APIC – Témoignages
Une mémoire pour un pays dans le doute (010296)
Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC
Il y a dix mourait assassiné au Nicaragua le coopérant fribourgeois Maurice
Demierre. Le chrétien et le militant, avec des centaines d’autres jeunes
européens et suisses, avait choisi de mettre sa solidarité au service de la
cause sandiniste. Une cause bien mal servie en 1990, avec l’échec aux élections du leader Ortega, et l’arrivée au pouvoir de la droite. Que reste-til, aujourd’hui, de ce Nicaragua porté si haut dans les idéaux? Beaucoup,
assurent ses parents et Chantal Bianchi, la compagne de Maurice au moment
de l’assassinat. Flash back sur l’histoire et témoignages.
Maurice Demierre tombait en effet le 16 février 1986 à Somotillo, au
nord-ouest du Niacaragua, sous les balles d’un groupe de contre-révolutionnaires. Le volontaire du Mouvement Frères sans Frontières (FSF) avait choisi de mettre son engagement de chrétien au service des pauvres. Et d’une
cause que des dizaines de jeunes volontaires suisses, notamment, avaient
fait leur, aux côtés des Fernando et Ernesto Cardenal, deux parmi les quatre prêtres ministres du gouvernement sandiniste. Avec Maurice Demierre, ce
jour-là, mouraient assassinées dans la même embuscade tendue par la « Contra », cinq paysannes de la communauté où travaillait le coopérant bullois.
La révolution sandiniste, qui a renversé le dictateur Somoza en juillet
1979, avait pour but la transformation de la société de ce pays d’Amérique
centrale. Aussi l’expérience nicaraguayenne n’allait-elle pas tarder à déchaîner des sympathies un peu partout en Europe et en Suisse, avec l’éclosion de nombreux mouvements et brigades de solidarité avec le « Nica ».
De la Suède à la France, de l’Allemagne à l’Italie… l’attrait des jeunes pour vivre l’expérience sandiniste ne se démentait pas. Des dizaines
d’ONG y participèrent. Rien qu’en Romandie, plus d’une trentaine de coopérants de FSF et du Groupe de Volontaires Outre-Mer (GVOM), engagés pour au
moins trois ans et financés par la Confédération, ont apporté leurs expériences, dans les domaines qui étaient les leurs: l’agriculture, la médecine, l’éducation, la technique…
La « revolucion sandinista », imprégnée de socialisme, voire de marxisme,
avait ceci de particulier que de nombreux chrétiens y prirent une part active. Elle perturbait non seulement l’ordre établi entre riches et pauvres,
mais abordait aussi sous un jour nouveau la relation entre foi chrétienne
et engagement social. Un engagement voulu par Maurice Demierre. Qui fut la
première des quatre personnes étroitement liées au mouvement de solidarité
à laisser sa vie au Nicaragua. En 1986 encore, mouraient trois autres militants, le Vaudois Yvan Leyvraz, le Français Joël Fieux et l’internationaliste allemand Berndt Koberstein, vitimes de la « Contra ».
Dix ans pour construire… cinq pour détruire
La guerre endurée par le Nicaragua dans les années 80, soigneusement
soutenue et entretenue par les Etats-Unis via la « Contra » et une pluie de
dollars, a fait plus de 30’000 morts, dont une trentaine de coopérants internationaux. Elle a aussi signifié une perte de 17 milliards de dollars
que le pays n’est pas près de combler. D’autant que le Nicaragua ultralibéral d’aujourd’hui, celui de la présidente Violeta Chamorro, qui succéda à
Daniel Ortega après les élections de février 1990, s’est « résolument » engouffré dans la misère. Et plus que jamais.
Il aura en effet fallu moins de 5 ans à la coalition des 14 partis
d’alors, dont il ne reste par ailleurs rien actuellement, pour ruiner 10
ans d’acquis sociaux, d’avancées notoires en matière d’éducation et de santé. Que reste-t-il de l’espoir engendré en 1979. De celui de 1986 et des
années suivantes? Qui ont vu partir périodiquement pour quelques semaines
des agriculteurs et des jeunes brigadistes fribourgeois ou jurassiens, entre autres. Tous volontaires et solidaires pour s’en aller construire làbas des écoles ou travailler dans des coopératives. Le temps de leurs vacances.
Illusions perdues
Nicaragua d’hier, Nicaragua d’aujourd’hui… pour autant d’espoirs assassinés. A bout de force, exsangue, le pays s’interroge aujourd’hui. Et
les politiciens aussi, à moins de 10 mois des élections. Partagés entre le
passé révolutionnaire sandiniste et les recettes néo-libérales. Même les
quelques constructions récentes et luxueuses, pour créer l’illusion d’une
chimérique transformation, ne parviennent pas à masquer la réalité. Le miracle escompté s’est estompé. La campagne n’est aujourd’hui plus que l’ombre de ce qu’elle était « avant ». Pour la majorité de la population, c’est
la descente vertigineuse vers la pauvreté. Durant ces cinq dernières années, le chômage est passé de 30% à environ 60%, et davantage selon l’ONG
Nitlapan (Managua), notamment sur la côte Atlantique.
Les coupures dans les budgets de la santé et de l’éducation, accompagnées des réductions des prestations sociales et la suppression du soutien aux
produits de première nécessité, la flambée des prix des produits alimentaires et des médicaments ajoutent à la fracture sociale. Entre riches propriétaires de retour des Etats-Unis, qui jouissent sans réserve, eux, des
biens de consommation, et les autres. La grande partie des terres a été redistribuée… mais aux anciens propiétaires, revenus de Floride.
La santé de base, gratuite jusqu’en 1990, est devenue payante. Des centres sanitaires ouverts sous le régime sandiniste sont désormais fermés.
L’analphabétisme, tombé avant 1990 à 13% selon les chiffres de l’UNESCO,
est maintenant remonté à environ 25%. L’enseignement et même l’école publique deviennent souvent inaccessibles pour de plus en plus de gosses. Le
coût des livres, des uniformes obligatoires ou du matériel scolaire sont
prohibitifs pour de nombreuses familles.
Et pour noircir le tableau, la prostitution, d’enfants y compris, phénomène relativement nouveau dans le pays, a fait son apparition en force à
Managua, en même temps que la criminalité et le trafic de drogue. (apic/pr)
ENCADRE
« Le sacrifice de notre fils n’a pas été vain »
Aux yeux de Jacqueline et Emile Demierre, le sacrifice de leur fils n’a
pas été vain. « Lutter pour des principes comme la justice, la paix, la charité, le partage et l’amour n’est jamais inutile ».
Le regard de Jacqueline Demierre se pose sur la photo de son fils. Sa
conviction et sa foi, Chantal Bianchi, la compagne de Maurice, les partage,
comme elle avait partagé la cause de son ami sur le terrain, au Nicaragua.
Pays qu’elle vient de quitter, après un séjour de quelques semaines…
« L’idéal d’avant est loin d’être détruit. Les Nicaraguayens prennent soin
de la révolution. Si le dictateur Somoza offrait du pain et des jeux, à
l’époque, la TV offre aujourd’hui des feuilletons à la « Dallas ». Mais une
partie du peuple reste vigilant ». La mémoire de Maurice est très présente
là-bas, assure Chantal.
Et comme pour répondre à ceux qui « justifient leur propre inaction par
un péremptoire ’tout cela n’a servi à rien’ », Chantal poursuit: Des projets
auxquels Maurice tenait il y a 10 ans se réalisent aujourd’hui dans certaines communautés… L’esprit de la révolution n’est pas mort et des programmes de formation sur l’agriculture biologique et la reforestation se poursuivent, grâce aux mouvements de solidarité qui continuent, en Suisse ou
ailleurs. Une grande partie des écoles et dispensaires portant le nom de
« Mauricio Demierre » ont été récupérés ou fermés par le gouvernement pour en
gommer la mémoire. Mais il en reste encore qui portent son nom… au même
titre que des mouvements et des communautés constituées depuis lors.
Chantal est retournée à Las Pilas, lors de son séjour, dans le village
où une partie du rêve cher à son compagnon fait partie de la réalité quotidienne. « La coopérative Mauricio Demierre est une des seules de la région à
avoir gardé une structure communautaire. La terre appartient légalement à
tous, le travail et la gestion se font en commun. Avec ses 60 têtes de bétail et son école, la vie s’organise en fonction des besoins de chacun.
Chaque famille vit dans sa propre maison. Construite en dur ». A l’époque,
précise-t-elle, le gouvernement sandiniste prêtait à des taux de l’ordre de
18% par an. Le gouvernement de Violeta Chamorro impose aujourd’hui un taux
de 23%. Par mois. Et pour rembourser d’anciennes dettes.
Gommer toute référence au sandinisme…
Ancien infirmier à l’hôpital de Delémont, un volontaire d’une organisation officielle internationale désireux de garder l’anonymat, joint par téléphone sur son lieu de travail à Matagalpa, abonde dans le sens du témoignage de Chantal Bianchi. « Le changement radical de cap, et l’orientation
politique actuelle du pays ne remettent pas en cause la lutte que les gens
ont menée ici. Les programmes au niveau des comunautés locales se poursuivent. En dehors du gouvernement souvent. La mémoire des coopérants assassinés au Nica n’est pas davantage oubliée. Elle existe, comme l’atteste la
photo placée sur le mur de l’hôpital du lieu d’un jeune européen tué par la
« Contra » à Matagalpa. Même si la presse et la TV, les médias officiels tentent par tous les moyens d’effacer systématiquement cette mémoire. Toute
référence au passé sandiniste est mal vue par les tenants du pouvoir ».
L’avenir? Les élections de cet automne? En 1996, plus de 2,27 millions
de personnes seront en âge de voter, sur une population de 4,43 millions,
dont près de la moitié a moins de 15 ans. Le poids des jeunes qui ont grandi après le processus révolutionnaire, sous le régime néo-libéral, sera
très grand. « Pour ma part, explique notre correspondant au Nicaragua, je
crois que tout sera mis en oeuvre pour empêcher un mandat sandiniste. « Ils »
ne le permettront pas ». (apic/pr)
ENCADRE
L’humus qui fertilise la terre
Maurice Demierre repose au Nicaragua, conformément à son voeu. « Il savait que cela pouvait être dangereux, aussi nous avait-il dit un jour:
« S’ils me tuent, laissez-moi au Nicaragua. Mais qu’on ne m’enterre pas trop
profond. Je veux être de l’humus qui fertilise la terre », se souvient son
père. Si sa mère s’est rendue dans ce pays six mois après le drame, son père n’y est jamais allé. Il se sent pourtant très proche de ce coin du monde. Et triste aussi de constater que l’espérance née du sandinisme s’est
perdue, « alors même qu’elle était un exemple fabuleux pour toute l’Amérique
latine ». « Je n’ai pas fait le voyage parce que je me sens bloqué. Par rapport à Maurice, pour nous, il est toujours vivant. Nous croyons en la résurrection. Nous dialoguons toujours avec lui ».
Jamais un doute sur la valeur du sacrifice de Maurice, face à l’évolution ultérieure du pays? « Jamais! A aucun moment! Nous l’avons donné », assure Mme Demierre. Et son mari d’enchaîner. D’aucuns estiment, avec les reculs sociaux constatés au Nicaragua, que le sacrifice de notre fils a été
inutile… Mais si on accepte ces réflexions, la pratique de Jésus, ses
trois ans de prédication et sa mort pourraient aussi être considérés comme
un échec personnel. Pourtant, l’Eglise continue d’exister ».
Dix ans après, des personnes continuent à dire à Emile et Jacqueline que
« Maurice l’a cherché, que c’est sa faute s’il a trouvé la mort là-bas ».
« Ceux qui le prétendent n’ont rien compris, murmure doucement Mme Demierre.
Il s’est engagé par amour pour les pauvres, parce qu’il a senti que c’est
là qu’il pouvait être le plus utile. Pour nous, sa famille, la mort de Maurice nous a ouverts au tiers monde. Nous a poussés à être plus sensibles
aux inégalités entre le Nord et le Sud… »
Maurice avait fait trois mois de prison comme objecteur de conscience,
explique Emile Demierre. Il critiquait toutes les sociétés dès lors qu’il
constatait de l’oppression ou de la violence. « Je me rappelle qu’après sa
mort, une journaliste de la télévision voulait nous faire dire qu’il se
sentait mal en Suisse afin de le montrer comme un marginal. Il n’était pas
ainsi. Il n’était pas l’aventurier individualiste qui est parti à cause de
son mal-être en Suisse. Il se sentait bien ici et luttait contre les détenteurs des richesses et du pouvoir. Il a fait la même chose au Nicaragua. Il
n’a pas travaillé là pour des banquiers, mais avec des campesinos ». Et son
épouse de renchérir: « Il a toujours démontré un esprit missionnaire, au bon
sens du terme. Sa décision d’aller au Nicaragua n’a pas été improvisée. Ce
fut à la fois un choix religieux, un engagement humain et politique. On ne
peut pas partager Maurice entre toutes ses motivations. Il était un ensemble intègre ». (apic/pr)
ENCADRE
ONG toujours actives sur le terrain
Le temps des brigades est aujourd’hui bien loin. Mais l’aide ponctuelle
aux communautés locales, par le biais d’ONG, ne s’est pas arrêtée. Vingtcinq volontaires suisses envoyés par des ONG du pays – dont six le sont par
le Secrétariat de FSF, à Fribourg -, se trouvent actuellement au Nicaragua,
pour des projets co-financés par la Confédération dans des domaines comme
l’agriculture, le social et la technique. Quant au Comité « Amérique latine »
de Fribourg, il finance des projets de développement et des actions liées
aux droits de l’homme. Enfin, le groupe « Nica » de Delémont, dont la commune
est jumelée avec la ville nicaraguayenne de la Trinidad, il est encore et
toujours actif. Et s’il ne traite plus avec les autorités communales, où
sur six conseillers, un seul est issu du Front sandiniste, il aide ponctuellement les communautés locales. Avec l’aide de la ville de Delémont, il a
permis en 95 l’achat et l’installation de moulins. (apic/pr)
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