apic/Chiapas/Entretien avec Mgr Ruiz
Rencontre avec Mgr Ruiz, évêque des «Indios» du Chiapas
Les Indiens émergent aujourd’hui comme sujets de l’histoire (250296)
Genève, 25février(APIC) La réflexion sur l’oppression économique a quelque peu relégué la question de l’oppression culturelle mondiale, affirme
Mgr Samuel Ruiz Garcia, l’évêque des Indiens du Chiapas. Invité dimanche à
Genève par l’Action de Carême et de Pain pour le Prochain pour ouvrir la
Campagne de Carême 1996, l’évêque a qualifié l’insurrection indigène dans
le Sud-ouest du Mexique de «guerre pour la paix», et estimé que ce qui est
nouveau aujourd’hui, non seulement au Chiapas mais dans toute l’Amérique,
c’est de voir émerger les Indiens comme «sujets de l’histoire».
Infatigablement, malgré les menaces et les campagnes de dénigrement, depuis plus de trois décennies, l’évêque de San Cristobal de las Casas a fait
sienne la cause des «Indios», en particulier celle des peuples indigènes du
Chiapas, marginalisés d’entre les marginalisés.
Dans une rencontre avec quelques journalistes lors de son passage à Genève, Mgr Ruiz a souligné la convergence entre le thème de cette campagne,
«Enchanté-e de te connaître» et ce qu’il vit au Mexique. «Ici comme là-bas,
dit-il, il est question de la dignité de l’homme. Nous avions réfléchi à
l’oppression économique, mais non pas à l’oppression culturelle. Il faut
approfondir la question de l’oppression culturelle mondiale».
«Quelle place accordons-nous aux Indios dans notre Eglise?»
Connu comme intrépide défenseur des Indiens – dont il parle les quatre
langues les plus courantes dans son diocèse – Mgr Ruiz se réjouit de les
voir émerger aujourd’hui comme «nouveaux sujets de l’histoire». Ils ont
conscience d’être doublement opprimés: économiquement et culturellement.
Ils élèvent leur voix pour défendre leurs droits et leur culture. Ils nous
forcent ainsi à la réflexion. «Quelle place leur accordons-nous dans notre
Eglise?» demande par exemple l’évêque qui suggère qu’on se pose de semblables questions en Europe, à propos d’autres groupes humains.
Dans tout le continent américain, les Indiens sont voués aux tâches les
plus humbles. «Ce n’est pas leur volonté ou leur désir, ce ne sont pas eux
qui veulent être marginalisés, c’est notre système qui les marginalise»,
affirme Mgr Ruiz. Il fait remarquer que les quatre municipalités du Chiapas
où s’est produite l’insurrection zapatiste en janvier 1994, ont été fortement affectées par la baisse du prix du café. «Or ce prix n’est pas fixé au
Chiapas, ni même au Mexique, mais sur le marché international!»
Etonnante insurrection
Etonnante, cette insurrection! souligne Mgr Ruiz. «Les Indiens du Chiapas ont poussé un cri de guerre non pas contre ceux qui possèdent la terre
et les dominent, mais contre l’armée mexicaine, s’attaquant ainsi aux
structures de la société. Ils n’ont pas cherché à s’emparer du pouvoir pour
se faire justice, mais ils ont incité la population à mener une action politique pour obtenir un gouvernement plus démocratique».
«Pendant ces deux ans, jamais ils n’ont lancé un appel au peuple pour
qu’il prenne les armes ou s’entraîne en vue de la révolution. C’était
étrangement une guerre pour la paix». L’évêque n’a pas pour autant approuvé
l’usage de la violence, même s’il comprend comment l’on en est arrivé à
cette extrémité.
L’importance de la solidarité internationale
Cette guerre, ou plutôt les combats, se sont terminés, le cessez-le-feu
est toujours en vigueur, un dialogue s’est instauré dans la cathédrale de
San Cristobal. Il se poursuit aujourd’hui, avec Mgr Ruiz dans un rôle de
médiateur. Quel est le changement? «C’est l’émergence des Indiens comme sujets de leur histoire, pas seulement au Chiapas, mais dans toute l’Amérique. C’est un fait irréversible, après cinq siècles de domination». C’est,
d’autre part, l’intérêt que porte la société civile mexicaine à ce dialogue.
«Des citoyens forment une «ceinture de protection» autour des lieux où
se tiennent les discussions. Une femme m’a remis une enveloppe contenant
une grosse somme pour l’alimentation des Indiens qui participent au dialogue. Elle devait donc appartenir à une classe sociale élevée. Ce qui m’a le
plus surpris, c’est qu’elle est restée sur place pendant quatre jours, sous
la pluie, dans le froid et le vent, dans la ceinture de protection».
Ce n’est pas un cas isolé, note Mgr Ruiz. D’autres vont rejoindre les
Indiens dans des zones reculées pour témoigner d’éventuelles violations des
droits de l’homme ou vont découvrir les valeurs des Indiens, leur vie communautaire. L’évêque relève encore l’importance de la solidarité de l’Europe dans cette lutte. Tout cela rend la confrontation moins inégale qu’auparavant. «La paix ne résultera pas seulement d’un accord signé par les deux
parties – même si un tel accord est nécessaire – mais de la participation
de la société civile et de la solidarité nationale et internationale».
Le dialogue plutôt que la violence
L’attitude de Mgr Ruiz ne lui vaut pas que des amis. Avant l’insurrection, certains ont cherché à l’écarter de son diocèse. On a prétendu que
son enseignement comportait des erreurs doctrinales… Que répond-il à cela? «Pourquoi répondre? je suis toujours à la tête de mon diocèse, je suis
en communion avec le Saint-Siège, reconnu comme évêque par la Conférence
épiscopale… Quand les choses ne sont pas vraies, pourquoi s’y attarder?»
Pourtant, Rome lui a adjoint un coadjuteur. N’est-ce pas pour le surveiller? «Je devrai me retirer dans quatre ans pour raison d’âge. C’est un
avantage d’avoir un collaborateur qui se prépare peu à peu à assumer les
responsabilités. Nous sommes en constant dialogue et il découvre la complexité de la situation».
On ne poussera pas l’évêque de San Cristobal de las Casas à la critique.
Il préfère évoquer l’appui qu’il a reçu dernièrement du président de la
Conférence épiscopale mexicaine et d’un groupe d’évêques chargés de suivre
de plus près la situation au Chiapas. «Ils ont publié une lettre dans laquelle ils disent leur satisfaction de ma présence dans le dialogue et du
fait que l’on se parle au lieu d’utiliser la violence. (apic/pr/Michel Bavarel)
webmaster@kath.ch
Portail catholique suisse
https://www.cath.ch/newsf/apic-chiapas-entretien-avec-mgr-ruiz/