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APIC – reportage
Bosnie: Juste après la guerre…
Le retour des réfugiés: espoir ou leurre?
Maurice Page, agence APIC
Fribourg, 14 juin(APIC) Six mois après les accords de Dayton et la fin des
combats en Bosnie la question du retour des réfugiés est au centre des débats dans le pays et à l’étranger. Les derniers chiffres du Haut-commissariat pour les réfugiés (HCR) parlent de 1,3 million de personnes déplacées
en Bosnie. Les accords voudraient que chacun puisse rentrer chez soi pour
entreprendre la reconstruction. La Suisse, à l’instar d’autres Etats occidentaux, souhaite renvoyer chez eux cette année plusieurs milliers de Bosniaques. Sur le terrain la situation est autrement plus complexe.
Serbes, Croates et musulmans ont formé chacun une entité propre. Entre
elles les frontières restent souvent imperméables. Aujourd’hui les réfugiés
ne rentrent que dans les zones contrôlées par leur propre communauté. Croates en zone croate, musulmans en zone musulmane, Serbes en zone serbe. Pour
les autres, le chemin du retour reste le plus souvent barré. Notre reportage au sein de quelques communautés catholiques.
Drvar: des Croates au pays des Serbes
« Pour moi le rapatriement est un mensonge. Sinon pourquoi aurait-on fait
la guerre? ». Casimir Wizatisky est depuis le 11 octobre 1995 responsable
des quelque 4’000 réfugiés croates à Drvar, ville autrefois à 97% serbe en
Bosnie occidentale. Chaque jour de nouvelles familles arrivent encore,
principalement de Banja Luka. Le prêtre montre son registre aux délégués
d’ »Aide à l’Eglise en détresse » et aux journalistes: « Regardez, hier huit
familles soit 28 personnes se sont annoncées ». Les réfugiés vivent dans les
maisons abondonnées par les Serbes et en état de les accueillir.
Des 20’000 Serbes présents avant la guerre seuls 5’000 sont restés dans
la cité désormais sous contrôle croate. « Les Croates qui vivent ici viennent de Bosnie centrale. Certains ont été déportés cinq ou six fois. Ceux
qui ont retrouvé quelque chose doivent pouvoir rester là où ils sont. »
Le retour chacun chez soi? un leurre pour les uns et les autres, malgré
les intentions et les discours officiels. « Tous les jours nous recevons des
nouvelles de Croates qui ont disparu ou ont été tués en Bosnie centrale. Il
est impensable d’y retourner ». « Quant aux Serbes de Drvar, ils ont été
poussés ou forcés à partir par leurs propres autorités politiques, militaires et religieuses, avant l’arrivée des Croates. Comment songer à rentrer? »
Tous les villages à majorité serbe dans un secteur d’une quarantaine de kilomètres sont détruits et abandonnés.
Les autorités ont cédé aux réfugiés croates l’usage d’une ancienne salle
de gymnastique que l’abbé Casimir a transformé en chapelle à l’aide de
quelques tentures et d’un mobilier disparate. Ironie de l’histoire: le bâtiment est à une vingtaine de mètres de l’église orthodoxe serbe. Un bel
édifice en pierre de taille doté d’un charmant portique qui a échappé à la
destruction. Témoin fermé, déserté, muet et dérisoire auquel les Croates
n’accordent pas le moindre regard. Depuis 1945, il n’y avait plus de catholiques à Drvar.
Les réfugiés et les habitants vivent presque tous de l’aide alimentaire
distribuée par les oeuvres d’entraide. Même la production agricole est en
panne. Quelques-uns ont planté un carré de pommes de terre, de tomates ou
de comcombres. De quoi améliorer l’ordinaire en ce début d’été. Les Serbes
n’osent guère venir s’adresser au bureau de Caritas, même si par principe
on aide tous ceux qui se présentent.
La peur est encore omniprésente. Peur des Serbes qui craignent de vivre
en territoire croate, peur des Croates qui redoutent l’existence de milices
serbes clandestines… sans parler des mines. Ici il y a eu dernièrement
deux suicides de personnes qui ne pouvaient plus supporter l’exil. Elles
n’avaient plus rien à quoi se raccrocher. « Les politiciens planifient sur
le long terme, l’homme ordinaire ne peut plus attendre », insiste le P. Wizatisky.
Des Croates indésirables en zone musulmane
Le chemin de terre s’enfonce dans la vallée. Le gros véhicule tout-terrain tangue violemment dans les nids-de-poules. Une demi-heure et quelques
lacets plus tard nous débouchons dans le village de Pecine. Une cinquantaine de maisons et quelques étables accrochées à la pente à plus de 800 mètres d’altitude au milieu des arbres fruitiers. Sur un replat, à côté du
ruisseau, une petite église blanche entourée d’herbes folles. Un silence
étrange plane sur l’endroit. Depuis 1993, Pecine est totalement désert.
Toutes les maisons sont détruites. Plus âme qui vive, pas même un chien ou
un chat.
Les quelque 500 familles catholiques de la paroisse de Pecine n’ont pas
fuit au loin. La plupart sont aujourd’hui dans la plaine à quelques kilomètres de là, à Novi Travnik en République croate de Bosnie-Herzégovine. Une
frontière invisible, tracée sur la carte à Dayton, les sépare de leur village attribué à la République musulmane de Bosnie-Herzégovine. 27 personnes
attendent aujourd’hui une autorisation des autorités musulmanes pour remonter là-haut. Mais tout se négocie. Si les Croates remontent à Pecine, les
musulmans doivent pouvoir rentrer à Novi Travnik. Politiquement le problème
est loin d’être réglé. « On tourne en rond. On nous renvoie toujours à quelqu’un d’autre… Les Américains avaient promis de faire la police, il n’ont
rien fait, » raconte le jeune curé Ivo Coric.
Lui ne désarme pas. Il a bien l’intention d’emmener ses paroissiens en
procession jusqu’au village et jusqu’à l’église pour y célébrer la fête patronale du Sacré Coeur. Il a même invité l’archevêque de Sarajevo, le cardinal Puljic. « Je n’ai pas peur d’y retourner. J’ai averti la police musulmane. Ils seront forcés de nous protéger ».
Pecine n’a jamais vu de combat, même si le front entre Serbes et Croates
passait sur la ligne de crête, au dessus du village, avant que les musulmans n’arrivent en remontant la vallée. Le mot nettoyage ethnique s’applique ici parfaitement. Les destructions n’ont eu qu’un seul but: empêcher
les habitants de revenir. Les gens sont partis sous la pression serbe, puis
le travail a été achevé par les musulmans. Toitures, charpentes, portes,
fenêtres, installations sanitaires et électriques, tout a été détruit ou
pillé. L’église n’a pas été épargnée. Quelques bancs gisent au milieu des
débris des vitraux. Les maisons éventrées ont déjà subi les assauts de
trois hivers. Personne n’a encore eu la possibilité et le courage de rien
entreprendre, pas même de faucher les prés ou de cueillir les fruits.
« Quelques-uns sont remontés pour constater l’étendue du désastre, mais
c’est tout », confie Ivo Coric.
Pour rejoindre Novi Travnik la route longe sur plusieurs centaines de
mètres les ferrailles rouillées de la fabrique d’armes MKK Brastvo détruite
par les bombardements des avions serbes dès le début de la guerre. Plus aucune machine ne tourne dans cet immense complexe industriel qui occupait
4’000 ouvriers.
Travnik: des musulmans au pays des catholiques
« Nous n’avons pas besoin aujourd’hui de farine, ni de nourriture, mais
de travail, d’écoles, de commerces, d’hôpitaux et d’investisseurs ». Pavo
Nikolic est depuis 1992 curé à Travnik, aujourd’hui en zone musulmane. Il y
a vécu toute la guerre. Des 27’000 catholiques de la ville seuls 3’000 sont
restés, des vieux essentiellement. Les autres se sont déplacés à Novi Travnik, en zone croate, à quelques kilomètres. Ils ont été remplacés par les
musulmans qui ont quitté leur maison à Novi Travnik…
En 1995 Pavo Nikolic n’a pas célébré un seul mariage. Mais lui aussi
compte bien voir les réfugiés revenir. Il se bat aujourd’hui pour récupérer
le collège catholique confisqué sous le régime communiste. Seule la vaste
chapelle de l’établissement était resté propriété de l’Eglise. Sa coupole
abrite des vivres et des médicaments entreposés par Caritas. L’aile gauche
est occupée par l’école publique, l’aile droite est habitée par des réfugiés musulmans venus de Bosnie orientale. Deux vaches maigres broutent
l’herbe de la cour sous l’oeil indifférent des passants. « Un gymnase et
peut-être un petit séminaire sont des signes d’espoir, de vie ».
Pavo Nikolic s’est accroché. Son église a été pillée? Qu’à cela ne tienne. La messe a malgré tout été célébrée tous les jours depuis 1993. L’abbé
pose sa cigarette pour aller chercher une statue de saint Antoine, mutilée,
mais rescapée du pillage. Pour 1996-97 il a planifié toute une série de manifestations en l’honneur du centenaire de la mort d’un prêtre du diocèse
dont la béatification est en cours. Naguère, Travnik était encore à 40%
catholique et comptait sept paroisses, une seule subsiste. Réaliste, Pavo
Nikolic reste circonspect sur la question du retour. « Le combat n’est plus
aujourd’hui militaire mais il se développe sur le plan politique. Même si
le calme est revenu depuis quelques mois, il est très difficile de garantir
les droits de la personne quand durant plusieurs années seul le droit du
plus fort a prévalu. En Bosnie, il n’y a encore aucun Etat de droit ».
(apic/mp)
Encadré
Un pays: trois communautés
« La Bosnie est rayée comme la fourrure d’un tigre ». L’image d’un de nos
interlocuteurs à Sarajevo sonne très juste. Au fil des quelque 2’000 km
parcourus à travers le pays la complexité de la situation est apparue peu à
peu. Pas un gros bourg qui n’ait son église orthodoxe, sa mosquée et son
église catholique. A un village majoritairement serbe succède un village
musulman… entre les deux, un village croate.
Les trois peuples ont connu cependant une évolution différente. Après le
départ des Turcs, le XIXe siècle, sous la domination de l’empire austrohongrois fut l’âge d’or pour les Croates. On ne compte pas les fondations
catholiques dans toute la Bosnie, grâce au soutien germanique: diocèses,
paroisses, institutions, écoles etc. Par l’intermédiaire de sociétés culturelles, l’Eglise joue un rôle essentiel dans le développement de la conscience nationale croate.
Les deux guerres mondiales marquèrent terriblement la Bosnie. Les Croates qui avaient choisi en 1939 le camp nazi en créant un Etat satellite du
Reich furent du côté des vaincus et resteront considérés comme des ennemis
par les Serbes rangés du côté des alliés. Les blessures sont encore profondes, à la mesure des crimes commis de part et d’autre. Beaucoup de Croates
choississent alors l’exil en Europe occidentale, aux Etats-unis ou au Canada. Ils formeraient aujourd’hui la deuxième diaspora au monde après celle
des Juifs.
L’époque communiste est placée sous le sceau serbe. Officiellement il
n’y a plus que des Yougoslaves, mais l’armée, le parti, l’appareil de
l’Etat, l’instruction sont majoritairement aux mains des Serbes. Dès les
années 60 vient la période des travailleurs émigrés. Les Croates sont les
premiers et les plus nombreux à partir… et à ramener des richesses au
pays. Pas une famille qui n’ait pas un fils, un père, un frère, un oncle en
Allemagne, en Suisse ou dans les pays nordiques. Une richesse visible aujourd’hui dans les maisons, les voitures ou les infrastructures.
La conscience nationale musulmane est beaucoup plus récente. Ce n’est
qu’en 1970 que Tito reconnait l’existence d’une nation musulmane. Auparavant les musulmans étaient des « Croates de religion islamique ». Souvent
marchands ou artisans, les musulmans se regroupent dans les bourgs et dans
les villes. Représentants d’un islam tolérant, au moins jusqu’au début de
la guerre, ils ont surtout pour eux une forte natalité. Leur poids démographique s’alourdit face aux deux autres communautés. Leurs revendications
politiques et sociales aussi. (apic/mp)
Encadré
Bosnie-Herzégovine: Un Etat en pointillé
La Bosnie-Herzégovine reconnue internationalement se compose aujourd’hui de
trois Etats indépendants: la République croate de Bosnie-Herzégovine, la
République musulmane de Bosnie-Herzégovine, censées être chapeautées par
une fédération, et la République serbe. Chacune a son armée, sa police, son
administration, sa monnaie, ses plaques minéralogiques… La politique du
chacun chez soi est cultivée à tous les niveaux. De l’homme de la rue au
ministre, on veut avoir affaire le moins possible aux deux autres.
Si la frontière entre les zones croates et les zones musulmanes n’est
pas visible, la frontière avec les Serbes reste contrôlée par les troupes
internationales de l’IFOR et par les forces serbes. A chaque passage il
faut montrer patte blanche aux soldats. Beaucoup préfèrent encore s’infliger de longs détours pour éviter de traverser des zones serbes réputées peu
sûres.
Les frontières ont été tracées au hasard des combats ou des accords de
Dayton. Il n’est pas rare qu’elles coupent en deux des villes, comme à Mostar, des communes ou des paroisses.
L’industrie fonctionne aujourd’hui à 1% de sa capacité d’avant-guerre.
Souvent le chômage atteint un taux de 75% de la population. Au terrible héritage de la guerre s’ajoute encore celui du communisme tout aussi complexe
à gérer entre démocratisation, dénationalisation, privatisation et économie
de marché.
Ceux qui connaissent la Suisse rêvent tout haut d’un fédéralisme à
l’image des cantons. Vivre ensemble oui, à condition de garder chacun son
autonomie et ses institutions. (apic/mp)
Des photos de ce reportage, diapositives couleurs, sont disponibles auprès
de l’APIC.
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