sur « l’avenir du travail en Europe » =
Bruxelles, 24 octobre 1995 (CIP)
Pour ses 75 ans, l’Association Chrétienne des Dirigeants et Cadres (ADIC) a
organisé à Han-sur-Lesse des Assises sur « L’avenir du travail en Europe ».
La journée, qui a réuni quelque 150 personnes, aura des prolongements dans
les débats des équipes locales du mouvement, dont devrait se dégager dans
un an une prise de position commune (1).
Les Assises se sont tenues en référence à un document que l’ADIC juge d’une
« grande qualité » et qui a été élaboré par deux Dominicains, Ignace Berten
(théologien) et Hugues Puel (éconmiste), et deux Jésuites, Jef Van Gerwen
(philosophe) et John Sweeney (économiste), à la demande de la Cellule de
Prospective de la Commission des Communautés Européennes. Ce document
intitulé « Vers une nouvelle solidarité. Un point de vue catholique sur
l’avenir du travail en Europe » sera bientôt disponible en livre (2).
En ouvrant les Assises à Han-sur-Lesse, le président de l’ADIC Michel
Dussenne a relié la recherche de « nouvelles solidarités » aux « racines » de
l’inspiration chrétienne du mouvement. Ce n’était donc pas sortir du sujet,
mais y entrer pleinement, que d’offrir d’abord la parole à un théologien.
Une société en crise
Dans son exposé, Ignace Berten a d’abord précisé cette conviction que les
signataires du document qúil a coordonné ne sont pas les seuls à partager :
« On ne bâtira pas d’Europe solidaire si on en reste à des débats
économiques et pragmatiques. » Or, pour le théologien, le drame social que
représente le chômage met en crise le sens d’une vie en société.
La Bible, a rappelé I. Berten, ne vante pas le travail sous le seul angle
d’une participation individuelle à l’oeuvre créatrice de Dieu. Car la
création implique une vision universelle sur l’avenir du monde et des
hommes, donc une responsabilité à leur égard. Les vieux récits bibliques de
la création indiquent aussi à l’homme ses limites et sa vulnérabilité : il
n’est pas dieu pour tout maîtriser et peut, au contraire, accroître le
désordre par complaisance avec le mal.
La Bible invite aussi à une vie d’Alliance, non seulement à un pacte
individuel entre le croyant et son Dieu, mais à un contrat de société à
promouvoir devant Dieu pour protéger les plus faibles et assurer une
destination universelle des biens. Jésus, a insisté I. Berten, a manifesté
sa préférence pour les pauvres et invité chacun à une vie de communion et
de respect. La vitalité actuelle de l’Evangile reste, au- delà de la mort
de Jésus, un signe que l’efficacité immédiate n’a pas le dernier mot.
Au-delà des évidences
Les quatre religieux signataires du document sur « l’avenir du travail en
Europe » y proposent une série de mesures à soutenir, qui vont du partage du
travail ou de la réduction du temps de travail à des formules nouvelles
pour marier le respect et le droit. Ils refusent, en tout cas, d’accepter
comme évidence qúil n’y aurait plus de travail pour tous.
Encore faut-il s’entendre : comme le souligne un des auteurs, l’économiste
H. Puel, il faut défendre le « droit au travail » comme moyen de subsistance,
de réalisation personnelle et de participation à la vie sociale. Mais un
« travail » n’est pas forcément un « emploi » rémunéré. Et l’on ne saurait
revendiquer un « droit à l’emploi » : il n’y a ni entreprise ni Etat à qúon
puisse considérer comme « débiteur » d’emploi.
Reste que le marché ne prend pas en compte tous les besoins humains, mais
seulement les besoins « solvables », « chiffrables ». Dans un monde où le fossé
entre les riches et les pauvres ne cesse de s’étendre, on ne peut donc
compter sur le marché pour assurer la dignité humaine de tous. Aux yeux des
auteurs du document, une large réflexion concertée s’impose donc sur les
« motivations fondamentales » de l’activité humaine et sur le sens ultime de
la vie en société.
A quand de nouvelles règles ?
Robert Cobbaut, professeur d’économie financière et d’éthique des affaires
à l’U.C.L., était invité à réagir en toute indépendance aux réflexions du
document de départ. Il les a rejointes sur plusieurs points, malgré
quelques correctifs. Il s’est interrogé à plusieurs reprises sur
l’influence prépondérante des « financiers » et sur les « cercles vicieux » de
l’économie mondiale actuelle.
Ainsi, autant la finance est indispensable à l’entreprise, autant on peut
s’interroger sur la rémunération du capital financier : un taux trop élevé
n’inhibe-t-il pas l’activité économique ? Pour juguler l’inflation, trop de
gouvernements ont pris « comme credo la seule vérité financière », s’étonne
R. Cobbaut. Mais une politique de « désinflation compétitive »
entraîne-t-elle une résorption du chômage ? Ne conduit-elle pas souvent à
« exporter des déséquilibres » vers d’autres domaines ?
Robert Cobbaut estime urgent de repenser les relations entre l’Etat et les
acteurs de la vie économique. « Il est indispensable, dit-il, que l’Etat
joue un rôle de régulateur ». Il ne suffit pas d’édicter des règles
générales. L’Etat peut jouer un rôle plus précis et plus souple : pour
identifier les situations, déterminer les parties concernées, conférer les
droits et devoirs, en fonction des conventions passées entre les parties et
des principes généraux du droit, et en vue de marier la liberté et
l’égalité.
A l’heure d’une économie planétaire, le rôle de l’Etat risque évidemment
d’être sans cesse dépassé si les « règles du jeu » ne sont pas définies dans
une vaste concertation mondiale.
Conversion et changement
Dans les débats qui ont suivi, beaucoup de participants ont insisté, à
divers points de vue, sur une nécessaire « conversion des mentalités ».
Alain Deneef, qui dirige la division Multimédia à Belgacom, n’imagine pas
que les « autoroutes de l’information » apporteront des solutions
automatiques à l’emploi, sans recherche ni stimulation des besoins nouveaux
à rencontrer. Jean Fassaux, coordinateur du Mouvement Jeunes Entreprises,
constate aussi que de nombreux besoins ne sont pas comblés et appelle de
ses voeux un nouveau système social. Alain Heilbrunn, président du
Mouvement des Cadres Chrétiens en France, a fait part de plusieurs
étonnements : le débat sur le sens ne tend-il pas à s’estomper ? Comment se
fait-il que la préoccupation sociale soit portée par de nombreux cadres et
dirigeants dans leur vie privée, mais beaucoup moins dans l’entreprise ? Le
changement est-il possible sans une conversion personnelle de chacun par
rapport à sa relation au travail, au temps et à l’argent ?
Défis pour l’ADIC
Au terme des échanges, et sans prétendre en dégager une conclusion, le
président de l’ADIC, Michel Dussenne, a relevé quelques pistes de réflexion
à prolonger. La première est la référence à l’Evangile pour garder en vue
le « la dignité de la personne », l’appel à la mise en oeuvre des « talents »
dans la créativité mais aussi de la « responsabilité » à l’égard d’autrui. M.
Dussenne a souhaité que l’ADIC apporte sa contribution à l’élaboration d’un
nouveau « pacte social ». Il a invité les membres du mouvement à poursuivre
leur réflexion sur le partage du travail et la réduction du temps de
travail, sur les moyens de promouvoir la concertation, sur les questions
aussi que posent l’omniprésence du financier ou l’instabilité des devises.
« Rien ne se fait sans conversion personnelle », a ajouté M. Dussenne,
encourageant les dirigeants et cadres à une culture de « la sobriété ».
Le thème des Assises de l’ADIC restera, au cours des prochains mois, un
sujet d’étude au sein des équipes du mouvement. Une concertation aura lieu
en mai ou juin 1996 en vue d’une prise de position commune à l’automne.
(1) Rens. : ADIC, avenue Konrad Adenauer, 8 – 1200 Bruxelles (tél.
02/771.47.31 ; fax 02/772.46.33)
(2) A paraître en décembre aux éditions Apogée. La coordination du projet a
été assurée par le Père Ignace Berten, président d’un Centre de rencontres
et de recherches sur les spiritualités, les cultures et la société en
Europe : Espaces, rue Murillo, 1040 Bruxelles (tél. 02/733.84.58).
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