Pour Leonardo Boff, nous vivons un «retour au Brésil dictatorial»

Le théologien brésilien Leonardo Boff alerte sur la situation de son pays, évoquant un net recul des droits fondamentaux. Des symptômes qui touchent selon lui toute la civilisation, qui se trouve «à l’aube d’une crise fondamentale, nous faisant entrer dans une ère de barbarie».

Par Raphaël Zbinden, avec Sergio Ferrari et la Fondation suisse Cooperaxion

«Il faut lutter pour défendre les droits essentiels des travailleurs, des minorités soumises et des plus pauvres, dont Bolsonaro ne parle jamais et qu’il méprise», affirme Leonardo Boff. Le Brésilien, considéré comme l’un des «pères» de la théologie de la libération, âgé de 81 ans, s’est engagé toute sa vie pour les droits des plus démunis. Il a ainsi contribué à la fondation, en 1979, du Centre de défense des droits humains à Petrópolis (CDDH), près de Rio de Janeiro. A l’occasion des 40 ans de la structure, début décembre 2019, il a réitéré dans une interview ses profondes inquiétudes quant à l’état général des droits humains dans le pays.

Servir la vie

Le CDDH est né en réponse à l’agression systématique contre ces mêmes droits menée par la dictature militaire brésilienne (1964-1985). Mais avec un «supplément d’âme» qui consistait à «servir la vie», celle des populations les plus pauvres, mais aussi celle de la nature. Le CCDH a mené pendant des années une tâche intense, auprès des plus démunis, de conscientisation et d’éducation sur les droits, toujours selon la perspective des pauvres, insiste Leonardo Boff.

Il avertit cependant que «nous sommes en train de revenir à l’époque de la dictature militaire, quand il s’agissait de sauvegarder des vies séquestrées et torturées». Pour le théologien, la vague de violence actuelle est suscitée par le président Bolsonaro, entré en fonction le 1er janvier 2019, qui durant sa campagne avait fait l’éloge de la répression et des tortionnaires.

La revanche des oligarques

Un recul de la démocratie dont les causes sont multiples, selon Leonardo Boff. Il note que les oligarchies dominantes n’ont jamais accepté que Luiz Inácio Lula da Silva, un fils de pauvre ayant survécu à la faim, devienne président, entre 2003 et 2011. «Ces groupes de pouvoir n’ont toléré Lula qu’à la condition que celui-ci respecte leurs mécanismes d’accumulation de richesses, qui ont toujours été les plus élevées et les plus concentrés du monde», assure le théologien. De son côté, Lula a réussi, durant les années de gouvernement du Parti des travailleurs (PT), à sortir de la misère près de 40 millions de personnes, rappelle-t-il. Mais le PT a eu un problème stratégique pour négocier des alliances au Parlement – où il était minoritaire – avec des partis sans aucune sensibilité sociale. Et le PT a perdu une partie du contact avec les bases populaires qui avaient porté Lula au gouvernement.

Selon Leonardo Boff, la corruption a aussi contaminé des membres importants de l’équipe de Lula et de Dilma Rousseff, qui lui avait succédé à la présidence. Les deux anciens présidents ont été transformés en boucs émissaires de la corruption, alors qu’en réalité – bien que celle-ci existe – le PT occupe seulement la 10e place dans le palmarès des partis politiques brésiliens corrompus, note le théologien.

Vague de haine

Il ajoute que, durant ces dernières années, dans de nombreuses parties du monde, la droite a gagné en force, spécialement à partir de l’appui donné par le président américain Donald Trump.

«Au Brésil, tous ces éléments ont provoqué une atmosphère anti-PT. A partir des Etats-Unis, a été impulsée une stratégie qui instrumentalisait les juges, les parlementaires et les polices pour attaquer l’Etat en l’accusant d’être inefficient, afin de disqualifier des dirigeants populaires comme Lula». Ce dernier a été envoyé en prison grâce à une procédure juridique «totalement irrégulière». Le théologien brésilien note qu’il a été condamné pour «une action indéterminée», un élément qui n’existe dans aucun code pénal du monde.

Durant la campagne électorale, de nombreuses «fakes news» ont été diffusées, rappelle-t-il, «contaminant le Brésil par une vague de haine, de rage et de désagrégation sociale». Dans ce contexte, la consigne simpliste a été «il faut changer», et elle a ouvert la porte à Jair Bolsonaro.

L’être humain en «Satan de la terre»

Mais Leonardo Boff souligne que ces problématiques existent bien au-delà du Brésil. «Je sens que nous vivons une crise fondamentale de civilisation et que nous entrons dans une ère de barbarie. La solidarité entre les êtres humains s’affaiblit et la surdité envers les cris de la nature et de la Terre augmente». Il relève ainsi que le président Bolsonaro a stimulé la déforestation de l’Amazonie, l’ayant complètement ouverte aux entreprises américaines et chinoises. «Nous sommes en train de nous rendre compte que nous n’avons pas de solutions aux problèmes que nous-mêmes avons créés. En vérité, nous avons converti le Jardin d’Eden en un abattoir, et l’être humain au lieu de le soigner se transforme en Satan de la Terre», affirme le théologien. «Quand une civilisation globalisée comme la nôtre ne réussit pas à inclure tous, elle exprime qu’elle agonise et qu’elle mène à un désastre écologique et social sans précédent», conclut-il. (cath.ch/sf/rz)

Raphaël Zbinden

Portail catholique suisse

https://www.cath.ch/newsf/pour-leonardo-boff-nous-vivons-un-retour-au-bresil-dictatorial/