Bernard Miserez: «Il faudra regarder en face ces rendez-vous manqués»

Gardien de la chapelle Notre-Dame du Vorbourg, sur les hauts de Delémont (JU), l’abbé Bernard Miserez a vécu le confinement de deux façons. Personnelle, par l’épreuve du Covid-19 et ministérielle, par les restrictions que la pandémie impose depuis à sa mission. Retour sur cette période inédite et ce qu’elle lui inspire.

«Je suis à vous dans deux heures, le temps de boucler mon article». L’accueil est chaleureux, l’homme disponible. Est-ce parce que l’abbé Bernard Miserez a retrouvé sa terre natale? Depuis un an et demi, il est le gardien de la chapelle Notre-Dame du Vorbourg, sur les hauts de Delémont, à une petite demi-heure de Saint-Ursanne, sa ville natale. Depuis qu’il a quitté son poste de curé modérateur à Bulle, en 2018, c’est lui qui veille sur ce haut lieu de pèlerinage perché sur les contreforts du Jura.

«Nous devrons inventer des lieux de parole et d’écoute qui n’existent pas aujourd’hui.»

Interpellé sur ce que l’Eglise peut apprendre de cette crise, son constat est sévère: «L’Eglise n’a pas été à la hauteur de cette crise, assène-t-il. Nous devrons inventer des lieux de parole et d’écoute qui n’existent pas aujourd’hui. Qui accompagne concrètement les familles en difficulté qui doivent prendre congé de leur défunt en quinze minutes? Nous n’avons pas non plus été présents auprès des gens inquiets par rapport à leur métier et leur avenir. Ni eu de paroles ou de présence qui auraient pu leur dire que l’espérance est plus forte.»

Une «obésité liturgique»

Durant cette crise, poursuit-il, l’Eglise s’est un peu trop confinée dans une «obésité liturgique», avec une «anémie dramatique» en ce concerne la proximité, l’accueil et la présence: «Il faudra avoir le courage de regarder en face tous ces rendez-vous manqués, prévient-il. Car l’Eglise, c’est d’abord la communauté des hommes. Cette crise nous offre l’opportunité de changer notre regard pour repenser et ajuster la mission, toujours la même, celle de l’Evangile».

Au téléphone, sa voix se mêle à celle du chant des oiseaux: «Ils ont supplanté la chorale de Pâques, lance-t-il alors, un sourire dans la voix. L’Exultet n’a jamais été aussi beau que cette année!». Manifestement, le sanctuaire marial qui domine la vallée de Delémont l’aide à vivre le confinement: «Ici, le silence porte à la médiation, au retour sur soi et à l’accueil. Je m’estime privilégié». 

Pour l’abbé Miserez, le sanctuaire du Vorbourg, qui domine la vallée de Delémont, est privilégié pour vivre le confinement | © mapio.net

Atteint par le coronavirus

Pourtant, le prêtre de 66 ans a passé un mois de mars douloureux. Atteint par le coronavirus, il a été hospitalisé, avant d’être renvoyé chez lui: «J’étais anéanti, se souvient-t-il. Je ne pouvais plus rien faire, ni lire, ni me préparer à manger». Au plus fort de la maladie, l’abbé Miserez lui a parlé, à ce virus: «Je lui ai dit, écoute, je t’héberge volontiers, mais je te propose une cohabitation pacifique. Alors, on s’est bien entendus», raconte-t-il en rigolant.

«D’accord…, se ravise-t-il ensuite, je le dis aujourd’hui en plaisantant, mais je vis seul et devoir se soigner et faire tous les jours la lessive de ses draps, tout ça n’était pas simple, car j’ai aussi dû fermer la chapelle pendant les quinze jours de mon confinement». 

Cette expérience, il l’a racontée dans Le Quotidien Jurassien. Il y évoque ce virus qui met en lumière notre fragilité et qui «aura eu le mérite d’ébranler les sacro-saints principes de la course aux profits».

Ma messe sur le monde!

Le 7 avril, il ressort donc guéri et retrouve le monde… confiné lui aussi. La chapelle est désinfectée et à nouveau ouverte. L’abbé Miserez y célèbre tous les jours l’eucharistie: «Je suis seul, mais il y a un monde fou! Vous savez, poursuit-il face à la perplexité de la journaliste, je suis en lien avec tellement de gens. C’est ma messe sur le monde! Elle me met en lien avec les malades et les soignants». Un silence s’installe… égrené au loin par le chant d’un merle: «Quand je pense à tous ces médecins et tous ces prêtres qui ont donné leur vie pour lutter contre le Covid, ces vies eucharistiques m’aident à célébrer la messe tout seul». 

«Ne pas pouvoir prendre un veuf dans ses bras pour le consoler est terrible»

Le gardien du Vorbourg ne vit pas pour autant en ermite. Malgré la pandémie, son quotidien reste fait de rencontres et d’écoute. Chaque jour, plus d’une centaine de pèlerins continuent d’affluer vers la chapelle Notre-Dame: «J’ai vu ce matin une femme déboussolée par la mort d’amis proches. Beaucoup de gens souffrent en ce moment. Car avec le confinement, nombreux sont ceux qui vivent des difficultés conjugales ou familiales».

Le huis-clos et les distances sanitaires imposées par la pandémie lors de célébrations de funérailles restent le plus difficile qu’il ait vécu: «Ne pas pouvoir prendre un veuf dans ses bras pour le consoler est terrible, surtout lorsqu’il s’agit d’un proche». Reste que Notre-Dame du Vorbourg, auprès de qui l’abbé Miserez dépose leurs souffrances, reste muette: «Je sais qu’elle en fait quelque chose, mais il faut vivre avec quelqu’un d’aussi présent, mais qui ne cause pas …».

Le manque de la communauté

Depuis sa maladie, le gardien du temple ponctue ses après-midis par une balade d’une heure, sur recommandation de son médecin. «J’espère avoir reçu de cette épreuve la capacité de m’arrêter sur l’instant présent et de savourer le bonheur de vivre dans ce coin de paradis». Mais l’absence de dimension communautaire de la foi lui manque. Et comme l’homme se dit peu adepte des messes à distance, il l’a remplacée par des contacts sur les réseaux sociaux. «Je me suis inscrit sur Facebook et j’ai développé une manière d’être présent à l’autre, avec une présence qui n’est pas moins réelle que la présence physique, et qui remet en avant la force de l’Esprit, la communion avec les gens».

Cadet d’une famille de trois enfants, Bernard Miserez se décrit lui-même comme le rebelle de la famille. Sa vocation, il la doit beaucoup au chanoine Fernand Boillat, qui a, dit-il,  beaucoup compté dans sa vie. S’il fait partie de la génération des soixante-huitards (il avait 15 ans en 1968), c’est surtout la ligne dessinée par le Concile Vatican II qui a été le déclic de sa vocation: «Il a ouvert les portes à une Eglise différente, sensible aux pauvres et à la justice sociale». (cath.ch/cp)

Carole Pirker

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