont décédées en Suisse en 2018 faute d’organe compatible. Un chiffre qui révèle la faiblesse du don d’organes dans le pays, où l’on compterait 17 donneurs par million d’habitants.

Pour pallier ce déficit, l’association politique la «Jeune Chambre Internationale Riviera» a lancé en 2017 une initiative populaire intitulée «Pour sauver des vies en favorisant le don d’organes». Le texte demande un changement de système. Aujourd’hui, celui qui veut donner ses organes doit l’indiquer expressément, en remplissant une carte de donneur ou en s’inscrivant sur le registre national. En cas d’absence de déclaration, la décision revient aux proches. L’initiative demande que le modèle du consentement présumé soit introduit au sens strict. Ce modèle suppose que toute personne est donneuse, à moins qu’elle ne s’y oppose explicitement par écrit.

En accord avec la doctrine catholique

Mais le Conseil fédéral, qui a introduit le débat sur le sujet le 13 septembre 2019, a mis un contre-projet indirect en consultation. En effet, l’initiative populaire ne prévoit pas que les proches soient consultés. L’Exécutif fédéral propose un consentement présumé au sens large, dans lequel, en cas d’incertitude sur la volonté du défunt, l’avis des proches sera pris en compte.

Il est important de ne pas appliquer de jugement moral

Un débat sur lequel l’Eglise catholique est appelé à se positionner et que la Commission de bioéthique de la CES estime nécessaire. «Le débat doit être mené dans la population. C’est pour cela que nous avons publié un document pour permettre à tous de saisir les enjeux du don d’organes», souligne Stève Bobillier, collaborateur scientifique de la commission.

Il rappelle que l’Eglise catholique, sur le plan suisse comme universel, encourage le principe du don d’organes. «Le don d’organes est tout à fait en accord avec la doctrine de l’Eglise, assure Stève Bobillier. Les trois derniers papes ont d’ailleurs activement soutenu cet acte, décrit comme ‘méritoire’, de charité et de fraternité». Cette promotion du don d’organes est également inscrite dans le Catéchisme de l’Eglise catholique (1992).

Si le don d’organes est perçu comme un acte positif, il est important pour la CES, de ne pas appliquer de jugement moral sur les personnes qui le refuseraient. L’Eglise considère en effet qu’il s’agit d’une liberté fondamentale, et en tant que don, il doit être gratuit et librement consenti.

Des craintes diverses

Une démarche donc solidaire, mais qui exige que les conditions éthiques, juridiques et médicales soient respectées. Pour la Commission de bioéthique, ces critères sont de mise en Suisse, qui possède un des encadrements les plus stricts au monde en la matière. Selon Stève Bobillier, les dérives utilitaristes ne sont, dans l’état actuel des choses, pas à craindre. La Suisse a encore renforcé récemment les directives pour lutter contre le trafic d’organes à l’étranger.

Dans certains pays, l’introduction du consentement présumé a été contre-productive

25% des personnes qui refusent le don invoquent, entre autres, des motifs religieux. Pour certains catholiques, des questions surgissent, par exemple, pour savoir ce qu’il adviendra de son corps à la résurrection, si celui-ci n’est pas complet. «Saint Augustin a répondu à cette question depuis longtemps à propos des cadavres démembrés sur les champs de bataille, observe Stève Bobillier. Si Dieu est capable de ressusciter les morts, il pourra d’autant plus facilement reconstituer les corps».

Le consentement présumé, contre-productif?

Si les éthiciens de la CES sont convaincus de la nécessité d’encourager le don d’organes, ils sont en revanche perplexes sur le consentement présumé, tel que préconisé par l’initiative populaire. «Le consentement présumé ne pose pas de problème éthique insoluble, assure Stève Bobillier. Mais aucune étude à ce jour n’a pu démontrer son efficacité, bien au contraire». En comparaison d’autres pays, également en Europe, les résultats du consentement présumé ne sont pas évidents, note le collaborateur scientifique. Dans certains pays, l’introduction de cette mesure a même été contre-productive.

Il est essentiel de tenir compte de l’avis des proches

Pour Stève Bobillier, il est essentiel de tenir compte de l’avis des proches. «Toutefois, dans 60% des cas, la famille ne connait pas les volontés du défunt et refuse par précaution le don d’organes». L’éthicien d’origine valaisanne note également la pression psychologique imposée à la famille dans ces cas. «Beaucoup ressentent une forme de culpabilité de ne pas avoir su ce que le défunt voulait, ou de ne pas avoir fait ce qu’il fallait, remarque Stève Bobillier. A une situation dramatique, s’ajoute le sentiment désagréable de ne pas connaître véritablement son proche défunt. C’est pour éviter cette décision ou cette situation pénible qu’il faut communiquer sa décision à sa famille »

Parler de sa mort

Si la Commission de bioéthique de la CES doit encore se positionner sur le contre-projet du Conseil fédéral, Stève Bobillier serait favorable à l’étude d’une «troisième voie». Au lieu d’opposer le consentement présumé et le consentement explicite, des solutions «semi-contraignantes» seraient envisageables. La question serait posée de manière régulière aux citoyens suisses, par exemple lors du renouvellement de l’assurance-maladie ou de la carte d’identité. Dans ce cas, à côté des options déjà possibles « je souhaite donner un ou plusieurs organes » et « je refuse de donner mes organes », une case « ne se prononce pas » serait proposée, afin de laisser aux personnes une véritable autonomie. C’est également un changement de mentalité en profondeur qu’il faut entreprendre dans la société pour briser le tabou de sa propre mort. « Peu importe, finalement, que vous soyez pour ou contre le consentement présumé, précise Stève Bobillier, le message de la Commission de bioéthique de la CES est: ‘Osez parler de votre propre mort, afin de ne pas mettre vos proches dans une situation délicate'». (cath.ch/rz)

Raphaël Zbinden

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