apic/Mgr Bududira/Guerre au Burundi/Violence des extrémistes
APIC – Interview
Au Burundi, le même scénario de base qu’au Rwanda? (291195)
Les extrémistes éliminent toute personne qui
veut le bien, affirme Mgr Bernard Bududira
Jacques Berset, Agence APIC
Fribourg, 29 novembre(APIC) Au Burundi, on assiste au même scénario de base qu’au Rwanda, affirme Mgr Bernard Bududira, président de la Conférence
épiscopale burundaise. Dans une interview accordée mercredi à l’agence
APIC, l’évêque de Bururi affirme que les extrémistes de tous bords – hutus
ou tutsis – « éliminent toute personne qui veut le bien ». Et pour mettre de
l’huile sur le feu, des « médias de la haine » aux mains de politiciens sans
scrupules en appellent au meurtre.
Sur la liste noire des extrémistes, Mgr Bududira dénonce sans relâche
« la déviation ethno-exclusive et politico-exclusive » qui prépare les
esprits à la « purification ethnique » et à l’élimination physique massive
des « ennemis ». Face à des petits groupes diposant d’armes automatiques, la
population ne peut que fuir. L’Eglise catholique se sent certes impuissante, car nombreuses sont les valeurs qui sont minées par la terreur et la
corruption.
Avec d’autres communautés chrétiennes et la petite minorité musulmane,
elle milite pour la convivialité, organise des marches pour la paix et la
réconciliation et des sessions d’acceptation mutuelle. Il s’agit avant tout
d’une démarche de protestation pour montrer aux politiciens et aux
partisans de la violence que les gens aspirent à vivre ensemble. L’Eglise a
ainsi organisé des marches associant des hutus et des tutsis qui s’étaient
chassés mutuellement; ils ont reconstruit ensemble des maisons détruites.
Par une pédagogie de cohabitation, l’Eglise essaye de corriger la mentalité de violence et de contrecarrer la propagande de la haine. Ce sont des
îlots d’espérance au milieu de zones qui ont vécu des tueries horribles,
dans le nord-ouest et le nord-est. Cela commence aussi dans certains quartiers de Bujumbura, comme à Kinama, où les tutsis sont allés accueillir les
hutus qui sont revenus.
APIC:Le cauchemar burundais ne risque-t-il pas de dégénérer comme au Rwanda?
B.B.:Au Burundi, on assiste à un processus aussi pernicieux qu’au Rwanda,
on emploie les mêmes méthodes pour semer la haine:quelque part de l’autre
côté de la frontière, au Zaïre, un émetteur aux mains des extrémistes hutus, la « Radio Démocratie – La Voix du Peuple » (en kirundi « Rutomorangingo », ce qui veut dire la radio qui clarifie les idées) joue le rôle qu’a
joué la Radio Télévision Libre des Milles Collines (RTLMC) au Rwanda.
Malheureusement, on rencontre le même scénario de base qu’au Rwanda. On
rencontre des bandes armées hutues, des milices tutsies, qui agissent selon
les mêmes schémas. Et l’arme des médias est aussi meurtrière que les armes
à feu: elle distille le poison de la diffamation, de la calomnie, de la
haine et de l’élimination des personnalités. C’est une guerre dans la guerre.
APIC:Vous souhaitez une intervention de la communauté internationale?
B.B.:Nous avons au moins besoin d’une prise de position contre ces agissements et une implication de la communauté internationale. Au moins une
intervention des autorités de la sous-région. En effet, comment est-ce possible qu’un pays – en l’occurrence le Zaïre – tolère la culture de la haine
à partir de son propre territoire. On devrait plutôt aider le gouvernement
burundais à améliorer les conditions de convivialité, de dialogue et de
concertation. Il n’y aura jamais de vraie solution si l’on a recours à la
violence et à la haine, car la voie des armes n’engendre que la violence.
APIC:On a écrit que l’Eglise était persécutée au Burundi. En effet, depuis
l’assassinat du président Melchior Ndadaye, en octobre 1993, 14 prêtres 10 hutus, 2 tutsis et 2 missionnaires étrangers – trois religieuses, une
missionnaire laïque ainsi que de nombreux catéchistes ont été assassinés…
B.B.:Evidemment, c’est malheureux, et l’on en parle dans les journaux.
Mais n’oubliez pas que dans la même période, des civils par milliers ont
trouvé la mort. Si l’on élimine des femmes, des enfants, des personnalités
civiles, il n’y a pas de raison que le clergé soit épargné. Nous vivons
dans une société complètement déviée, où les groupes extrémistes – de quelque bord qu’ils soient, hutus ou tutsis – prétendent éliminer physiquement
tous ceux qui ne pensent pas la même chose, qui ne sont pas du même camp
politique ou ethnique.
La vie humaine semble ne plus avoir aucune valeur. Et comme l’appartenance ethnique n’est même pas toujours suffisante pour motiver la prise des
armes et enrôler des hommes de main, les politiciens qui les manoeuvrent
leur promettent des places et leur donnent de l’argent. Les purifications
ethniques se sont répandues dans tout le pays. Depuis octobre 1993, il y a
des régions où l’on ne trouve plus aucun tutsi dans les collines et dans
les communes. Il y a des quartiers de villes où l’on ne trouve plus de hutus. Vous trouvez des camps de réfugiés hutus et des camps de tutsis. Les
extrémistes des deux camps opèrent de la même façon.
Par conséquent, il ne faudrait pas mettre à part la mort des prêtres. On
ne peut pas parler de persécution religieuse, mais bien de la persécution
de toute personne qui veut le bien! Les massacres de populations n’ont aucun rapport avec des motivations religieuses. Car pour justifier l’élimination des gens, il faut d’abord les accuser, les diaboliser. Si les prêtres
dénoncent les violences, ils deviennent ainsi les ennemis des milices.
L’Eglise en tant que telle est présentée comme anti-terroriste et anti-violence, c’est pour cela qu’elle devient l’ennemie des milices.
APIC:Ne craignez-vous pas, avec votre discours anti-terroriste, de tomber
victime des terroristes?
B.B.:Oui, j’en suis conscient. Je le sais depuis plus de deux ans, je
suis dans le collimateur des extrémistes des deux bords, tantôt des extrémistes hutus, tantôt des extrémistes tutsis. Je suis attaqué nommément dans
leurs journaux. Malgré ces menaces, je ne change ni d’avis ni de comportement. On prend certes des précautions, mais ce ne sont pas de véritables
mesures de sécurité, car nous ne sommes pas armés.
APIC:Avez-vous un message pour l’Europe avant de rentrer au Burundi?
B.B.:Je dis que l’Afrique est malade, mais elle n’est pas morte, ne l’oubliez pas! Mais surtout voyez les Africains comme des hommes et des femmes
qui ont des difficultés, mais qui ne sont pas totalement dépourvus des forces vitales qui pourraient leur venir en aide. Soyez près d’eux, mais ne
vous mettez pas à leur place. Aidez les Africains à se reprendre, à dépasser leurs conflits. En matière d’information, soyez circonspects face aux
mensonges colportés par les politiciens africains! (apic/be)
Encadré
Les religions traditionnelles, point de départ de l’évangélisation
Invité en début de semaine par l’Ecole de la Foi à Fribourg, Mgr Bududira
est venu parler des valeurs religieuses présentes dans les religions traditionnelles. Pour l’évêque de Bururi, il s’agit certes dans ces religions
d’une foi non structurée, mais leur spiritualité contient tous les éléments
d’une présence totalisante de Dieu: toute la vie est imprégnée du sens de
Dieu et de la Providence. Toutes les religions, dans leur intuition première, véhiculent un grand sens du sacré.
Les religions traditionnelles, là où elles se sont maintenues, offrent
donc une bonne base pour l’évangélisation, un point de départ bien plus favorable que la mentalité sécularisée. Aujourd’hui, on approche la foi à
partir des valeurs humaines vécues. La méfiance face à l’inculturation, qui
était généralement répandue dans les années 80 et ne concernait pas seulement la Congrégation romaine pour la doctrine de la foi, est dépassée. La
culture traditionnelle fut par ignorance combattue par les missionnaires.
Le culte des ancêtres en Afrique, par exemple, était traité comme une idolâtrie, alors que cela peut également être un culte chrétien. Désormais, il
n’y a plus besoin pour être chrétien de penser dans les structures mentales
occidentales. Une approche africaine ou asiatique n’est plus nécessairement
considérée comme une déviation doctrinale. (apic/be)
Encadré
Mgr Bernard Bududira, évêque de Bururi, au sud du pays, est actuellement
président de la Conférence épiscopale du Burundi. Il préside également dans
son pays la section de l’Alliance Biblique Universelle (ABU). Très engagé
dans l’évangélisation, soucieux de la formation des laïcs, Mgr Bududira a
fondé un Institut, la Famille des disciples du Christ. Sa mission est précisément la formation du laïcat engagé, soit dans les Centres pastoraux,
soit comme animateurs des communautés ecclésiales de base. (apic/be)
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