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France: Le cardinal Lustiger aux économistes:

« Attention aux signaux d’alarme: il est juste temps… » (110396)

Paris, 11mars(APIC) « Pourquoi jugez-vous si sévèrement la société libérale? », ont demandé au cardinal Lustiger, archevêque de Paris, Olivier Rey,

rédacteur en chef, et Emmanuel Hecht, chef du service « Idées » du mensuel

économique « Enjeux. Les Echos ». Réponse du cardinal paru sous forme d’article dans la dernière livraison de « Enjeux. Les Echos »: « Ouvrez les yeux et

voyez le cours de la civilisation mondiale: concentration des revenus, allongement de la vie, surnutrition d’un côté, pauvreté, misère, maladie et

malnutrition de l’autre ».

Si, à l’inverse du marxisme, le libéralisme ne prétend pas totaliser la

vie humaine, il risque de la désarticuler, explique le cardinal. « Regardez

notre civilisation, dit-il. Elle donne la priorité aux valeurs financières

et leur soumet la culture au sens le plus fort du mot: les moeurs, la vie

familiale et les structures élémentaires de la société. L’individu est pris

en compte d’abord comme agent de la vie économique. Les plus performants

courent le risque de devenir des robots vivants: ils sacrifieront leur vie

familiale, sans même s’en rendre compte, ils ne sauront pas élever leurs

enfants. Quelle destructuration de l’équilibre humain ! Et quelles conséquences ! Des pans entiers de la société se prolétarisent. Leurs enfants

brûlent les supermarchés. Une société peut se détruire en quelques années.

Pour la construire, il y faudra des générations ».

Et Mgr Lustiger de dénoncer dans notre civilisation ce qu’il appelle la

« psychologie du financier », au nom de laquelle la gestion des entreprises

donne la priorité au profit le plus immédiat ou le plus risqué, indépendamment des réalités. « Si on ne vise que le profit immédiat, on est assuré de

perdre à long terme », dit-il, avant d’observer: « Peut-on chiffrer la culture, la structure familiale, l’éducation ? Le goût et la fierté de vivre des

hommes ? La rupture ou, au contraire, la continuité des générations ? Ce

qui ainsi n’est ni chiffrable ni chiffré se venge cruellement et risque de

détruire ce que l’on a construit par ailleurs ».

C’est ainsi que l’Amérique paie cher l’esclavage de sa population noire,

et l’Europe la prolétarisation des paysans devenus ouvriers. Dire cela

n’est pas critiquer l’activité économique ni la liberté d’entreprendre,

c’est tenter de comprendre l’évolution de la société, ajoute le cardinal,

qui prévient: « Nous risquons, dans l’avenir, de connaître des révoltes

d’autant plus violentes que les réalités essentielles de la vie humaine auront été arrachées ou détruites. Je crains l’irrationnel par un excès de

rationnel mal maîtrisé. La porte est ouverte à toutes les fascinations totalitaires et aux illusions mythologiques. Il serait irresponsable de ne

pas prêter attention aux signaux d’alarme: il est juste temps ».

La mesure de l’argent

L’archevêque de Paris met aussi en cause la façon dont l’argent devient

la mesure de toute chose: « La bourse mondiale fonctionne mieux que l’ONU.

Les financiers ont anticipé sur l’évolution de l’humanité. Mais est-ce à

eux de la mener ? Et au profit de qui ? »

« La rentabilité financière fait de l’argent la mesure de l’argent. Si

l’outil devient une fin, les accusations les plus grossières contre le capitalisme resurgissent. Si une entreprise n’est plus capable de rassembler

des hommes sur des projets concrets, de s’intéresser aux objets et aux services produits et, plus encore, aux hommes qui les utilisent et les produisent, elle change de sphère et devient une compagnie financière. Il faut

que le service de la dignité des hommes soit la mesure de l’argent. Car,

pour que les entreprises survivent, il faut que l’humanité vive. »

Une utopie réaliste

Des raisons d’espérer ? Le cardinal Lustiger en voit dans la puissance

des moyens d’action dont on dispose aujourd’hui. Mais il ne suffit pas de

reprendre l’hymne au progrès du XIXe siècle.

L’Eglise, pour sa part, propose « une utopie réaliste »: la « civilisation

de l’amour ». « Elle coïncide, explique le cardinal, avec une civilisation

des droits de l’homme. Elle demande de considérer chaque être humain comme

une personne. La vie sociale doit respecter et favoriser ce qui est proprement humain: la liberté qui appelle chacun au don de soi, le respect du

prochain, l’amour de la vérité. Son premier devoir est l’éducation au sens

le plus fort du mot: l’acquisition du savoir-vivre en l’être humain. Cet

humanisme a un prix élevé: il faut que les hommes soient capables de sacrifier leur intérêt propre pour l’intérêt de l’autre, veuillent renoncer au

mensonge pour chercher et servir le Vrai. J’espère que les enfants des pays

riches auront ce courage et ouvriront le chemin d’une autre manière d’entreprendre. »

Infléchir la civilisation

Aux yeux de l’archevêque de Paris, changer le cours des choses demande

une prise de conscience morale et politique de l’ensemble des décideurs,

qu’il invite à élargir leur vision: « Ils ne peuvent pas se contenter de

commander en fonction de leurs intérêts ou de ceux de leur firme. Ils doivent discuter avec les politiques en recherchant la vérité, en refusant la

corruption. Pour les grands projets, vous connaissez mieux que moi la part

engloutie dans l’achat des complaisances. Un décideur dira: j’y suis contraint si je veux avoir ce marché. Ou je mettrai en chômage les gens de mon

entreprise. Pourquoi faire le puriste ? Je réponds; en agissant ainsi, on

gagne à court terme; à moyen terme, on commence à perdre; et à long terme,

tout le monde paie l’ardoise. »

« Chacun a la possibilité d’agir en essayant de tenir compte des facteurs

humains qui ne sont pas pris en compte, ni chiffrés. Tout le monde peut

parler: on ne doit pas accepter que le rapport social soit réduit au rapport salarial et soit arbitré par les rendements financiers. »

Le cardinal s’adresse surtout aux grandes entreprises: « Les grands groupes ont un vrai pouvoir d’infléchir la civilisation. Les cadres supérieurs

devraient mesurer leur responsabilité au regard de l’histoire. Ils peuvent

user d’une marche de choix sans faire capoter l’entreprise dont ils sont

responsables. Ils peuvent, dans leurs objectifs, tenir compte du non-chiffré, de ce que j’ai nommé culture ou, si vous préférez, ce qui est digne de

l’homme. »

Restent les créateurs d’entreprises. « Dans la paralysie de nos sociétés,

il existe une zone de liberté, affirme le cardinal Lustiger. Le plaidoyer

pour la liberté d’entreprendre trouve là un champ d’application encore peu

exploité. A condition de choisir comme objectif non pas de gagner de l’argent, mais de travailler pour améliorer la vie des hommes. Il y a des choses réalisables et économiquement rentables. »

Des exemples ? Le pharmacien qui lâche son officine pour s’intéresser à

l’Afrique: contrairement à tous les idées reçues, il invente un piège à

mouches pour éradiquer la maladie du sommeil, un appareil qui ne coûte

presque rien ! Il y a encore les emplois de service, qui ne sont pas seulement les petits boulots palliatifs du chômage. Les emplois salariés, notamment familiaux, relève l’archevêque, répondent à une demande accrue par la

désorganisation sociale. Quelles entreprises trouveront une manière originale de prendre cette niche, travailleront à repenser l’ensemble du système, pourquoi pas sous forme de coopérative, sans attendre que l’Etat y

pourvoie ? Il existe bien des expériences originales qui vont dans cette

direction. » Mgr Lustiger en est convaincu: les cadres et les patrons peuvent aider à refaçonner le tissu social ! « C’est, conclut-il, le propre de

l’inventivité humaine et de la liberté d’entreprendre. » (apic/cip/pr)

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