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Belgique: Conférence du Père Hervé Legrand à 150 professeurs de religion
« Ce que nous attendons de l’Eglise est aussi dans nos mains » (200396)
Mons, 20mars(APIC) Beaucoup réclament aujourd’hui davantage de démocratie
au sein de l’Eglise catholique. Est-ce inconvenant ? Est-ce même possible ?
Le Père Hervé Legrand (Paris) a ouvert à ce sujet quelques pistes en
s’adressant à 150 professeurs de religion, réunis à Mons le 19 mars pour
une session de formation sur « l’Eglise en débat ».
Depuis un an, le vaste mouvement d’opinion qui a suivi la révocation de
Mgr Jacques Gaillot comme évêque d’Evreux a révélé de nombreuses attentes à
l’égard de l’Eglise. Les professeurs de religion n’y ont pas été insensibles. Ils savent aussi qu’il n’est pas facile de parler de l’Eglise avec
des élèves, surtout s’il s’agit d’ouvrir des chemins de compréhension qui
dépassent les clichés ambiants ou les repères souvent caricaturaux des médias sur une institution volontiers présentée comme « sclérosée ».
C’est pour aider les professeurs de religion à prendre du recul par rapport à ce contexte que l’Office diocésain de l’Enseignement eeligieux
(ODER) du diocèse de Tournai leur proposait, cette année, une session sur
« l’Eglise en débat ». Pour animer la journée, l’ODER avait fait appel à l’un
des meilleurs spécialistes de la réflexion dogmatique sur l’Eglise, le Père
Hervé Legrand, professeur à l’Institut Catholique de Paris.
Des pôles en tension vitale
« L’affaire Gaillot », observe d’emblée le Père Legrand, est révélatrice
de la réalité sociale de l’Eglise. Même si l’Eglise ne se réduit pas au
champ social, le théologien trouve fécond de porter sur elle, un instant,
un regard de sociologue.
Comme une entreprise, une école et mille autres institutions, l’Eglise
aussi s’organise autour des quatre pôles qui structurent un espace social.
Elle cherche à atteindre un « public »; elle se réfère à des textes « normatifs » et à une « hiérarchie »; elle attend de ses membres ordinaires un rôle
« reproductif » par rapport à ses normes; elle tire aussi une part de sa vitalité de « l’innovation prophétique ».
Ces quatre pôles sont en constante interaction. Ils ne sont d’ailleurs
pas étanches: on peut innover en exerçant une fonction normative ou en
étant un agent exécutif. Mais dans les alliances entre les pôles, tout
n’est pas négociable: le prêtre, par exemple, ne peut pas simplement se
ranger sur les aspirations du public, pas plus qu’il ne peut s’y dérober au
nom de la norme ou de l’innovation. La négation ou l’oubli de l’un des pôles mettrait tout l’édifice en péril.
En fait, ce sont les relations dynamiques entre les quatre pôles qui
assurent la vitalité de l’institution. Il y a certes des tensions, mais
elles sont constructives et source de richesse pour l’institution.
Des attentes révélatrices
Or, le vaste mouvement d’opinion qu’a suscité « l’affaire Gaillot » est,
selon le Père Legrand, très révélateur de la relation entre la société civile et l’Eglise catholique. Il a révélé notamment des attentes positives
d’un engagement ecclésial aux côtés des exclus. Il a manifesté aussi des
requêtes de sens et une recherche de nouvelles normes éthiques, dans une
société dont les innovations scientifiques et techniques, les médias et le
brassage des populations et des cultures ont profondément bouleversé les
repères. Des questions essentielles sont posées concernant la vie, la mort,
la relation homme/femme, la famille, le travail.
Face à ces attentes, observe le théologien, Mgr Gaillot « s’est refusé à
la pure répétition des normes » car, disait-il, « il est grave de continuer
un discours dont on sait très bien qu’il tombe dans les oubliettes ». Mgr
Gaillot a réclamé, au contraire, l’innovation. Et il ne l’a pas fait, note
le Père Legrand, au nom de la nouveauté, mais au nom de sa mission première
d’évêque, d’après le concile Vatican II: l’annonce de l’Evangile.
Quelle que soit la manière dont on évalue le rôle joué par l’ancien évêque d’Evreux, « l’affaire Gaillot » a donc révélé un enjeu, relève le théologien: aux requêtes de normes, de rites et de sens, l’Eglise ne peut répondre qu’en entrant en « interlocution » avec la société, donc en s’impliquant
dans le débat public. « Ceci suppose que les chrétiens acceptent de partager
leur foi comme un sens. Un sens ne s’impose pas, il se propose. Or, pour se
situer dans un débat public dont on n’a pas la maîtrise, il faut apprendre
à débattre au sein de l’Eglise. La communication avec l’extérieur sera
d’autant plus mauvaise qu’elle est déficiente à l’intérieur ».
Figures de communion ecclésiale
A plusieurs égards, le rôle joué par Mgr Gaillot a donc ouvert aussi le
débat sur la manière dont prend figure la communion ecclésiale. Le Père Legrand en évoque différents aspects.
Le transfert de Jacques Gaillot au siège du diocèse fictif de Partenia,
« dans les sables algériens », sauvegarde le principe d’une communion avec
l’évêque de Rome, mais laisse une question embarrassante : comment se faitil que l’Eglise du lieu ait si peu à dire sur le choix de son évêque?
La corrélation entre un évêque et son diocèse n’est pas seulement requise pour la nomination. Elle est indispensable pour que la parole de tous, à
l’écoute de l’Evangile, soit prise en compte, comme il convient à une Eglise qui est sujet de droit. Le Synode diocésain doit donc être valorisé comme lieu majeur du débat au sein de l’Eglise locale. Les revendications de
« démocratie » ou les accusations d’ »autoritarisme » ne sont-elles pas l’indice d’une déficience dans la mise en oeuvre de la « synodalité? »
La collégialité entre les évêques a souvent été invoquée depuis la révocation de Mgr Gaillot. Or, cette décision même a donné une image peu convaincante de la collégialité, estime le Père Legrand : la plupart des évêques ont appris la révocation de leur collègue par la presse. Du reste, ce
« limogeage » ne trahissait-il pas l’incapacité d’une Conférence épiscopale à
résoudre des tensions antérieures?
Enfin, de sérieuses interpellations oecuméniques sont aujourd’hui
adressées à l’Eglise catholique. Ni les orthodoxes, ni les protestants ne
sont prêts à accepter que l’autorité ecclésiale s’exerce seulement sur un
mode personnel; les uns la veulent plus collégiale, les autres plus synodale. Désormais, l’exercice de l’autorité devra intégrer ces trois dimensions
si, comme l’a déclaré Jean-Paul II, « l’engagement de l’Eglise catholique
dans l’oecuménisme est irréversible ».
Comment agir?
Dans le contexte actuel, il est impensable que l’Eglise ne s’ouvre pas
aux attentes de « démocratie » à son égard, estime le Père Legrand. Il y a
d’ailleurs des convergences entre valeurs démocratiques et vie synodale de
l’Eglise: de part et d’autre sont requises l’information du plus grand nombre, la libre prise de parole, la négociation et le respect des minorités,
la participation à l’élaboration des lois. L’accueil de procédures plus démocratiques, dans une adaptation souple, permettrait aussi de rejoindre en
toute fidélité la tradition ancienne, y compris pour la nomination d’un
évêque, dont saint Léon disait: « Celui qui doit présider à tous doit être
élu par tous. » Plus fondamentalement encore, souligne le théologien, la
collaboration intime de tous est requise pour communier dans la décision à
l’image même du Dieu trinitaire, dont l’Eglise entend témoigner.
Mais le Père Legrand attire aussi l’attention sur des divergences entre
la vie démocratique et la vie ecclésiale. Pas plus que la vérité scientifique, la vérité évangélique ne tient pas aux évidences du groupe ou de la
majorité. La foi ne se transmet pas non plus selon des règles dérivées du
compromis: l’événement de la résurrection du Christ n’est pas tributaire de
l’adhésion des uns ou des autres. Enfin, la communion des Eglises, qui instaure une société de droit et d’initiative, exclut la souveraineté: une
Eglise locale n’a pas à se soumettre à une Eglise « nationale ».
Sans réduire la vie ecclésiale à des procédures démocratiques, le Père
Legrand invite en conclusion à mettre en oeuvre des pistes d’évolution.
Mais, avertit-il, on ne changera pas l’Eglise par des discours ou des décrets. L’histoire révèle plutôt que les évolutions réussies tiennent à un
patient apprentissage des pratiques à rénover. Le théologien illustre sa
conviction en ouvrant une piste pour les ministères de demain. En misant
sur le désir de certains jeunes de devenir prêtres, l’Eglise constate que
les vocations diminuent. Pourquoi ne pas envisager la « vocation » autrement:
comme appel lancé en pratique par l’Eglise à des personnes qui sont aptes ?
L’Eglise catholique n’envisage que timidement l’hypothèse de ministères ordonnés pour des laïcs mariés. Mais n’est-ce pas en veillant à la manière
dont des laïcs mariés peuvent être actuellement engagés dans un service ecclésial et y mener de front une tâche pastorale, une vie de couple, un travail salarié et une aventure spirituelle que l’Eglise pourra faire l’apprentissage progressif de la possibilité de nouveaux ministères ordonnés et
de leur fécondité?
« Surtout, ne disons pas que les choses sont bloquées, conclut le Père
Hervé Legrand. Elles sont entre nos mains. Sous forme d’apprentissage ».
Encouragements de Mgr Huard
L’évêque de Tournai, Mgr Jean Huard, qui avait suivi la journée avec la
plus grande attention, a remercié le Père Legrand pour « son ouverture, sa
franchise et sa réflexion loyale dans l’amour de l’Eglise ». Il a ensuite
encouragé les nombreux enseignants dans les difficultés actuelles que traverse l’école, mais aussi devant les exigences nouvelles qu’impliquent pour
les professeurs de religion « les attentes d’un monde moderne qui n’est pas
indifférent aux questions de sens et de foi ». (apic/cip/pr)
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