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Bernard Sesboüé: l’appel à l’infaillibilité?

«Une arme redoutable qui risque de devenir un boomerang» (011295)

Paris, 1erdécembre(APIC) Le magistère romain semble aujourd’hui «avant

tout préoccupé de ramener à son seul jugement les questions nouvelles et

d’en juger rapidement avant qu’un débat ne puisse décanter les données majeures», estime le théologien jésuite Bernard Sesboüé, qui s’étonne que

«des documents qui ne sont pas infaillibles portent une information qu’ils

qualifient d’infaillible». L’appel à l’infaillibilité pour une question

nouvelle est, dit-il, «une arme redoutable qui risque de devenir un boomerang».

Le théologien fait cette mise au point dans la rubrique «Forum» du journal «La Croix», après que le terme d’infaillibilité a été «brandi comme une

sorte de chiffon rouge dans les médias», engendrant bien des confusions et

entretenant de l’Eglise catholique «une image qui ne devrait plus être la

sienne». Il précise que sa réaction ne porte pas sur la question de la nonordination des femmes, sur laquelle il a toujours «tenu un langage réservé,

estimant quoi qu’il en soit de la doctrine, que les conditions culturelles

d’un changement éventuel de discipline n’étaient pas remplies».

Confusion

Pour le Père Sesboüé, une chose «doit être claire pour tout le monde»:

«l’infaillibilité pontificale, au sens où elle a été définie à Vatican I,

n’est pas ici en cause, puisqu’il ne s’agit pas de l’exercice du magistère

extraordinaire, mais d’un appel au magistère ordinaire et universel de

l’Eglise par des documents qui appartiennent au magistère authentique de

l’évêque de Rome».

L’argumentation de la lettre «Ordinatio sacerdotalis» et de la récente

note de la Congrégation pour la doctrine de la foi entend pourtant reposer

sur le consensus universel de l’Eglise dans son interprétation de l’Ecriture et de la tradition, à travers les interventions du magistère «ordinaire

et universel», expression normale de ce consensus, constate B. Sesboüé.

«Or, dit-il, il n’est pas de coutume d’invoquer le terme d’»infailliblement» à propos de ce qui appartient à la foi sous ce chef, tout simplement

parce que la chose va de soi et que ce consensus s’impose à tous. Le déplacement à un contenu de ce terme qualifiant normalement un document risque

de créer une confusion. En effet, des documents qui ne sont pas infaillibles portent une information qu’ils qualifient d’infaillible».

La prudence des conciles

La difficulté troublante qui envahit la conscience des théologiens «les

plus responsables et les plus modérés» vient pour B. Sesboüé de ce que – la

discipline n’étant pas en cause – la chose était en libre débat au plan de

la doctrine jusqu’à une période très récente. Et de rappeler qu’il y a une

vingtaine d’années la Commission Biblique pontificale estimait que l’Ecriture ne permettait pas de tirer une conclusion ferme sur ce sujet. La chose

était contradictoirement débattue par les théologiens, mais aucun ne pensait à conclure une question qui n’était pas mûre, souligne le P. Sesboüé.

La déclaration «Inter insigniores» (1977), tout en prenant clairement position contre la possibilité de l’ordination des femmes, se gardait prudemment de donner à son enseignement un caractère formellement définitif.

L’appel actuel au magistère «ordinaire et universel», exprimant le consensus de toute l’Eglise, renvoie surtout à un long silence et se ramène

pour l’époque contemporaine à «quelques interventions du magistère authentique des deux derniers papes, dont les évêques semblent avoir été tenus à

l’écart», constate le P. Sesboüé. Or voici qu’»un pas décisif est brusquement franchi». Le magistère passe à «une double affirmation d’un enjeu redoutable»; la question appartient à la foi de l’Eglise, ce qui veut dire à

la révélation, et elle oblige en conscience les fidèles; elle est infaillible, ce qui veut dire concrètement irréformable. Elle doit être non seulement «tenue» (»Ordinatio sacerdotalis»), mais «crue» (la réponse actuelle).

Le comportement nouveau du magistère romain

Attaché depuis plusieurs années, avec la collaboration de confrères éminents, à la rédaction d’une «Histoire des dogmes», le Père Sesboüé est

frappé par le souci des conciles, y compris du concile de Trente, de ne recourir à la décision irréformable qu’en cas d’absolue nécessité et avec la

plus grande prudence. Vatican II a refusé de promulguer aucune définition

solennelle. D’autre part, dit-il, il n’y a pas dans l’Eglise catholique de

liste exhaustive des points qui appartiennent à la foi en tant que dogmes;

dans la «hiérarchie des vérités», relève-t-il, «il y a sur le périmètre une

frange d’hésitations qu’il est préférable de laisser en l’état».

«Or, depuis quelques années, observe le théologien, le comportement nouveau du magistère romain semble avant tout préoccupé de ramener à son seul

jugement les questions nouvelles et d’en juger rapidement avant qu’un débat

ne puisse décanter les données majeures. Il se focalise également sur l’irréformable, quand un enseignement moins définitif semblerait suffisant et

serait en tout cas beaucoup mieux reçu».

«Cette manière forte est-elle un signe de force? L’appel à l’infaillibilité pour une question nouvelle, conclut-il, est un peu la «bombe atomique»

dans l’arsenal dogmatique de l’Eglise. C’est une arme redoutable qui risque

de devenir un boomerang. Notre monde ne serait-il pas beaucoup plus sensible à un enseignement qui sache convaincre par la valeurs des raisons qu’il

invoque, par le dialogue qu’il accepte de conduire et par le ton constructif et chaleureux qu’il prend pour témoigner de l’Evangile?» (apic/cip/cxpr)

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