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Bruxelles: Mgr Ruiz: «La paix au Chiapas et au Mexique (220396)
ne viendra pas de l’armée mais du dialogue pour la justice»
Bruxelles, 22mars(APIC) Mgr Samuel Ruiz, évêque de San Cristobal de Las
Casas au Mexique, médiateur entre les Indiens «zapatistes» insurgés et le
gouvernement fédéral mexicain est persuadé que la paix au Chiapas ne viendra pas de la repression de l’armée, mais bien d’un dialogue qui préserve
les droits des Indiens. Après avoir partagé son expérience concrète avec
les chrétiens de Suisse dans le cadre de l’Action de Carême et de Pain pour
le Prochain le voici maintenant en visite en Belgique, invité par «Carême
de Partage». Il a fait le point vendredi à Bruxelles sur la situation actuelle dans son pays.
L’évêque de San Cristobal était accompagné de Miguel Alvarez, secrétaire
de la la Commission de négociation (CONAI) mise en place entre les deux
parties en conflit.
C’est le 1er janvier 1994 qu’a éclaté l’insurrection armée des Indiens
du Chiapas, dont l’action spectaculaire a été immédiatement relayée par les
caméras de télévision et la presse internationale. Ce relais immédiat dans
l’opinion publique mondiale, observe après coup Mgr Ruiz, a eu au moins un
effet positif : aboutir à un cessez-le-feu rapide et hâter le début des négociations qui, dans d’autres conflits comme hier au Salvador, a si longtemps été reporté.
Difficiles futures négociations
Cela dit, l’évêque ne cache pas que «le cessez-le feu ne signifie pas la
fin de la violence ni de la militarisation de l’opposition». Les causes du
conflit, qui oppose les Indiens à un pouvoir fédéral contrôlé depuis le début du siècle par le Parti Révolutionnaire Institutionnel (PRI), sont en
effet profondes. Deux ans après la révolte «zapatiste» (du nom de Zapata,
chef de file de la révolution paysanne de 1911), les négociations viennent
seulement d’entrer dans la seconde phase, et Dom Samuel prévoit qu’elles
seront plus difficiles encore.
La première phase de négociations, qui avait porté sur «les droits et la
culture indigènes», avait abouti tant bien que mal à des accords, dont on
n’a encore qu’une ratification tacite. Après ce premier tour de table, il
reste d’ailleurs à élargir la concertation sur les convergences obtenues :
sans «consultation de la base», une signature finale des accords ne pourrait s’appuyer sur un large consensus.
«Le problème de fond»
La seconde phase, selon Mgr Ruiz, porte sur un thème plus important encore : «La démocratie et la justice». «C’est une phase extrêmement importante parce qu’elle concerne les motifs mêmes qui ont provoqué l’insurrection d’un groupe au nom de tous les indigènes. Bref, on touche le problème
de fond. Les deux parties en sont conscientes. Encore faut-il qu’on parvienne à une étape irréversible du dialogue politique et pacifique. Mais
comment croire à une avancée du dialogue tant que les communautés indigènes
sont mises sous pression, sinon par la guerre, du moins par une présence
massive des militaires sur le terrain ?»
Le problème de «démocratie et justice», Miguel Alvarez le résume en une
phrase : «C’est le problème de la participation au développement dont, jusqu’ici, la grande majorité de la population est écartée. C’est pour cela
que les indigènes se sont insurgés en 1994: le modèle de développement du
Mexique est en crise !»
L’arrivée au pouvoir à la fin de 1994 d’une nouvelle équipe présidentielle, conduite par Ernesto Zedillo qui a succédé à Carlos Salinas, n’a pas
fondamentalement modifié la situation. Pour les 3,2 millions d’habitants du
Chiapas, sur les 90 millions de Mexicains fédérés en 31 Etats, la pauvreté
continue de progresser. Le Chiapas a beau avoir des richesses naturelles
pour la culture et l’élevage, du pétrole et du gaz, des barrages hydroélectriques, des bois exploitables, du café et du maïs, du cacao et des bananes… Les indigènes ne sont pas maîtres chez eux : au fil des années,
les conflits pour la propriété de la terre n’ont fait que s’aiguiser entre
les communautés indiennes et les grands propriétaires. «Le Mexique n’est
d’ailleurs pas un cas isolé, rappelle le secrétaire de la CONAI : 58 autres
pays connaissent des conflits de ce type.»
Obstacle… militaire
Pour mâter l’insurrection de l’Armée Zapatiste de Libération Nationale,
le gouvernement a multiplié l’envoi de militaires sur le terrain. Il y a un
soldat pour 75 habitants, observent les indigènes, à qui on a demandé de
déposer les armes. Mais le «cessez-le-feu» n’a pas empêché les militaires
de montrer par leurs incursions du 9 février 1995 qu’ils étaient plus décidés que jamais à faire la loi. Selon Miguel Alvarez, l’apparente «solution»
au conflit préconisée par le gouvernement Zedillo est «la militarisation du
pays».
C’est dire l’importance des négociations en cours pour «la démocratie et
la justice». On ne fera jamais croire aux Indiens ni à la majorité de la
société civile, note M. Alvarez, que la démocratie viendra de la militarisation. Au contraire, celle-ci leur paraît «mettre l’Etat en cause comme
acteur politique»: ne se sert-il pas de l’armée pour «réprimer le peuple» ?
Mais ne s’agit-il pas, selon le gouvernement, de «pacifier» le pays,
agité par des «opposants armés» ? Non, réagit le secrétaire de la CONAI :
c’est mal connaître les indigènes du Chiapas que d’assimiler leur lutte à
«une guérilla de gauchistes», voire à une «insurrection orchestrée pour
prendre le pouvoir». Ce sont là, fait-il valoir, des modèles «étrangers»
aux Indiens Mayas et même opposés à leurs aspirations. «Les indigènes ne
veulent ni les armes ni même l’insurrection, mais la démocratie et la participation, valeur essentielle à leurs yeux. Le gouvernement, lui, ne veut
pas entendre parler d’acteurs de la société civile à la table du dialogue.»
Femmes et enfants d’abord
En attendant, ce sont, comme souvent dans les conflits, les femmes et
les enfants qui en sont les premières victimes. «Que pensez-vous que favorisent les militaires envoyés au Chiapas ?» demande Dom Samuel. «Eh bien,
la terreur, la prostitution et la division des communautés.»
Dom Samuel Ruiz, qui mise depuis plusieurs années sur le développement
des «communautés de base», ne cache pas qu’une des «misères de la guerre»
est «la destruction de tout un tissu social».
En quittant le Mexique, à la veille du printemps, Mgr Ruiz n’a pu emporter que le dernier exemple en date de la pression au Chiapas, où une attaque militaire contre une communauté paysanne venait de faire une trentaine
de morts. «Ceci nous confirme qu’il n’y aura pas de solution durable au
conflit tant que le gouvernement n’est pas déterminé à résoudre le problème
de la propriété des terres.» Un vieux problème déjà, mais que les Indiens
aspirent à résoudre au nom d’un projet «nouveau». Qui est «porteur de nouveauté» ? demande Mgr Ruiz : le gouvernement qui veille au «statu quo», ou
les Indiens qui, enracinés dans une longue tradition, savent que «la participation est la clé du changement» ?
«Je ne suis pas neutre»
Mais au fond, pourquoi un évêque s’occupe-t-il de problèmes aussi franchement «politiques» ? «Ce n’est pas moi qui ai demandé à être médiateur.
C’est l’ancien président Salinas qui a fait appel à moi, parce qu’il savait
que j’avais la confiance des Indiens pour avoir cherché, comme pasteur, à
promouvoir leur culture et leurs communautés. Evidemment, comme évêque, je
ne reste pas neutre. Mais on ne demande pas à un chrétien ni à un pasteur
d’être neutre. On ne peut pas être neutre dans la question de la justice.
Car la paix ne viendra pas des armes. Elle ne peut venir que du dialogue
pour la justice et la démocratie.» (apic/cip/ba)
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