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APIC – DOSSIERS
69e voyage apostolique de Jean-Paul II (du 5 au 12 février)
Le pape retourne en Amérique Centrale et au Venezuela (290196)
Exploitations des Indios, misère, sectes comme autant de dossiers brûlants
Frbourg, 29janvier(APIC) Pour son 69e voyage apostolique hors d’Italie,
l’infatigable pèlerin, qu’est le pape Jean-Paul II retourne en Amérique latine. Pour se rendre du 5 au 12 février dans trois pays d’Amérique Centrale
(Guatemala, Nicaragua, Salvador) et au Venezuela. Il a déjà visité les
trois premiers pays en mars 1983 et le Venezuela en janvier 1985.
Jean-Paul II quittera Rome le lundi 5 février dans la matinée et arrivera au Guatemala le même jour dans l’après-midi. Il quittera ce pays le mercredi 7 février pour gagner Managua, la capitale du Nicaragua, qu’il quittera l’après-midi en direction de Guatemala Ciudad, où il passera la nuit.
Le 8 février, le pape arrivera au Salvador, où il restera jusqu’au vendredi
9 février. La dernière étape du voyage est le Venezuela, où Jean-Paul II
arrivera le vendredi 9 février en milieu d’après-midi. Avec son départ de
Caracas, le dimanche 11 février en fin d’après-midi, prendra fin son 69e
voyage apostolique.
Soucieux de la «nouvelle évangélisation», le pape rencontrera au cours
de ce voyage quelques grands problèmes comme l’exploitation d’une grande
partie de la population, et en particulier des Indiens, le développement
des sectes fondamentalistes et une diminution de l’influence de l’Eglise
dans la société. Il évoquera sans doute son projet de Synode pan-américain
qui, semble-t-il, ne fait pas l’unanimité.
Guatémala, entre violences et révoltes
Le Guatemala (108’890 km2) compte 10,5 millions d’habitants dont 55%
d’Indiens, 42% de métis et 3% de Blancs. Depuis le début de la colonisation, les Indiens, héritiers du prestigieux empire maya, ont été peu à peu
refoulés vers les hauts plateaux, tandis que les grands propriétaires, locaux ou étrangers, se réservaient les plaines fertiles. L’exploitation de
la masse a provoqué des révoltes, très durement réprimées par l’armée. Ces
dernières années, le pays a connu une période de grande violence: plusieurs
dizaines de milliers de morts (peut-être même 100’000?), exil de 150’000
Indiens au Mexique et au Bélize et déplacement d’un million de personnes à
l’intérieur du pays. C’est dans ce contexte que furent assassinés les parents et le frère de Rigoberta Menchu, qui devait obtenir le Prix Nobel de
la Paix en 1992.
Depuis une dizaine d’années, le pouvoir est revenu aux mains des civils
et un processus de pacification et de démocratisation est en cours, mais il
reste fragile et est loin d’avoir restauré la justice. Les milieux militaires gardent une réelle influence et cherchent à empêcher que justice soit
faite pour tous les crimes commis par l’armée.
Le 31 mars 1995, un accord a été signé entre le gouvernement et l’Unité
révolutionnaire nationale guatémaltèque sur «l’identité et les droits des
peuples indiens», ce qui a relancé les négociations de paix. Qui restent
précaires.
Des élections ont eu lieu en novembre 1995 et en janvier 1996. Au second
tour des présidentielles, elles opposaient deux candidats conservateurs:
Alvaro Arzu et Alfonso Portillo, poussé par l’ancien dictateur, le général
Rios Montt. Le premier l’a emporté avec 51,2 %. Ce qui a fait dire à Mgr
Mgr Ramazzini, évêque de San Marcos, que le pays avait ainsi évité une catastrophe, car «la sécurité et l’ordre» prônés par Portillo signifie «manque de liberté et violence à grande échelle». Le Guatemala est un exemple
typique de l’utilisation de la religion au service d’une politique scandaleuse. En 1982-1983, le général Rios Montt, dictateur sanguinaire au service de l’oligarchie nationale et soutenu par les Etats-Unis, a combattu les
mouvements paysans avec une violence inouïe, sous prétexte de combattre le
communisme. Prédicateur d’une secte fondamentaliste, il affirmait: «Je me
confie à Dieu, mon Seigneur et mon Roi, pour qu’il m’illumine.» Les sectes
sont largement subsidiées par les Etats-Unis pour orienter les croyants
vers un Dieu désincarné qui n’aurait rien à voir avec la souffrance du peuple. En recherche de sécurité et de paix, beaucoup de gens se laissent
prendre par ces mirages religieux.
L’Eglise du Guatemala s’est clairement engagée aux côtés des victimes.
Elle a d’ailleurs payé un lourd tribut à la répression. Dans leur lettre du
10 août dernier intitulée «La véritable paix est urgente», les évêques souhaitent la réconciliation, la paix et la solidarité. Ils dénoncent trois
maux dont souffre le pays: la corruption, l’impunité et la distribution injuste de la richesse. Cette lettre a été très mal accueillie dans les milieux d’affaires. Pour le professeur de la Torre, «elle reflète un sous-développement conceptuel qui semble moralement irresponsable».
Un des points faibles de l’Eglise guatémaltèque: elle éprouve une réelle
difficulté à rencontrer en profondeur la culture des Indiens. Ainsi, les
prêtres et les religieuses d’origine indienne ne se sentent pas totalement
respectés dans leur culture.
Le Nicaragua de l’après sandinisme
Le Nicaragua (130’000 km2) compte 4,4 millions d’habitants: 71 % de métis, 17 % de Blancs, 9 % de Noirs et 3 % seulement d’Indiens.
On se souvient que lors de sa première visite en 1983, le pape avait réprimandé publiquement le Père Ernesto Cardenal, ministre de la Culture sous
le gouvernement sandiniste. La séquence télévisée de cet incident a fait le
tour du monde. La révolution sandiniste, qui avait renversé le dictateur
Somoza en juillet 1979, était d’inspiration socialiste, voire marxiste, et
elle entreprit une transformation profonde de la société. Cet effort avait
ceci de particulier que de nombreux chrétiens y prenaient une part active
et que quatre prêtres avaient estimé se mettre au service des pauvres en
participant au gouvernement. L’expérience sandiniste de ce petit pays déchaîna des passions un peu partout dans le monde: «elle perturbait l’ordre
établi entre riches et pauvres» et abordait sous un jour nouveau la relation entre foi chrétienne et engagement social.
La situation a bien changé depuis la première visite du pape. La coalition qui a renversé le régime sandiniste lors des élections de février 1990
a pu compter sur le soutien des Etats-Unis, des sectes et de l’Eglise officielle. Le modèle pastoral dont celle-ci s’inspirait était celui de la
chrétienté. Depuis lors, l’économie de marché s’est redéployée, les anciens
clivages se sont à nouveau imposés avec leur cortège d’inégalités sociales.
Deux indices parmi d’autres: le taux d’analphabétisme, qui avait diminué de
manière significative à l’époque sandiniste, a de nouveau grimpé; d’autre
part, selon certains chiffres récents, 70 % des Nicaraguayens seraient sans
travail.
La question de la propriété de la terre reste un problème majeur. La réforme agraire avait donné des terres à une partie des paysans, mais souvent
sans que soient remplies toutes les formalités juridiques. Les anciens propriétaires qui avaient fui lors de la révolution sandiniste revendiquent
maintenant leurs biens.
La vie politique récente a été marquée par une grave crise institutionnelle qui a opposé l’exécutif et le législatif et par la proximité des
élections générales et présidentielles qui auront lieu en novembre 1996.
Par ailleurs, l’ancien Front sandiniste de libération nationale a éclaté et
des personnalités prestigieuses, comme le P. Ernesto Cardenal, puis son homonyme Fernando, l’ont quitté. Dans leur lettre pastorale à l’occasion de
Pâques 1995, les évêques ont critiqué durement la corruption gouvernementale. Plus récemment, la police a réprimé dans le sang (deux morts et une dizaine de blessés) une marche pacifique des étudiants qui dénonçaient la diminution du budget universitaire pour 1996.
Depuis le mois de mai dernier, plusieurs collèges, couvents et églises
catholiques ont été la cible d’attentats à la bombe qui ont provoqué d’importants dégâts matériels dans tout le pays. Jusqu’ici, les mobiles de ces
attentats ne sont pas connus, mais d’importantes mesures de sécurité sont
prévues pour la visite du pape: 6’000 policiers et officiers de l’armée assureront sa protection. Une «papamobile» sera apportée du Chili pour la
circonstance.
El Salvador: entre guerre civile et escadrons de la mort
Le Salvador est le plus petit pays d’Amérique centrale: 21’000 km2. Il
compte une population de 5,7 millions d’habitants: 90 % sont métis, 5 % Indiens et 5 % Blancs.
Pays pauvre s’il en est, ce pays a connu lui aussi une décennie très
meurtrière. La grande misère dont souffrait la masse a provoqué en 1979 une
énorme mobilisation populaire et l’apparition de plusieurs guérillas. Le
gouvernement a vigoureusement combattu l’insurrection, soutenu en cela par
les Etats-Unis, soucieux de contenir «la marée rouge qui, partant du Nicaragua, allait remonter vers le Nord». 75’000 personnes ont péri dans la
guerre civile: bombardements, massacres, répression aveugle, assassinats
sélectifs par les «escadrons de la mort».
Une partie de l’Eglise officielle a clairement choisi le camp des pauvres. Le lendemain du jour où il avait fait appel à la conscience morale des
soldats, l’archevêque Romero a été assassiné (24 mars 1980) à l’instigation
du major d’Aubuisson, connu pour avoir mis sur pieds les sinistres escadrons de la mort. Il faillit même être élu à la présidence de la république. Par ailleurs, les jésuites de l’Université Centro-américaine de San
Salvador ont également mis leur autorité intellectuelle au service des
pauvres. Six d’entre eux, assassinés en même temps que leur employée et sa
fille (16 novembre 1989), ont payé de leur vie leur engagement.
Peu de temps après débuta une négociation sous l’égide des Nations-Unies
entre la guérilla du Front Farabundo Marti pour la libération nationale
(FMLN) et le gouvernement. Un accord global de paix intervint le 16 janvier
1992. Des élections libres eurent lieu en mars-avril 1994, une grande nouveauté après septante ans de dictature militaire. Ces élections ont été entachées de fraudes (400’000 personnes soupçonnées d’être favorables au FMLN
ont tout simplement été omises sur les listes électorales). Le président
élu, Armando Calderon Sol, est le candidat de l’ARENA (parti d’extrêmedroite), ancien secrétaire particulier de d’Aubuisson. Face au pouvoir en
place, le FMLN s’est divisé en deux branches, ce qui facilite la mise en
oeuvre par le gouvernement d’une politique méprisante pour les populations
pauvres. Le comité directeur de l’Université Centro-américaine a publié en
février dernier une déclaration selon laquelle «les forces antidémocratiques menacent la transition démocratique». En outre, l’impunité dont bénéficient tous les assassins et leurs commanditaires n’est pas faite pour
rassurer les citoyens.
Le successeur de Mgr Romero, Mgr Rivera Damas, a joué un rôle important
dans les négociations qui ont abouti à l’accord de paix. Mort d’une crise
cardiaque en novembre 1994, il a été remplacé par Mgr Fernando Saenz Lacalle, de nationalité espagnole, membre de la prélature de l’Opus Dei et précédemment évêque aux armées. Cette nomination a été considérée comme une
«victoire des riches de la nation», selon un journaliste américain. Toutefois, en octobre dernier, l’archevêque a créé la surprise en se déclarant
favorable à une enquête sur la disparition de 8’000 personnes pendant la
guerre civile. Suivrait-il le chemin de Romero, nommé pour son conservatisme, mais prenant peu à peu conscience de la tragédie de son pays ?
Vénézuela: crise pétrolière et fin de rêve
Le Vénézuela dernière étape de ce voyage, (912’000 km2) compte une population de 21,8 millions d’habitants: 69 % de métis, 20 % de Blancs, 9 % de
Noirs, 2 % d’Indiens. C’est la patrie de Simon Bolivar, qui mit fin en 1819
à la domination espagnole.
Pendant plusieurs décennies, les Vénézuéliens ont pu croire que le pétrole allait assurer le développement de leur pays. Dans ce contexte, un
contrat d’alternance politique fut conclu en 1958 entre le parti social démocrate et le parti démocrate chrétien, ce qui assura une réelle stabilité
pendant de longues années. Mais les crises pétrolières engendrèrent à la
fois désillusion et endettement. En 1984, la monnaie dévalua de 74 %. Dans
les années 80, la dette extérieure fut multipliée par 3,5. Le poids de
l’austérité se reporta sur les pauvres. L’émeute du 27 février 1989 (dite
«révolte de la faim») fut réprimée dans le sang; officiellement, on dénombra 246 tués, mais il y en aurait eu quatre fois plus, selon d’autres sources.
L’année 1992 a connu deux tentatives de putsch. Par ailleurs, le président Carlos Perez, élu en 1988, a été arrêté et destitué pour malversations
de fonds publics. Un autre ancien président, Jaime Lusinchi, fait lui aussi
l’objet d’une procédure judiciaire pour corruption.
Selon certaines estimations, 78 % des familles vivraient en-dessous du
seuil de pauvreté et 40 % dans la misère. Cette situation ne peut qu’engendrer la violence. Dans la capitale, Caracas (4 millions d’habitants), on
dénombre en moyenne une cinquantaine de morts violentes chaque fin de semaine.
Et l’Eglise dans tout cela ? De nombreux agents pastoraux à tous les niveaux se sont mis du côté des pauvres. Ils se sont investis dans la création et l’animation de communautés de base, dans la coordination des solidarités ainsi que dans la formation des catéchistes. Cela a modifié la perception que le peuple avait de l’Eglise en l’identifiant à l’élite au pouvoir. En juillet 1992, les évêques ont écrit: «Ce sont les élites qui proposent et décident… elles offrent des changements qui ne frappent en aucun cas les privilégiés».
Si le pays est urbanisé à 90 %, il reste des régions fort éloignées des
centres. Au plan de son organisation interne, l’Eglise du Vénézuela s’efforce de combler son retard quant aux vocations sacerdotales et religieuses
locales. On estime à 4’000 le nombre des missionnaires étrangers (hommes et
femmes) présents dans le pays. Une relève locale se prépare, mais on peut
prévoir une diminution temporaire du clergé.
Le pape se rendra en pèlerinage à la Vierge de Coromoto, patronne du
pays. Selon la tradition, la Vierge serait apparue, au cours d’une nuit de
septembre, aux Indiens Cospes qui vivaient dans la région. Il est probable
que le pape parlera des problèmes familiaux. En effet, les enfants naturels
ou nés hors mariage constituent la majorité en beaucoup d’endroits. Cela
tient à deux causes principales: une culture machiste aux racines très
lointaines et les difficultés quotidiennes de survie.
La sécurité de Jean-Paul II durant son séjour au Vénézuela sera assurée
par un effectif de 35’000 personnes. Cette vaste opération, dénommée «Nueva
Huta», est comparée à celle qui avait été mise en place en 1962 pour la visite du président Kennedy. (apic/cip/pr)
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