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apic/Luneau/Conférence

Le Père René Luneau à Bruxelles : «Tous les chemins ne mènent plus à Rome

Rome n’est plus le centre du monde:

2 catholiques sur 3 appartiennent à des Eglises non occidentales (130596)

Bruxelles, 13mai(APIC) Rome n’est plus le centre ni le nombril du monde.

Pour les catholiques, tous les chemins ne mènent plus à Rome. D’autant

moins que sur 100 catholiques dans le monde, 27 seulement sont d’Europe,

contre 43 latino-américains. Il est donc des sensibiibilités que Rome aurait tort d’ignorer. Pour le Père René Luneau, il va falloir réapprendre à

«marcher sur la mer».

«Nous avons en un siècle ou deux changé de monde. L’Eglise catholique se

voit désormais confrontée à des questions urgentes et graves dont elle a

peine à mesurer l’ampleur et les enjeux». C’est le constat que dressent, à

divers points de vue, une quinzaine d’auteurs dans «Tous les chemins ne mènent plus à Rome», un livre édité l’an dernier. Coordinateur de l’ouvrage

avec Patrick Michel, le Père René Luneau, dominicain français, théologien

et sociologue, était récemment à Bruxelles pour en expliquer le propos.

Jean-Paul II a fixé rendez-vous à l’Eglise en l’an 2000 pour célébrer

l’entrée du christianisme dans le troisième millénaire. Ce grand Jubilé de

la naissance du Christ est pour le pape une clé de lecture majeure de son

pontificat et de son appel à une «nouvelle évangélisation». Mais, se demande le sociologue, «si nobles que soient ses ambitions, l’Eglise catholique

a-t-elle encore aujourd’hui la possibilité de les mettre en oeuvre ?»

En un siècle, plusieurs révolutions ont changé la face du monde. La première est démographique: de 1900 à l’an 2000, la population du globe sera

passée de 1,5 milliard à plus de 6 milliards d’êtres humains. Le poids du

catholicisme change d’hémisphère. Sur 100 catholiques aujourd’hui, 43 sont

latino-américains, 10 africains, 8 asiatiques, 9 nord-américains (dont 2

hispaniques), 29 européens et 1 océanien. En l’an 2000, deux catholiques

sur trois appartiendront à des Eglises non occidentales.

Mutation culturelle

Ce déplacement s’accompagne d’une révolution culturelle. L’historien des

religions Mircea Eliade le notait déjà dans son «Journal» en 1952 : «Le

phénomène capital du XXe siècle n’a pas été et ne sera pas la révolution du

prolétariat, mais la découverte de l’homme non européen et de son univers

spirituel.» Comment ne pas se soucier de «l’inculturation» du christianisme, c’est-à-dire, selon R. Luneau, d’une «expression de la foi qui ne rende

pas le chrétien étranger à son propre peuple et à sa propre culture»?

Sécularisation

Une autre révolution est la sécularisation qui, dans son principe, prolonge l’affirmation du «primat de la démocratie» sur toute définition d’une

valeur commune. C’est, selon R. Luneau, «le refus d’un pouvoir religieux

qui dicterait la norme au nom d’une révélation divine dont il se dit seul

dépositaire et seul interprète légitime». La modernité semble ici imposer

son seuil irréversible: l’Eglise ne peut plus se présenter comme le centre

du monde, surtout quand «des milliards d’hommes ne savent rien d’elle».

Si le christianisme a un avenir, note le sociologue, «ce n’est pas en

prescrivant à tous sa propre tradition», mais en jouant «la carte de l’égalité et de l’ouverture» et «en s’inscrivant dans le débat mondial» suscité

par l’aventure humaine. La «crise de civilisation» actuelle ne peut être

jugée à la seule aune du décalage par rapport aux repères que le magistère

catholique ne parvient plus à imposer, estime R. Luneau. Il y a d’abord une

mutation culturelle à prendre en compte, mutation que le prêtre et écrivain

français Maurice Bellet qualifie de «dérive des continents».

Révolution féminine

«L’univers est femme en toute oeuvre de création» : les Bambaras du Mali

n’ont pas attendu l’Europe pour comprendre la place primordiale des femmes

dans la survie et l’équilibre d’un peuple.

L’Occident en a fait l’expérience d’une autre façon, suite à la généralisation du travail salarié et au progrès des sciences médicales. Au XVIIIe

siècle, relève le sociologue français, un couple avait en moyenne une espérance de vie commune de 12 ans seulement. Pour garder deux à trois enfants

en vie, il fallait sept à dix grossesses. Aujourd’hui, si la mortalité infantile reste de 100 pour 1000 dans certaines ethnies africaines, elle a

chuté à 7 pour 1000 en Occident. La vie de couple s’en trouve transformée.

Mais alors que l’espérance de vie commune peut atteindre désormais jusqu’à

42 voire 43 ans et plus pour un couple occidental, ce couple confronté à

des conditions économiques et affectives nouvelles se découvre aussi plus

fragile.

Rendez-vous en 2015

Ce n’est pas l’an 2000 mais, dans une génération, l’an 2015 que le sociologue propose comme point d’horizon pour mesurer l’ampleur des défis qui

s’annoncent. Or, sur quelque 7 milliards d’êtres humains en 2015, on prévoit déjà que 2,5 milliards n’auront pas de terre arable pour survivre.

L’Asie, en pleine expansion économique, pèsera davantage par son produit

intérieur brut que l’Europe et les Etats-Unis ensemble. Et c’est un pays

asiatique, l’Indonésie aux 200 millions d’habitants, qui est le premier

pays musulman au monde, alors que l’islam semble loin d’avoir réussi sa

propre mutation culturelle.

Le président de la Chambre du Commerce et de l’Industrie de Paris annonce que les vingt prochaines années seront celles de «la révolution de l’entreprise». En Afrique, qui ne pèse qu’un pour cent dans le commerce mondial, les conditions économiques auront encore empiré pour une population

qui aura passé la barre du milliard d’habitants. En Amérique latine, les

problèmes de la terre ne seront pas résolus, tandis que des millions de fidèles auront quitté l’Eglise catholique pour des assemblées de Dieu pentecôtistes, comme le font chaque année 600’000 Brésiliens.

Au vu des problèmes posés par l’eau, l’énergie, l’air, la pollution, le

monde sera-t-il encore habitable dans un siècle ? «La mutation actuelle de

la planète n’a pas d’équivalent dans l’histoire», constate le sociologue.

Or c’est dans ce contexte, observe-t-il, que plusieurs analystes de la société font le constat d’un «effondrement de l’univers chrétien». D’où la

question : «Au moment où l’on doute qu’il y ait un pilote dans l’avion, qui

peut croire qu’à Rome, on connaît le plan de vol ?» Et pourtant, ajoute René Luneau en théologien, «comment ne pas croire, si l’on est chrétien, que

cette terre, où se révèle tant de démesure et de gravité, est aussi une

terre promise où le message des Béatitudes doit être annoncé?»

Quatre pistes

En guise de conclusion, le sociologue et théologien dominicain suggère

aux chrétiens quatre pistes. Quelle que soit la situation du monde, l’Evangile invite à «aimer le monde tel qu’il est», fût-ce dans sa démesure, car

il y a «une révélation de Dieu à y découvrir». Ensuite, être «attentif à

tout ce qui naît» permet de cultiver l’espérance. Le sociologue cite notamment la redécouverte de la Bible, la prise de responsabilité des laïcs, le

développement des communautés chrétiennes de base et de nouveaux mouvements

de spiritualité. Les élans de générosité que suscitent les causes humanitaires contredisent, dit-il, les jugements trop rapides sur un individualisme croissant assimilé à de l’égoïsme.

Le théologien invite aussi à relire «l’Apocalypse», non comme une prédication de la catastrophe, mais comme une interpellation à entendre, dans un

monde en crise, «ce que l’Esprit dit aux Eglises», considérées dans leur

«pluriel indispensable» et appelées au dialogue oecuménique. Enfin, «il est

urgent de décentraliser ce qui peut l’être, de renoncer à édicter au sommet

des normes valables pour tout le monde. Il est urgent de laisser aux Eglises locales la liberté dont elles ont besoin pour répondre à des questions

qu’elles sont les seules à bien connaître».

S’il y a «dérive des continents», conclut René Luneau, «il va falloir

réapprendre à marcher sur la mer!» (apic/cip/pr)

(1) «Tous les chemins ne mènent plus à Rome. Les mutations actuelles du

catholicisme», sous la direction de René Luneau et Patrick Michel, Paris,

éd. Albin Michel, 1995, 439 pages.

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