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APIC – Dossier

De plus en plus d’embryons humains dans les laboratoires (030396)

L’éthique et le droit court-circuités ?

Bruxelles, 3mars(APIC) De plus en plus d’embryons humains, issus de fécondations en éprouvette, sont actuellement conservés en laboratoire. Ils

ont été procréés en surnombre pour le cas où un nouvel essai de réimplantation dans l’utérus serait nécessaire. En attendant, ils sont congelés à

moins 196 degrés. Pour qui ? Pour quoi ? En Grande-Bretagne, le sort de

plus de 50’000 embryons reste suspendu à ces deux questions. Et en Belgique? L’agence catholique CIP a demandé l’avis d’un philosophe et d’un médecin attachés à l’Unité d’éthique biomédicale de l’Université catholique de

Louvain (UCL).

« Les problèmes que soulève la fécondation in vitro, dans le cadre de la

procréation médicalement assistée, sont tellement neufs et complexes que

beaucoup de questions demeurent sans réponse et que l’on n’a pas d’emblée

les moyens de bien les cerner », confie le professeur Pierre-Philippe Druet,

responsable de l’Unité d’éthique biomédicale à l’UCL. Le rôle de l’Unité

est précisément de contribuer à la réflexion éthique sur les problèmes issus des pratiques des sciences biomédicales. Mais le philosophe précise

d’emblée, avec son collègue pédopsychiatre, le Dr Luc Roegiers : « Notre rôle est d’alimenter la réflexion de tous. Mais il s’arrête là : ce n’est pas

à nous qu’il appartient de prescrire les choix de l’Université ! »

Puisque ça sert…

La réflexion éthique serait-elle prise de court par la procréation médicalement assistée ?

P.-Ph. Druet : « C’est en tout cas un domaine typique où la science a

largement devancé la morale. La philosophie classique, qui ne manque pas

d’outils, s’est trouvée dépourvue pour penser les problèmes posés dans un

domaine aussi neuf. Une difficulté majeure de la réflexion éthique est justement de se forger les instruments adéquats pour appréhender des problèmes inédits. La « bioéthique » est née, voici une vingtaine d’années seulement, aux Etats-Unis, marquée par la mentalité utilitariste de la tradition

philosophique anglo-saxonne. Or, dans cette Unité, nous avons fait le choix

d’aborder les problèmes en nous situant dans une tradition européenne, marquée par les valeurs judéo-chrétiennes et la démarche kantienne notamment.

L’utilitarisme et le conséquentialisme nous semblent à la fois courts et

trop étrangers à notre tradition pour nous aider à rencontrer les nouveaux

problèmes dans toute leur épaisseur humaine et éthique. »

Vous voulez dire que le danger est de réduire la morale à un jugement

sur l’utilité des choses ou des comportements ?

P.-Ph. Druet : « La logique utilitaire fait de l’utilité le critère du

bien. Un moyen ou une technique est jugé moralement bon dès lors que les

conséquences de son application maximisent une certaine utilité, personnelle ou collective. Ce qui est déjà réducteur puisqu’il est difficile de

s’entendre sur une définition de l’utile. Alors quand l’utilité cesse

d’être mesurable…! Prenons le cas de notre responsabilité à l’égard des

générations futures. Pour moi, elle est réelle et implique des sacrifices

dans le présent, par exemple pour préserver l’environnement et le génome

humain. L’utilitariste, lui, est bien en peine de juger de l’utilité pour

des êtres dont on ne sait même pas s’ils existeront. Ma position apparaît à

leurs yeux comme indéfendablement « ascétique ». Pourtant, il existe un droit

du plus faible… contre toute utilité apparente. »

Des choix initiaux

Comment réagissez-vous devant la procréation puis la congélation de milliers d’embryons humains en surnombre ?

L. Roegiers : « Le sort des embryons surnuméraires pose effectivement un

problème majeur. Or, il résulte de la technique, donc de choix initiaux sur

lesquels on ne s’est pas assez interrogé. Car c’est pour rendre la technique suffisamment performante qu’a été introduite la stimulation ovarienne

et la production de plusieurs embryons par tentative. « En cycle spontané,

les taux de succès sont médiocres, inférieurs à 10%. Il faut donc chercher

à obtenir plusieurs embryons à transférer. A partir de là se pose d’une

part la question des grossesses multiples. Aujourd’hui, les centres sérieux

limitent le transfert d’embryons à trois, voire à deux pour éviter les risques de triplés ou de quadruplés. Mais, d’autre part, on ne peut connaître

anticipativement ni le résultat de la stimulation, ni celui de la fécondation. C’est pourquoi fréquemment des embryons sont dits « surnuméraires »,

c’est-à-dire ne sont pas réimplantés directement. »

Vous mettez donc en cause des problèmes qui se posent dès le départ ?

L. Roegiers : « Oui, dès le départ. On aurait pu d’emblée orienter la recherche vers des alternatives susceptibles d’éviter le surnombre d’embryons. Par exemple en améliorant les conditions de la fécondation in vitro

(FIV) en cycle spontané, ou en développant la recherche de la congélation

des ovocytes, plus délicate sur le plan biologique, mais moins problématique sur le plan éthique. « Du reste, la FIV était globalement animée à ses

débuts par le souci des performances, plus que par la réflexion éthique. On

se demandait notamment: la fécondation in vitro présente-t-elle des risques

d’atteinte à l’intégrité de l’embryon ou des risques de malformation de

l’enfant à naître ? Les études sont aujourd’hui rassurantes à ce sujet. Un

congrès international tenu à Bruxelles en juin 1994 l’a rappelé. Les examens pratiqués à la naissance des bébés n’ont pas révélé de problèmes spécifiques. Un bémol a toutefois été apporté par un pédiatre de Lille, le

professeur Lequien, dont l’étude portant sur des enfants de la FIV (et non

pas sur des nouveau-nés) a révélé un taux de malformations doublé par rapport à la population générale. Mais même s’il s’avère que la technique

n’est pas pourvoyeuse d’un risque accru, cela ne justifie nullement a posteriori qu’on ait bâclé certaines phases expérimentales, comme en témoigne,

par exemple, l’absence d’essai sur embryons de primates. « Il faut s’interroger avant même d’engager la décision initiale. »

P.-Ph. Druet : « C’est d’autant plus important que les techniques évoluent très vite. Depuis peu, la technique de l’ICSI permet la fécondation par

l’injection directe d’un seul spermatozoïde dans l’ovule. Il est difficile

de croire que cette perforation de la membrane n’a aucun caractère agressif

et que le spermatozoïde « élu » parmi un petit nombre ne risque pas d’être

quelque peu « défaillant ». Les hypothèses sont de bon sens. A-t-on pris le

temps d’en évaluer toutes les conséquences ? On peut en douter. »

Risques en vue

La congélation comporte-t-elle des risques spécifiques pour l’embryon

qui sera réimplanté plus tard ?

L. Roegiers : « La congélation à une température de moins 196 degrés permet en principe de conserver l’embryon humain plusieurs dizaines d’années.

Mais la congélation réduit de 50 % la viabilité des embryons à réimplanter.

Certains praticiens les considèrent d’ailleurs comme des embryons « de second choix » par rapport à des embryons « frais ». « Quant aux risques, ils ne

sont pas liés à une altération du développement ultérieur de ces embryons.

Mais il n’est pas sain de conserver indéfiniment des embryons sans projet

spécifique et sans cadre juridique clair. Hors du temps et de la relation,

les embryons pourraient être « chosifiés ». »

La distinction entre des embryons de « second choix » et d’autres « frais »

fait étrangement penser à des produits de consommation !

P.-Ph. Druet : « Ce n’est évidemment pas notre langage à nous. Mais il

est typique d’une société de consommation et d’une logique technicienne,

qui tend à manipuler tous les êtres comme des objets. »

Destination incertaine

Début février, on avançait le chiffre de 52’000 embryons humains stockés

en Grande-Bretagne. Qu’en est-il en Belgique ?

L. Roegiers : « Pour la Belgique, il est impossible de donner des chiffres, car les embryons ne sont pas répertoriés. Mais la situation britannique montre bien à quelles aberrations on risque d’arriver si l’on ne s’impose pas des limites au départ. C’est pour éviter ces problèmes que certains centres de FIV ont d’emblée pris des dispositions pour éviter le

stockage des embryons humains en se fixant une limite à leur conservation

et en donnant priorité aux embryons congelés pour la tentative ultérieure.

« Cette disposition présente d’ailleurs l’avantage de permettre un monitorage moins lourd pour la femme (absence de stimulation et de ponction d’ovocytes). Mais elle est moins performante. »

Dans le cas où, malgré toutes les réserves que l’on peut émettre, des

embryons ont été congelés… et ne sont pas réclamés par les parents, quelle peut être leur destinée ?

P.-Ph. Druet : « Dans ce cas, on se trouve dans une situation regrettable. Dès lors, il convient de rechercher la solution la moins regrettable

possible, c’est-à-dire le moindre mal. Si l’on ne prévoit pas de réimplanter les embryons, mieux vaut les laisser mourir. Cependant, cette « solution » ne peut être banalisée : il y a là, devant nous et grâce à nous, une

promesse d’humanité qu’en définitive, nous décidons de ne pas tenir. Ce

qui, dans l’absolu, est indéfendable au plan éthique. Notre devoir moral à

tous, médecin, chercheur, éthicien, patients, est de chercher une vraie solution où les promesses faites seront tenues. « Théoriquement, il y a deux

autres solutions. En Grande-Bretagne, dans le cas où des embryons humains

ne sont pas réimplantés, les parents peuvent les céder à des laboratoires

et la loi autorise l’expérimentation sur l’embryon jusqu’au 14e jour. D’un

point de vue moral, c’est absolument inacceptable : le respect spécifique

dû à l’embryon humain comme être en puissance d’humanité interdit d’en faire un objet d’expérimentation ! « Une dernière solution est également à rejeter : le don d’un embryon à un autre couple que ses parents d’origine.

Car en pareil cas, on crée d’avance pour l’enfant un passé lourd à porter :

quels liens pourra-t-il nouer avec ses parents ? »

L’espérance à l’envers ?

Certains présentent cette solution comme comparable à l’adoption…

L. Roegiers : « Mais ce n’est pas vraiment le cas ! Les problèmes tiennent à la dissociation entre trois composantes de la parenté : la réalité

biologique (transmettre la vie), la dimension affective (offrir à l’enfant

l’amour dont il a besoin), enfin la composante symbolique (assumer le rôle

de père et de mère, éducateurs et repères pour l’enfant). « Dès que les composantes de la parenté sont disjointes, il y a difficulté pour l’enfant. On

le constate fort bien chez les enfants adoptés, où les difficultés cependant n’ont pas été voulues. Mais confier un embryon à un autre couple,

c’est quasi créer pour l’enfant des difficultés préméditées ! « Or la procréation médicalement assistée va aujourd’hui jusqu’à répondre à un « désir

d’enfant » présenté comme un droit à satisfaire sous peine de compromettre

l’épanouissement de l’adulte ! C’est vraiment le monde à l’envers : hier,

ce sont les adultes qui transmettaient aux enfants leurs raisons de vivre ;

aujourd’hui, les aînés demandent aux plus jeunes de leur fournir des raisons d’espérer ! »

Vos nombreuses réserves vis-à-vis de la fécondation in vitro ne vontelles pas aussi enlever des espoirs… ?

L. Roegiers : « Qu’on nous comprenne bien ! La fécondation in vitro pose,

à nos yeux, de multiples problèmes éthiques. Mais notre propos n’est pas de

culpabiliser des couples, encore moins de juger des personnes. Ni les couples, ni même les praticiens ne sont responsables à eux seuls de la situation globale. Le législateur aussi a ses responsabilités. Donc, tous les

citoyens sont concernés. Encore une fois, notre souhait et notre travail

consistent à favoriser la réflexion : comment faire pour que les techniques

et les choix dans le domaine de la fécondation in vitro soient les meilleurs ou les moins mauvais possibles ? Le débat doit continuer. »(apic/cipba)

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