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APIC – interview

«Les Naufragés de l’Esprit: des sectes dans l’Eglise catholique» (150596)

Rencontre avec Franck Le Vallois, ancien charismatique

Maurice Page, agence APIC

Fribourg, 15mai(APIC) Avant même leur parution, les témoignages rassemblés dans un ouvrage intitulé «Les naufragés de l’Esprit Des sectes dans

l’Eglise catholique» font grand bruit dans les milieux charismatiques et

dans l’Eglise de France. Les auteurs, tous anciens membres de communautés

charismatiques, dénoncent les «dérives sectaires» de ces mouvements.

L’agence APIC a rencontré l’un d’entre eux, le Français Franck Le Vallois, ancien des «Fondations pour un Monde Nouveau». Etabli aujourd’hui à

Lausanne, Franck Le Vallois est responsable de la formation permanente et

aumônier de gymnase pour l’Eglise catholique du canton de Vaud. Cinq ans

après avoir quitté ce groupe, il s’exprime sans amertume mais avec lucidité

sur le Renouveau charismatique.

APIC: Avec un titre comme les sectes dans l’Eglise catholique, vous jouez

la provocation?

Franck Le Vallois: Oui, le titre est évidemment provocateur. Mais à une

époque où le phénomène des sectes est mis au grand jour et interrogé sérieusement par les pouvoirs publics, je vois mal comment les Eglises en général pourraient y échapper. Les auteurs du livre ont vécu l’expérience de

dérives sectaires évidentes. Ces gens ont voulu exorciser leur passé mais

surtout inviter au débat et éveiller les consciences. Tous les ouvrages publiés sur le Renouveau charismatique sont des publications des communautés

elles-mêmes ou de personnes qui leur sont favorables, par exemple Monique

Hébrard. Les ouvrages critiques prenant un peu de recul sont quasiment

inexistants.

APIC: Quelle sera selon vous la réaction des mouvements mis en cause?

FLV: Depuis un mois que l’on parle de ce livre, presque tous les auteurs

ont subi des pressions. Moi-même j’ai reçu une lettre de menaces des responsables actuels des Fondations pour un Monde nouveau. Menaces de plaintes

devant la justice, et menaces de révélations sur ma vie privée. On nous reprochera de vouloir régler des comptes. Le plus important reste de régler

ses comptes avec soi-même. Personne ne m’a obligé à entrer dans cette communauté. C’est mon histoire. Mais une fois cela admis, je me dois de dénoncer les structures et les fonctionnements déviants.

APIC: La première caractéristique d’un mouvement sectaire est la coupure

d’avec la société…

FLV: La coupure sociale est évidente. Elle est cependant variable. Le simple membre d’une communauté de base qui ne quitte pas son métier et participe simplement à des rencontres régulières n’est pas exposé de la même façon que la personne vivant en communauté ou que le permanent engagé à plein

temps dans le mouvement. La communauté est tellement fascinante, séduisante, appelante, elle exige tellement d’investissement que l’on se coupe de

tous ses amis. Pour un permanent, le passé et l’extérieur, subtilement

n’existent plus. Plus l’insertion dans la communauté et la foi dans le mouvement grandissent, plus la coupure est forte. Ce d’autant plus que l’image

du monde est noircie. A l’intérieur c’est la soumission, à l’extérieur

c’est le prosélytisme.

APIC: Vous parlez de soumission. Il y a là une deuxième caractéristique de

comportement sectaire…

FLV: Les pressions psychologiques commencent dès le début. On est invité à

un week-end, par un ami ou un copain. La pédagogie est très au point. Durant la session tout est minuté. L’animateur dispose d’un classeur où tout

est détaillé. La personne présente est obligée d’entrer dans le jeu. On va

par exemple dire: «Vous pouvez venir en couple, mais vous serez séparés durant la session parce vous-même ou votre conjoint avez envie de dire des

choses sans que l’autre n’écoute.» Tout est mis en oeuvre pour arriver à

une conversion où on remet sa vie à Jésus-Christ. La personne doit être docile: elle n’est pas là pour dialoguer, même si on partage son expérience

et si l’on prie ensemble. Il y a eu parfois des viols de conscience assez

terribles. Je ne m’en suis rendu compte qu’après.

APIC: La dépendance envers la communauté ou le fondateur est souvent très

forte…

FLV: Arrivé un certain niveau de responsabilité, après plusieurs années

dans une communauté, nous sommes tellement identifiés au fondateur qu’on

est incapable de dire ’non’. Celui qui dit ’non’ est suspecté de ne plus

être dans le «don», dans le charisme fondateur. Il y a un phénomène de double contrainte insupportable. Le fondateur ne cesse de dire: «Vous êtes libres, dites ce que vous en pensez». Mais spontanément chacun s’autocensure

parce qu’il ne peut pas être en contradiction avec le fondateur et qu’il

est mal à l’aise avec sa conscience. Celui qui exprime son désaccord est

aussitôt suspecté par le groupe.

APIC: Il n’y a pas de véritable débat, encore moins de remise en question?

FLV: Si la contestation persiste, on dira au marginal : «Il semble que tes

questions laissent entendre que tu n’es plus à l’aise dans ta «famille». Il

faut refaire une session d’introduction ou peut-être même une psychothérapie. Il y a un problème de transfert sur le fondateur.» Le pire est que

tout cela est englobé dans un langage d’amour. Quand le fondateur ne cesse

pas de répéter l’amour qu’il a pour nous, on a énormément de mal à se défaire de cette affectivité latente. Encore plus si le leader nous met en

garde en parlant de liens mystiques ’ontologiques’. Les liens dans la communauté deviennent ainsi totalement paradoxaux. Je me suis entendu dire:

’Tu sais que Jésus a eu son Judas. Pourvu qu’il n’y ait pas de Judas chez

nous.’.

APIC: Autour du fondateur ou du «berger», la communauté a tôt fait de se

considérer comme une élite…

FLV: Dans la conscience du charismatique demeure le fait d’avoir vécu une

expérience supérieure ou à tout le moins différente. L’élitisme peut alors

se développer. Mais à l’intérieur cela ne se dit pas et ne se vit pas ainsi. Chacun est très humble. C’est un don de Dieu que l’on a reçu. Cela ne

vient pas de nous et nous devons le faire partager. Ce qui induit une dévalorisation de ceux qui n’ont pas vécu cette expérience spirituelle.

Un autre problème est le mythe de l’innocence. Le groupe est formé de

purs ayant réalisé le Royaume de Dieu sous l’effusion de l’Esprit. Le mal

ne peut donc pas exister. L’exclusion devient le seul moyen de se débarasser du mal.

APIC: La dépendance existe aussi au niveau structurel.

FLV: Presque toutes ces communautés sont des auto-fondations. Le fondateur

a une intuition, il la développe dans une série de documents. Mais alors se

produit un glissement de l’Evangile vers le «don» du fondateur. La référence n’est plus l’Evangile lui-même, mais la réflexion du fondateur sur

l’Evangile. Ces documents sont le plus souvent internes et ne sortent pas à

l’extérieur. Le fondateur et les responsables sont presque toujours juges

et parties. Le membre n’a aucun droit ni moyen de recours. Il n’y a aucun

mécanisme de contrôle interne.

APIC: Ces mouvements qui créent continuellement de nouvelles fondations ont

besoin d’argent. D’ou provient-il?

FLV: La plupart du temps les membres payent la dîme, soit 10% de leur salaire. Le reste vient du mécénat. Les Fondations pour un Monde nouveau connaissaient le système du parrainage. Chaque permanent devait trouver des

parrains acceptant de le financer. J’ai vu des gens pressés comme des citrons pendant des années avec juste de quoi manger. Les comptes existaient,

mais personne ne demandait jamais à les voir. On vivait dans la confiance.

APIC: Les communautés charismatiques bénéficient la plupart du temps d’une

reconnaissance officielle de l’Eglise et d’appuis solides…

FLV: Il faut reconnaître que l’Eglise en France connaît un état de décomposition depuis une quarantaine d’années et que ces nouvelles communautés

sont des promesses qui fournissent des vocations. Aujourd’hui dans plusieurs endroits les évêques font l’effort d’insérer ces communautés dans le

tissu paroissial. J’ai été proche du cardinal Suenens dernièrement décédé.

Il invitait régulièrement chez lui ou à Rome les principaux leaders des divers mouvements.

Comme permanents des Fondations pour un monde Nouveau, nous avons été

envoyés à Rome deux par deux pour contacter le maximum de cardinaux, d’évêques et de responsables de congrégations pour témoigner auprès d’eux et les

inviter à venir faire eux-mêmes l’expérience du Renouveau. Après la séance

nous faisions les comptes. Tous les élements du marketing moderne étaient

intégrés.

Sitôt arrivés dans un diocèse nous exigions d’être inscrits dans l’annuaire diocésain. Ce qui nous garantissait la catholicité. Une fois cette

garantie acquise, on pouvait se permettre presque tout. Depuis il est vrai

que certains mouvements ont fait le point et ouvert un vrai dialogue avec

les évêques.

Une autre solution consiste à inviter pour donner l’une ou l’autre session des personnalités extérieures connues, jésuites, dominicains ou autres. Ce qui donne une caution très forte. Beaucoup de gens se sont fait

ainsi ’avoir’. C’est une stratégie très réfléchie.

Les évêques ne le diront pas, mais beaucoup sont heureux de la parution

d’un tel ouvrage. Une responsable d’une association anti-secte (ADFI) m’a

dit un jour: «Monsieur, vous êtes la pire des sectes parce que sous le label catholique, vous manipulez les consciences.»

APIC: Presque toutes les congrégations religieuses ont vécu des difficultés

initiales. Ne peut-on pas dès lors parler d’erreurs de jeunesse?

FLV: Oui, il y a des erreurs de jeunesse. Mais alors reconnaissons-les et

analysons-les. Ce livre n’est pas une condamnation sans appel mais une invitation au dialogue et au débat. Il n’a pas la prétention de «freiner» un

mouvement aussi puissant. La question est plus large: «Quelle Eglise veuton construire? Une Eglise formée de «chapelles» hermétiquement fermées,

chacune détentrice exclusive de la vérité?» C’est le contraire de l’Eglise

de communion voulue par Vatican II.

La réaction de ces mouvements à ce type de livre est significative. Le

couple qui témoigne de son expulsion du «Chemin Neuf» avait écrit une lettre aux responsables. Cette lettre est restée sans réponse jusqu’au jour où

le responsable qui entend parler du livre se déplace pour venir les voir et

tenter de les persuader de renoncer à ce témoignage. La pression médiatique

est nécessaire aussi pour protéger toutes les bonnes choses qui se vivent

dans ces communautés. Il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain.

(apic/mp)

Thierry Baffoy, Antoine Delestre, Jean-Paul Sauzet: Les Naufragés de

l’Esprit Des sectes dans l’Eglise catholique, Paris, mai 1996, Editions du

Seuil, 332 p.

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