apic/Interview Martini
Le cardinal Martini à «La Répubblica»:
L’Eglise est appelée au discernement face à la modernité (240196)
Rome, 24janvier(APIC) «La postmodernité et la faiblesse de la pensée posent de nouveaux problèmes tels que la carence d’évidences éthiques. Il importe donc que l’Eglise se tourne vers le monde avec une attention aux valeurs de la modernité et avec l’aide de sa propre critique de la modernité.
L’esprit juste est celui du discernement: accepter de discuter et de dialoguer pour examiner les raisons et les torts». C’est ce que déclare le cardinal Carlo Maria Martini, archevêque de Milan, dans une interview accordée
à «La Repubblica». Le cardinal y livre sa pensée sur quelques points chauds
en débat dans l’Eglise.
L’instabilité politique italienne actuelle – crise de gouvernement, volonté de changer la Constitution – amène certains évêques à faire part publiquement de leurs inquiétudes. En introduisant les travaux du conseil
permanent de la Conférence épiscopale, le 22 janvier, le Cardinal Ruini, a
mis en garde contre les risques que font peser sur «l’unité de la nation»
la politique fédéraliste de la Ligue Lombarde et la «radicalisation» du
discours politique.
Une autre intervention a été très remarquée, celle du cardinal Martini.
Interviewé par «La Repubblica», l’archevêque de Milan fait part de préoccupations identiques à celles du cardinal Ruini, et il en profite pour livrer
sa pensée sur plusieurs débats parmi les plus chauds de l’Eglise, comme celui de la place de la femme ou celui de la primauté du pape.
La primauté de l’évêque de Rome
Après la proposition faite par Jean-Paul II aux autres Eglises chrétiennes de réfléchir à la question de la primauté du pape (encyclique «Ut unum
sint»), le cardinal Martini propose «une consultation de toutes les communautés chrétiennes convoquée par le pape», où chacun exprimerait sa pensée,
«sans toucher les privilèges de chaque Eglise», pour «trouver une ligne
d’action au service de l’homme».
Le cardinal renvoie à l’histoire: «Voyons, dit-il, comment le primat du
pape s’est exercé pendant le premier millénaire de l’ère chrétienne, quand
l’Eglise était unie. A l’époque, on permettait une forte autonomie interne
aux communautés chrétiennes, qui reconnaissaient dans le Siège de Rome
l’instance de recours pour débloquer les difficultés. On pourrait remodeler
cette expérience sur le modèle du «village global», en prévoyant une autonomie pour les Eglises fondée sur leurs traditions respectives».
Femmes: pas de fuite en avant
A propos du rôle de la femme dans l’Eglise, le Cardinal Martini observe
que Jean-Paul II a montré la nécessité de donner plus de place à la femme
dans l’Eglise dès l’encyclique «Mulieris Dignitatem»: «On peut, relève
l’archevêque de Milan, ouvrir des opportunités de services aux femmes sans
toucher au sacerdoce, qui est lié à une tradition appartenant à la doctrine
chrétienne».
Interrogé sur son ouverture à la possibilité du diaconat féminin, le
cardinal Martini répond: «Cette proposition a aussi été formulée par un
Synode… Nous devons voir comment la tradition des anciennes Eglises nous
permet de réaliser ce que vous appelez le rapport entre la femme et l’administration du sacré. Vous savez, l’Eglise est une masse immense de 800 millions de catholiques. Il faut aussi cheminer avec les Orthodoxes. Il serait
absurde que des groupes d’avant-garde se lancent dans des fuites en avant
en provoquant par réaction des mouvements comme celui de Lefebvre».
A propos de la communion des divorcés remariés, le cardinal Martini précise: «Il importe de respecter l’idéal chrétien et humain de la fidélité et
de la persévérance. On ne peut mettre sur un même plan, la fidélité et
l’infidélité. On peut comprendre un échec, mais on ne peut juger de la même
manière celui qui a résisté et celui qui n’a pas résisté».
Modernité: attention et suspiscion
Quant au rapport entre la modernité et l’Eglise, l’archevêque de Milan
note que celle-ci a vécu la modernité à partir de 1500 dans une double attitude : «un esprit d’attention et de suspicion à la fois, suspicion fondée
sur l’autonomie absolue de la raison humaine et la distance prise vis-a-vis
de la transcendance qui expliquent la difficulté de l’Eglise à accepter
certaines valeurs comme la liberté individuelle et sociale, la démocratie,
l’autonomie de la recherche en tant que liberté de l’intelligence individuelle. Ces valeurs ont fini par être acceptées par l’Eglise avec difficulté,
surtout en raison du libéralisme idéologique».
Transposée dans la problématique actuelle, la question de la modernité
inspire la réflexion suivante au cardinal Martini : «La postmodernité et la
faiblesse de la pensée posent de nouveaux problèmes tels que la carence
d’évidences éthiques. Il importe donc que l’Eglise se tourne vers le monde
avec une attention aux valeurs de la modernité et avec l’aide de sa propre
critique de la modernité.
A propos justement des péchés de l’Eglise, que Jean-Paul II invite à reconnaître dans la perspective du grand Jubilé de l’an 2000, l’archevêque
commente : «L’Eglise ne prétend pas être sans fautes, nous savons notre
fragilité». Sur le fait que certains cardinaux se sont opposés à la reconnaissance publique des fautes de l’Eglise, il relève que «ces objections
sont venues de cardinaux de pays ex-communistes, où l’Eglise a été soumise
à un bombardement d’accusations», mais que «le pape a proposé à nouveau
dans son encyclique l’exigence de reconnaître les erreurs commises.
Sur le rôle du communisme dans l’histoire, le cardinal commente: «Le
marxisme a été un stimulant. Il a placé peut-être de façon exaspérée, sur
la scène de l’histoire, la question de la justice sociale, de la solidarité, de l’attention aux pauvres. Aujourd’hui nous manquons d’une force stimulante. L’Eglise vérifie d’ailleurs maintenant que Léon XIII avait vu juste dans son analyse de ces phénomènes, et je pense qu’il y a suffisamment
de pression dans le monde pour tenir l’Eglise éveillée et alerte». (apicimed/pr)
webmaster@kath.ch
Portail catholique suisse