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Argentine: les évêques remettent à plus tard
un document sur le rôle de l’Eglise sous la dictature
Un silence de plus en plus gênant (291295)
Buenos Aires, 29décembre(APIC) Les évêques argentins ont remis à olus
tard un document sur le rôle de l’Eglise sous la dictature. Lors de leur
récente assemblée plénière, les évêques ont débattu de l’attitude d’une
partie de la hiérarchie catholique durant la dictature militaire
(1976-1983). L’Eglise doit «reconnaître ses péchés» et avouer sa complicité, avait expliqué Mgr Miguel Esteban Hesayne, évêque de Viedma. L’assemblée a finalement décidé de postposer l’autocritique que beaucoup attendaient.
Les évêques avaient prévu d’aborder ce chapitre peu glorieux dans le cadre de l’»examen de conscience» demandé par Jean-Paul II à toute l’Eglise
en vue de jubilé de l’an 2000. Ils y ont finalement renoncé, jugeant que
«le moment n’est pas opportun», affirme le réseau «Kairos», qui se demande
si le dernier mot «ne restera pas finalement… au silence de l’autojustification».
Le rôle de la hiérarchie catholique durant la dictature a été mis sur le
devant de la scène il y a quelques mois suite à des déclarations d’un bourreau repenti, Adolfo Francisco Scilingo, premier militaire à reconnaître
l’usage de la torture dans ce qu’on a appelé pudiquement la «processus de
reconstruction nationale». A cette occasion, le chef de l’armée lui-même,
le général Martin Balza, s’était exprimé publiquement, reconnaissant partiellement les erreurs des forces armées dans la lutte contre la guérilla.
Les évêques, de leur côté, avaient demandé qu’on leur laisse plus de temps
pour traiter ce délicat dossier avec la sérénité requise.
«Confession» révélatrice de la complicité d’aumôniers dans l’horreur
Suite à ces révélations, des organisations argentines de défense des
droits de l’homme ont adressé en mars dernier une lettre ouverte au président Menem, lui demandant de publier les listes des prisonniers politiques
tués sous la dictature. Elles invitaient aussi l’Eglise à s’expliquer sur
le rôle de certains prêtres, aumôniers de la marine militaire en particulier. Parmi les signataires figuraient le lauréat du Prix Nobel de la paix
Adolfo Perez Esquivel, et les co-présidents de l’Assemblée permanente des
droits de l’homme, l’évêque catholique romain Jorge Novak, et l’évêque méthodiste Aldo Etchegoyen.
Scilingo a reconnu avoir pris part à deux opérations en 1977, durant
lesquelles des prisonniers politiques, drogués, étaient jetés vivants dans
les eaux du Rio de la Plata. Sa confession a été recueillie par un journaliste, Horacio Vertbisky, qui a publié un livre et écrit un article paru
dans le quotidien «Pagina 12». En 1976 et 1977, selon Scilingo, ces vols
étaient organisés chaque semaine. Au total, 2’000 prisonniers politiques
ont ainsi été jetés en pâture aux requins. Toujours selon Scilingo, ces
opérations furent réalisées avec la collaboration de certaines fractions de
l’Eglise. «Au retour des vols des hélicoptères, a-t-il raconté, les aumôniers militaires confortaient les officiers avec des citations des Evangiles sur la nécessité de séparer le bon grain de l’ivraie».
Un document tendancieux
Pour leur assemblée plénière de décembre, les évêques disposaient d’un
document préparatoire devant leur servir de «brouillon». Un document que
les groupes de laïcs, de religieux ou de prêtres auxquels il a été soumis
ont jugé «tendancieux et autojustificateur». Les évêques y disent n’avoir
«pas bien mesuré la situation». En réalité, rétorquent ces groupes, beaucoup d’évêques ont béni les armes des bourreaux en même temps qu’ils refusaient de recevoir les familles de disparus.
Avant que soit connue leur décision de remettre à plus tard (aux calendes grecques, disent déjà certains) une déclaration, le Centre Nueva Tierra
avait envoyé aux évêques un document demandant que leur parole reflète le
point de vue des victimes du «terrorisme d’Etat» et soulignant l’importance
de «gestes concrets et visibles de repentir». Or, constate-t-il, «au lieu
d’être une demande de pardon, le projet de document semble être une justification des silences, des hésitations, des complicités et des peurs qui
ont été le fait de la majorité des évêques».
Devant une analyse «insuffisante, apologétique et sans aucune rigueur
historique», le Centre Nueva Terra proposait de «supprimer carrément» ce
projet de texte pour «publier plutôt les actes des réunions des évêques et
des chefs des Forces Armées à cette époque», ce qui montrerait une volonté
de clarté, de dialogue et de repentir.
La déclaration du Centre réclamait surtout un débat interne impliquant
le peuple de Dieu et dénonçait le silence sur «le sang des martyrs»: «Il
n’est faut aucune mention du martyre de tant de chrétiens et chrétiennes.
Pas un seul mot sur Mgr Angelelli, votre frère dans l’épiscopat, vingt ans
après son assassinat. Aucune allusion aux religieux, aux religieuses, aux
prêtres et aux centaines de chrétiennes et de chrétiens anonymes dont nous
nous souvenons dans chacune de nos paroisses et communautés».
Un «papabile» mis en cause
C’est sous prétexte de lutte contre le communisme que des milliers de
personnes, hommes, femmes et enfants, ont «disparu» dans les camps de concentration ou les centres de torture durant la dictature militaire. Parmi
eux, des dizaines de prêtres et de religieuses, dont Mgr Enrique Angelelli,
évêque de La Rioja, dont le cas est bien documenté.
Depuis plusieurs mois, les évêques argentins se querellent ouvertement
sur un éventuel aveu public. Une poignée d’évêques, dont Mgr Hesayne, pensent que l’Eglise, par sa passivité, a soutenu indirectement la torture et
les assassinats, d’autres nient que l’Eglise ait couvert les tortionnaires.
Nonce apostolique en Argentine durant ces années noires, Mgr Pio Laghi,
aujourd’hui cardinal-préfet de la Congrégation pour l’Education catholique,
a également été mis en cause. Des journaux argentins ont écrit que la nonciature était informée jusque dans les détails de ce qui se passait dans
les centres de torture, ce que conteste le cardinal.
Dans un livre intitulé «L’honneur perdu des évêques argentins», paru en
1987 à Genève, le P. Albert Longchamp, jésuite, le pasteur Alain Perrot et
Silvain de Pury, de l’Association internationale contre la torture (AICT),
ont soutenu la thèse d’une complicité passive mais aussi active de membres
de la haute hiérarchie de l’Eglise. Dans son récent livre-enquête intitulé
«Le successeur», où il fait le point sur la «fin de règne» du pape et sur
la «campagne électorale» en vue de sa succession, le vaticaniste Giancarlo
Zizola écrit de son côté que «la légitimation évangélique de la liquidation
physique des opposants» avait été accordée par l’évêque aux forces armées,
Mgr Adolfo Tortolo, à l’époque président de la Conférence épiscopale, tandis que son successeur à ce poste, le cardinal Quarracino, «se distingua à
son tour par l’enthousiasme avec lequel il plaida l’oubli et le pardon envers la dictature militaire de Videla».
G. Zizola confirme que ces accusations impliquent le cardinal Laghi, «un
papabile, et non des moindres», accusé par un détenu disparu, puis libéré,
d’avoir visité un camp de concentration clandestin en compagnie de généraux. Le journaliste cite aussi certains discours prononcés par Mgr Laghi,
à partir desquels «la pensée du nonce a été présentée comme un rouage cohérent, théologique et politique, de l’appareil répressif». (apic/kr/cippr)
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