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apic/Noël Ruffieux/orthodoxe/ Semaine de l’unité

APIC-interview

Noël Ruffieux, témoin de l’oecuménisme à Fribourg

Comment un catholique fervent peut devenir

un authentique membre de l’Eglise orthodoxe

Propos recueillis par Bernard Bavaud, APIC

Fribourg, 17janvier(APIC) Peu de jours avant Noël, le patriarche oecuménique de Constantinople, Bartholomée Ier, étonnait les évêques suisses

qu’il rencontrait à Zurich. Il leur parlait avec franchise de sa conception

de l’autorité dans l’Eglise, allant jusqu’à dire que la primauté du pape

n’avait pas de fondement dans l’Ecriture Sainte. Nouvelle tension entre les

deux grandes Eglises chrétiennes d’Orient et d’Occident?

Au début de la Semaine de prières pour l’unité des chrétiens, l’APIC a

interrogé le Fribourgeois Noël Ruffieux qui connaît de l’intérieur la foi

et les traditions des deux Eglises chrétiennes. Né dans l’Eglise catholique, vivant avec ferveur et conviction la foi catholique, il est pourtant

entré de plein pied, il y a 15 ans, dans l’Eglise orthodoxe. Responsable

laïc de la paroisse orthodoxe du canton de Fribourg, il est devenu un témoin privilégié d’un oecuménisme concret. Le chemin vers l’unité des chrétiens reste pour lui difficle, mais passionnant. Il nous parle avec amitié

du patriarche Bartholomée. Mais aussi de sa paroisse. Et de Mère Sofia, décédée dernièrement à Lausanne, que Noël Ruffieux a connue au début de sa

vie de moniale, avant qu’elle ne se consacre «aux paumés» de la rue.

APIC: Pourquoi êtes-vous entré dans l’Eglise orthodoxe? Déçu du catholicisme?

N.R: C’est une très longue évolution. Mon entrée dans l’Eglise orthodoxe

n’a pas été un coup de foudre. 25 ans se sont passés entre ma première participation, à Paris, à une liturgie orthodoxe et le moment de mon entrée

définitive dans l’Eglise orthodoxe. La vie de foi centrée sur la liturgie

m’a tout de suite séduit. Une séduction renforcée dans ce que j’ai découvert ensuite dans l’Eglise orthodoxe. Une crainte pourtant m’a habité longtemps. N’étais-je pas attiré par une forme d’exotisme ou d’esthétisme? Mais

la découverte de la ferveur de communautés orthodoxes francophones, souvent

très modestes, m’a aidé à franchir le pas.

Il ne faut pas d’ailleurs pas imaginer de ma part un rejet ou un reniement de l’Eglise catholique. Ma période catholique a été très heureuse.

J’ai reçu énormément des catholiques que j’ai rencontrés. Donc pas d’abjuration de quoi que ce soit en entrant dans l’Eglise orthodoxe. D’ailleurs

on ne me l’a pas demandée.

Pour moi, c’était vraiment une marche en avant. La possibilité d’aller

plus loin dans ce que je préssentais, notamment à travers l’expérience liturgique. Sans doute, une façon autre de vivre en Eglise, surtout par rapport à l’autorité. L’Eglise orthodoxe présente des exigences évangéliques

très élevées, mais elle les offre, sans en faire une obligation ou un règlement. Par exemple dans l’éthique conjugale, qui postule une exigence

d’amour, nous nous trouvons sur le chemin de la perfection, sans jamais

rencontrer des interdits ou des règles absolues.

APIC: Comment s’est constituée la communauté orthodoxe du canton de Fribourg ?

N.R: Au début, j’allais à Chambésy près de Genève, pour vivre la vie liturgique. Puis avec quelques amis nous avons créé une paroisse, qui a 13 ans

d’âge. La communauté ne touche de loin pas l’ensemble des orthodoxes. Selon

les statistiques officielles, les orthodoxes sont au nombre de 800 dans le

canton. La communauté est formée de gens originaires de Grèce, de Roumanie,

de Russie, de l’ex-Yougoslavie, de Palestine, d’Erythrée et également d’Occidentaux entrés dans l’orthodoxie. Ces derniers représentent environ 1/5e

de la communauté. Nous célébrons la liturgie en langue française essentiellement. La paroisse est desservie actuellement par un prêtre qui vient du

Centre orthodoxe de Chambésy, le Père Jean Renneteau. Aussi parfois par un

prêtre roumain étudiant à l’Université.

Actuellement une menace pèse actuellement sur notre lieu de culte situé

dans les locaux du Cycle d’Orientation (CO) de Pérolles à Fribourg, dans

l’ancienne chapelle des soeurs de Ste-Croix. Le CO nous a avertis qu’il

pourrait avoir bientôt besoin de notre lieu de culte pour des salles de

cours.

APIC: Comment avez-vous ressenti le discours-choc du Patriarche Bartholomée

Ier aux évêques suisses par rapport à la primauté de l’évêque de Rome?

N.R. : Avant de répondre sur ce point précis, il faut rappeler que Jean

Paul II et Bartholomée Ier – qui se connaissent d’ailleurs bien – ont conscience que les chrétiens ne peuvent rester divisés. Le pape a parlé avec

force «des cris du monde» devant lesquels, la désunion des chrétiens est un

scandale.

On reproche parfois au patriarche, dans le monde orthodoxe, d’avoir trop

facilement ses entrées à Rome où il a étudié. J’ai lu son discours et j’ai

été frappé par sa volonté de parler sans détour. On a souvent reproché aux

Grecs et aux Byzantins d’avoir un esprit tordu et de couper les cheveux en

quatre, sinon en seize. Or voilà un homme qui parle vrai. Il a le courage

devant des évêques catholiques, de poser «le problème» qui sépare vraiment

les catholiques et les orthodoxes. En tous cas qui les sépare entre «papistes» chez certains, et «anti-papistes» invétérés chez d’autres.

Je crois qu’il a posé la question dans une triple perspective. La charge

et la responsabilité des évêques, la fonction et l’exercice conciliaire de

l’autorité, qui est évidemment une réalitée essentielle dans la pensée orthodoxe, enfin le rôle et la réalité de l’Eglise locale. Le patriarche redit certes une affirmation choquante pour des oreilles catholiques: Il n’y

a pas de fondement scripturaire du primat de l’êvêque de Rome, donc du privilège de Pierre. Je ne suis ni théologien, ni exégète. Je me demande pourtant s’il est possible de faire une lecture des textes de l’Ecriture sans a

priori? Une sorte de lecture à la fois naïve et intelligente. Sans chercher

à y trouver d’avance la primauté du pape ou la non-primauté de l’évêque de

Rome.

Comment passer de l’expérience de la communion eucharistique à la conception de la communion ecclésiale, donc à la structure de l’Eglise? Voila

aussi, à mes yeux, la question que devraient creuser ensemble les Eglises

chrétiennes. Chaque chrétien, et je pense aussi aux Eglises de la Réforme,

ne devrait-il pas avoir la curiosité de regarder avec patience l’autre

Eglise? Il me semble que le regard – lucide et aimant à la fois – que chaque tradition chrétienne porte sur l’autre peut raffraichir le témoignage

de foi des chrétiens. En abandonnant tout esprit de supériorité. En faisant

avancer ainsi l’unité tant désirée.

APIC: Que diriez-vous à des catholiques pour aller dans ce sens?

N.R.: Renonçant aux déclarations pieuses, je leur dirais»: Evitez de minimiser les obstacles que les orthodoxes vous semblent vouloir mettre malignement sur votre chemin. Le grand obstacle reste l’exercice de l’autorité

dans l’Eglise catholique. Cet execice est vu à travers le mode d’emploi

qu’utilise Jean Paul II : c’est à la fois fascinant et irritant. Je sais

que la personnalité du pape actuel dérange d’autres personnes que les seuls

orthodoxes. Mais il reste vrai que l’Eglise orthodoxe pose de fortes questions sur l’autorité dans l’Eglise. J’ai lu l’encyclique du pape «Ut unum

Sint». Nous prenons au sérieux l’invitation que nous a faite Jean Paul II:

«Réfléchissez avec moi sur l’autorité dans l’Eglise». Bartholomée Ier l’a

pris au pied de la lettre devant les évêques suisses à Zurich. Un peu rudement il est vrai. Mais les deux chefs d’Eglises s’aiment assez pour se parler sans fioritures.

APIC: Comment entreprêtez-vous les critiques sévères que font les Eglises

orthodoxes de l’Est à certains missionnaires occidentaux ?

Les tensions entre nos deux Eglises sont aussi alimentées par des pratiques missionnaires actuelles qui manquent – pour être gentil! -, de tact et

de respect des autres. Il y a des sensibilités exacerbées en Ukraine, en

Russie, par rapport à des interventions des missionnaires occidentaux qui

ne sont pas d’ailleurs que des catholiques. Il y a des interventions beaucoup plus massives de certaines communautés protestantes américaines. Les

orthodoxes russes disent volontiers: «Mais au fond, nous sommes dans une

situation de faiblesse et au lieu de nous aider, vous nous enfoncez davantage. Par votre prosélytisme, vous arrivez avec vos gros moyens, vos grosses chaussures, vos dollars, alors que nous sommes en train de reconstituer

notre Eglise». 70 ans de communisme ont provoqué des dégats extraordinaires. Aussi dans le manque de formation des prêtres, voire d’évêques. Ayez

du respect pour nous! Voilà ce que je dis à mes frères catholiques. Un respect qu’ont trouvé déjà beaucoup de catholiques et de protestants. Ils aident véritablement les organismes et les Eglises orthodoxes.

Autre souhait: que chaque Eglise chrétienne sache reconnaître un aspect

positif dans une Eglise-soeur qui pourrait peut-être lui faire du bien

bien… Deux exemples. La vision que les orthodoxes ont de l’autorité dans

l’Eglise, ce qu’on appellle «l’ecclésiologie de communion» pourrait peutêtre aider les catholiques à corriger un peu le tir. Inversément, par exemple, l’expérience heureuse que les catholiques et les protestants dans

leurs rapports avec l’Etat, avec le pouvoir politique pourrait aussi aider

les Eglises orthodoxes à assainir leurs relations avec ce même pouvoir politique.

Un souhait aussi pour l’ensemble des Eglises: poser des actes communs, à

la fois symboliques et réels. Par exemple: Adopter un calendrier pascal

commun pour proclamer ensemble la Résurrection du Seigneur. Préparer ensemble l’entrée dans le troisième millénaire. Dans les services liturgiques,

commémorer les chefs des autres Eglises et témoigner ainsi que ce qui nous

unit est plus important que ce qui nous divise.

APIC: Vous avez bien connu Mère Sofia. Que représente pour vous cette

figure orthodoxe?

N.R.: Oui, j’ai eu la grâce de rencontrer Mère Sofia. Peu après ses voeux

de religieuse orthodoxe qu’elle avait prononcés à Chambésy, je lui avais

écrit une lettre en commençant par «soeur Sofia». Dans sa réponse, elle

m’avait corrigé en disant que son titre était «Mère Sofia». J’avais pris

cette remarque en souriant avec un brin d’ironie. Voilà une moniale assez

fière, qui s’engage à ce stade là, mais pas plus bas… Mais ce qui m’a

frappé, par la suite, c’est que ce titre est devenue une réalité de nature

et de fonction. Véritablement Mère. Je suis allé à son enterrement l’autre

jour. J’ai été boulversé de voir tous ces jeunes et ces moins jeunes qu’elle a rencontrés et soutenus.

Beaucoup de personnes disent qu’elle a eu comme modèle Mère Teresa,

soeur Emmanuelle, l’abbé Pierre. C’est un peu vrai. Mais en réalité – elle

le dit dans un texte publié en été 95 -, «mon modèle, c’est Mère Marie».

Une moniale russe peu connue. Mère Marie Skobtsov, née en Russie à la fin

du siècle dernier et émigrée en France. Deux mariages, deux divorces, un

fils. Une vie d’artiste assez volage. Jusqu’au jour où devenue religieuse,

elle a soutenu les pauvres de Paris, en travaillant aussi dans la rue. Créant un foyer pour les sans-abris et des artistes qui ne savaient pas où loger. En s’occupant déjà des drogués et des chômeurs. Puis, durant l’occupation allemande durant la 2e guerre mondiale, elle a protégé et caché des

Juifs, ce qui a conduit Mère Marie au camp de concentration à Ravensbrück

où elle est morte, quelques jours avant la libération du camp en 1945. Voilà le vrai modèle de Mère Sofia.

Ni Mère Marie, ni Mère Sofia n’ont fondé de congrégation. Elles n’avaient pas le tempérament pour cela. Leur vocation reste cependant traditionnelle. Pour l’une et l’autre, à la place du désert du Sinaï ou d’Egypte, il

y a le désert des villes, le désert de coeurs. Mère Sofia est une figure

d’oecuménisme vrai. Pour Mère Marie, on pense engager prochainement une

procédure de canonisation. Mais le culte des saints n’a de sens que s’ils

vivent en nous et s’ils nous aident à les suivre. (apic/ba)

Encadré

Noël Ruffieux est né le 18 janvier 1937. Marié, père de quatre enfants, il

est actuellement professeur de français au Collège Ste-Croix à Fribourg et

professeur de didactique de français à l’Université. Responsable laïc de la

paroisse orthodoxe du canton de Fribourg, il est aussi rédacteur du bulletin intitulé «Voie orthodoxe». Noël Ruffieux a fait une carrière politique

et beaucoup l’ont connu à cette occasion. Il a été député au Grand Conseil

fribourgeois et même candidat du parti chrétien-social au Conseil d’Etat.

Il a gardé une seule fonction officielle: la présidence de la commission

cantonale des Affaires culturelles.

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