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APIC – Interview

Missionnaire en Algérie pendant 24 ans, le Père Blanc Claude Rault témoigne

D’une autre Algérie… Ni de feu ni de sang

Fribourg, 20mai(APIC) Non l’Algérie n’est pas le pays de feu et de sang

présenté au gré des attentats. La violence exercée par les groupes islamistes et par la répression est bien réelle. Mais la vie continue, dans un

pays en pleine mutation. Ce pays, le Père Claude Rault le connaît bien pour

y avoir vécu 24 ans durant. Dont les six dernières années en tant que vicaire général d’un évêché situé dans une oasis au pied de l’Atlas saharien.

Père Blanc, missionnaire français âgé de 56 ans, rappelé à Fribourg en

1994, il vient de passer deux semaines en Algérie. Un retour deux ans après

l’avoir quittée. Témoignage.

APIC: Vous avez choisi de retourner en Algérie. Pas évident, par les

temps qui courent. Surtout pour un religieux. Français de surcroît… Alors

même que sept moines de vos compatriotes sont encore et toujours dans les

mains de leurs ravisseurs…

Père Rault: On ne donne de l’Algérie que ce qui va mal. Les attentats,

les voitures piégées, les égorgements… et j’en passe. Ce sont les images

qui nous parviennent de ce pays qu’on imagine à feu et à sang. La réalité

est autre. Surtout, la vie continue. En arrivant à Alger, j’ai vu une voiture complètement fleurie. On se préparait pour un mariage. Malgré la violence, latente, qu’on ne peut nier, les gens vont à leur travail, on se marie, et les gosses vont à l’école… A mon retour d’Algérie, il y a une semaine, quelqu’un a voulu savoir si je revenais de l’»enfer». Ma réponse a

été simple: «Il y a aussi de beau morceaux de ciel dans cette Algérie d’aujourd’hui».

APIC: Et vous les avez vus,… ces morceaux de ciel?

Père Rault: Oui. J’ai voulu retourner dans ce pays pour reprendre contact avec une Algérie au quotidien. Qui n’a guère changé depuis deux ans si

ce n’est l’accroissement du coût de la vie. Cela m’a fait du bien de me retrouver dans ce pays. Je me rends compte aujourd’hui combien les images occultent une réalité beaucoup plus complexe et qui finissent par donner un

sens tragique aux événements.

Il est important de se pencher sur la transformation actuelle de cette

société. Sans doute n’avons-nous pas encore assez de recul. Paradoxalement,

c’est un pays qui est en train de vivre. De vivre une mutation importante,

profonde. Et notamment grâce à l’émergence d’une conscience. Jusqu’ici on

cherchait à l’extérieur une parole, un repère. Qui venait de l’Etat, de la

mosquée, du Coran ou de la tradition musulmane. On cherchait dans tout cela

une réponse aux questions de la vie. Aujourd’hui, je m’aperçois que nombre

de citoyens font désormais appel à leur conscience. Leur questionnement

vient de leur conscience et non plus d’une parole qui leur serait dictée de

l’extérieur.

APIC: Une Algérie très différente de celle laissée il y a deux ans?

Père Rault: Non. C’est quelque part le pays que j’ai connu. Une image

qui colle avec l’Algérie côtoyée durant 24 ans. La même convivialité…

avec en plus le souci, chez mes amis algériens et les familles de ma connaissance, de s’enquérir des nouvelles des sept moines trappistes enlevés.

Alors que probablement, il y a deux ans, personne n’était au courant de

l’existence de ces moines en Algérie. Plus que pendant 24 ans, j’ai senti

qu’ils me percevaient comme faisant partie d’un corps: celui de la petite

communauté chrétienne en Algérie.

APIC: Et la violence au milieu de tout cela…

Père Rault: Il n’y a pas d’un côté les bons et de l’autre les méchants.

Il y a les extrêmes, certes, celles de milieux proches du gouvernement qui

veulent l’éradication pure et simple de tous les mouvements islamistes,

celles des islamistes les plus rigoureux, rebelles et auteurs d’attentats.

On ne peut toutefois pas dire que la violence est partout. Qu’elle traverse

l’ensemble de la société algérienne.

APIC: L’islamisme, dans tout cela?

Père Rault: Au départ, c’était avant tout une protestation, qui s’est

peu à peu organisée pour dire non à un régime en faillitte. Une protestation qui s’est proposée comme une alternative, un projet de société qui, du

reste, rejoignait par certains côtés la mentalité religieuse des gens. Mais

cette protestation a dérivé en violence. Le mouvement s’est en partie radicalisé, s’appuyant sur des jeunes désespérés qu’on avait trompés sur leur

rêve.

APIC: Quel a été l’impact de l’enlèvement des trappistes sur la communauté chrétienne. Laquelle ne doit plus guère compter en nombre?

Père Rault: Quelques dizaines, pas davantage. Ces enlèvements ont considérablement ébranlé la communauté chrétienne. Les moines étaient un peu

comme une balise, une oasis de paix. Une lampe dans la nuit, qui dérangeait

sans doute. Ils étaient là et avaient choisi d’y rester. En s’emparant

d’eux, les ravisseurs ont touché un point névralgique de la présence chrétienne en Algérie.

APIC: L’avenir des communautés chrétiennes en Algérie?

Père Rault: Dans la phase actuelle, il faudrait être prophète pour le

connaître. Il est entre les mains de Dieu. Le cardinal Léon-Etienne Duval,

oncle de Mgr Joseph Duval, président de la Conférence des évêques de France, que j’ai rencontré à Alger où il vit, m’a fait remarquer l’autre jour:

«C’est le temps des épreuves, c’est le temps des semailles, mais pas celui

de la moisson. Ancien évêque de Constantine nommé en 1946, le cardinal est

aujourd’hui âgé de 93 ans.

Vous savez, les liens entre les membres de l’Eglise et la population

sont très forts… Ils sont en tout cas réels et très profonds. A l’époque

où j’oeuvrais en Algérie, j’ai toujours été respecté pour ce que j’étais.

Peut être que pour certains dirigeants, les choses n’étaient pas aussi simple. Côté ministère des Cultes, notamment, où on nous accusait de faire du

prosélytisme…

En 24 ans, je n’ai jamais fait un baptême, jamais un mariage. Et je ne

me suis jamais senti frustré. Parce que les liens à créer étaient beaucoup

plus profonds. Ils étaient en tous cas autres que ceux d’une catéchisation.

Nous étions là pour nous convertir les uns les autres. Comme des ponts entre la communauté chrétienne et le monde musulman. Tout le monde ne voyait

pas d’un bon oeil le fait que nous étions si proches des gens. La majorité

de la population nous acceptait pour ce que nous étions: des Pères, des

prêtres… des marabouts, comme ils disent dans le sud du pays. Nous étions

peur eux des personnages religieux, on incarnait quelque part la prière…

et aussi le bien. Je suis d’ailleurs parti d’Algérie non sous la pression

des événements, mais parce qu’on me demandait ici, à Fribourg, à l’Africanum. (apic/pierre rottet)

Encadré

Le missionnaire dinandier

Arrivé en Algérie en 1970, le Père Rault a tout d’abord enseigné comme

moniteur dans un centre de formation situé dans le sud de l’Algérie, dans

la partie saharienne du pays. Lorsque les écoles et centres de formation

ont été nationalisés, le missionnaire s’est tourné vers l’enseignement public en qualité de professeur d’anglais et de français. Jusqu’au jour où,

ne trouvant plus d’emploi, il a trouvé embauche chez un artisan, pour y apprendre le métier de dinandier. C’était en 1984. Une expérience fabuleuse,

se souvient-il aujourd’hui, qui lui a permis d’apprendre un métier en compagnie de 4 artisans, à fabriquer des plateaux de cuivre, mais aussi à approfondir une langue… Et à partager le vécu quotidien du musulman.

Les six dernières années passées en Algérie, de 1988 à 1994, le Père

Rault les a vécues – jusqu’à son rappel en Suisse – en qualité de vicaire

général du diocèse de Laghouat. Un diocèse de quelque 2 millions de km2,

pour 3 millions d’habitants, où il ne reste plus que… 60 catholiques. Des

prêtres, des religieux et religieuses pour la plupart. (apic/pr)

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