Interview de Sebastian James, Frère des écoles chrétiennes, responsable du

Centre «Nanban» pour les enfants travailleurs et les enfants de la rue, à

Madurai, dans l’Etat du Tamil Nadu.

Inde:La misère et les coutumes tuent les petites filles

Une enquête exclusive de Jacques Berset, avec une petite collaboration de

Pierre Rottet, Agence APIC

Madurai, 12décembre(APIC) C’est seulement par l’éducation et en donnant

des droits aux femmes que l’on pourra en finir avec l’infanticide des petites filles qui touche principalement le Sud de l’Inde et certaines castes

très pauvres. L’infanticide des filles n’est devenu une pratique presque

acceptable que ces 10 à 15 dernières années. Auparavant, ce phénomène, provoqué par le système de la dot qui ruine les familles, n’était pas si répandu. Aujourd’hui, donner naissance à une fille – considérée comme une

personne de deuxième classe – est pour une famille pauvre le commencement

de ses malheurs.

La cause de cette croissance des infanticides est d’ordre économique,

les coûts de la vie en constante augmentation rendant les pauvres toujours

plus pauvres et les familles en-dessous de la ligne de pauvreté ne peuvent

plus faire face aux coûts exorbitants de la dot quand ils marient leur fille.

Même des parents avec un certain niveau d’éducation ont recours à l’infanticide des filles de peur d’avoir à faire face aux demandes exorbitantes

en matière de dot quand les filles seront bonnes à marier. Du point de vue

culturel, il y a une croyance dans de nombreuses communautés rurales que si

une fille est tuée, le prochain bébé sera un garçon. C’est également considéré comme un service rendu à la société et un acte de charité qui épargnera à l’enfant des duretés qu’elle aura à affronter dans la vie.

Un phénomène lié au sous-développement

Une recherche menée sur ce phénomène suggère que les villages où sévit

l’infanticide des filles sont moins développés dans le domaine des liaisons

avec l’espace urbain, des services et de l’éducation.

La baisse du pourcentage entre femmes et hommes de 52 à 47% de la population totale ces dix dernières années indique bien que durant la période

de 1980 – 1990, l’infanticide des filles a continué à se développer. Dans

les districts du Sud de l’Inde, en moyenne cent bébés femelles sont tuées

chaque mois.

Des méthodes particulièrement barbares

La méthode utilisée pour tuer les bébés est particulièrement barbare: on

utilise à la campagne le suc d’une baie particulièremen toxique, on les

étouffe avec du paddy (riz non décortiqué), ou encore les bébés filles sont

brûlées vives, voire dans certains cas enterrées vivantes. D’ordinaire, ces

bébés ne vivent pas plus de dix heures après la naissance.

Lors d’une étude faite dans le district de Salem, 1250 femmes ont été

interviewées durant l’été 1992. 1238 étaient de religion hindoue et la plupart de la communauté des «Gounders». Etant donné que l’infanticide des

filles est un thème particulièrement délicat, il n’a pas été possible de

poser des questions directes et l’étude s’est faite passer pour une enquête

sur les ménages, afin d’éviter les suspicions des villageois.

45% des personnes interrogées étaient propriétaires de terres, tandis

que 39% étaient des travailleurs agricoles sans terres. 89% des personnes

interrogées ont estimé que les filles étaient une charge. Bien que 476 personnes ont déclaré qu’elles devraient commettre un infanticide si elles

avaient encore des filles, seules 111 ont avoué en avoir commis les deux

années précédentes.

62% ont admis que les filles pouvaient devenir un avantage si elles

avaient une bonne éducation et un travail. La plupart des personnes interrogées ont souhaité l’éradiction totale du système de la dot, la plupart du

temps à l’origine du traitement réservé aux filles.

Le District de Salem, au Tamil Nadu, au hit parade des tueurs de filles

Les 6 Etats de l’Inde où l’infanticide des filles est courant sont le

Rajhasthan, l’Orissa, le Bihar, le Tamil Nadu, l’Andra Pradesh et le Karnataka. Pourtant, seul le Tamil Nadu a reconnu que l’infanticide existe. Dans

cet Etat, l’infanticide est courant dans les districts de Tamil Nadu-Madurai, Salem, Dharmapuri, Anna et Nord Arcot. Salem tient le haut du pavé en

Inde en ce qui concerne les tueurs de filles, ce que montre le pourcentage

de 1205 hommes pour 1000 femmes.

L’Etat du Tamil Nadu a commencé une campagne pour combattre ce fléau,

notamment en offrant de 20’000 à 25’000 roupies par fille qui atteint l’âge

de dix ans. Mais il n’y a pas de baguette magique pour faire disparaître

aussi facilement ces pratiques. Ce sera un processus lent et pénible pour

éduquer les femmes et leur accorder davantage de droits.

Aujourd’hui, étant donné que l’on commence à parler de l’infanticide des

bébés femelles dans le public, cette pratique continue dans la

clandestinité.

L’Eglise n’en fait pas assez pour lutter contre ce drame

Pour Sebastian James, Frère des écoles chrétiennes, l’Eglise n’en fait

pas assez pour lutter contre ce drame, que l’on rencontre surtout dans la

communauté hindoue. Aucune enquête n’a été faite dans la communauté pour

voir si ce phénomène existe. Mais, reconnaît-il, les chrétiens sont très

minoritaires (seulement 2% au Tamil Nadu) et n’agissent pas beaucoup sur

ce terrain. Malheureusement, estime le frère lasallien, dans toutes ces

questions comme les enfants de la rue, les enfants travailleurs, l’infanticide des filles et l’oppression des femmes, l’Eglise tout simplement se

tait. Elle n’est de toute façon pas unie dans ces questions.

Mais le Centre «Nanban» (qui signifie «ami» en tamil) pour les enfants

travailleurs et les enfants de la rue, à Madurai, qu’il a fondé, est intervenu dans la presse quotidienne. Le gouvernement nie pourtant cette réalité, il ne veut pas l’accepter. Quant aux juges et à la police, ils ferment

habituellement les yeux. Concernant le programme gouvernemental appelé

«Opération berceau», Frère Sebastian estime que c’est un «échec total»,

avant tout une opération politicienne. En fait, la plupart des mères refusent de donneur leur enfant, car elles sont angoissées quand elles savent

qu’il grandit. Elles préfèrent le tuer elles-mêmes que les donner au «berceau». Ce programme n’est pas très attractif pour les mères.

(apic/be)

Les castes connues pour pratiquer l’infanticide sont notamment des castes

pauvres comme les «Gounders», les «Theavers», «Maravers», «Pellars» et des

«dalits».

On ne pourra solutionner ce problème qu’avec des programmes de développement au niveau macro-économique. Les femmes doivent pouvoir se former,

trouver du travail, ne plus être totalement dépendantes de l’homme. Il faut

également vaincre des obstacles au point de vue culturel et religieux, car

la religion en Inde – et cela vaut aussi pour la communauté chrétienne considère les femmes comme des personnes de deuxième classe. (apic/be)

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