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APIC – reportage

Bosnie: Juste après la guerre…

Le retour des réfugiés: espoir ou leurre?

Maurice Page, agence APIC

Fribourg, 12juin(APIC) Depuis les accords de Dayton en novembre dernier

le fracas des armes s’est tu. La Bosnie émerge lentement de quatre ans de

guerre. Croates, Musulmans et Serbes tentent, chacun de leur côté, de panser leurs plaies, de déblayer les ruines, de reconstruire maisons, écoles,

églises et usines. Entre tensions ethniques, conflits politiques, misère

économique, et retour des réfugiés, trois Etats tatonnent vers l’avenir.

Les derniers chiffres du Haut-commissariat pour les réfugiés (HCR) donnent

1,3 million de personnes déplacées en Bosnie. Notre reportage au sein de

quelques communautés catholiques.

Le chemin de terre s’enfonce dans la vallée. Le gros véhicule tout-terrain qui nous transporte avec deux délégués d’ »Aide à l’Eglise en détresse »

tangue violemment dans les nids de poules. Une demi-heure et quelques lacets plus tard nous débouchons dans le village de Pecine. Une cinquantaine

de maisons et quelques étables accrochées à la pente à plus de 800 mètres

d’altitude au milieu des arbres fruitiers. Sur un replat, à côté du ruisseau, une petite église blanche entourée d’herbes folles. Un silence étrange plane sur l’endroit. Depuis 1993 Pecine est totalement désert. Toutes

les maisons sont détruites. Plus âme qui vive, pas même un chien ou un

chat: image de la Bosnie.

Les quelque 500 familles catholiques de la paroisse de Pecine n’ont pas

fuit au loin. La plupart sont aujourd’hui dans la plaine à quelques kilomètres de là, à Novi Travnik en République croate de Bosnie-Herzégovine. Une

frontière invisible, tracée sur la carte à Dayton, les sépare de leur village attribué à la République musulmane de Bosnie-Herzégovine. 27 personnes

attendent aujourd’hui une autorisation des autorités musulmanes pour remonter là-haut. Tout se négocie. Si les Croates remontent à Pecine, les musulmans doivent pouvoir rentrer à Novi Travnik. Politiquement le problème est

loin d’être réglé. « On tourne en rond. On nous renvoie toujours à quelqu’un

d’autre… Les Américains avaient promis de faire la police, il n’ont rien

fait, » raconte le jeune curé Ivo Coric.

Lui ne désarme pas. Il a bien l’intention d’emmener ses paroissiens en

procession jusqu’au village et jusqu’à l’église pour y célébrer la fête patronale du Sacré Coeur. Il a même invité l’archevêque de Sarajevo, le cardinal Puljic. « Je n’ai pas peur d’y retourner. J’ai averti la police musulmane. Ils seront forcés de nous protéger ».

Pecine n’a jamais vu de combat, même si le front entre Serbes et Croates

passait sur la ligne de crête, au dessus du village, avant que les musulmans n’arrivent en remontant la vallée. Le mot nettoyage ethnique s’applique ici parfaitement. Les destructions n’ont eu qu’un seul but: empêcher

les habitants de revenir. Les gens sont partis sous la pression serbe, puis

le travail a été achevé par les musulmans. Toitures, charpentes, portes,

fenêtres, installations sanitaires et électriques, tout a été détruit ou

pillé. L’église n’a pas été épargnée. Quelques bancs gisent au milieu des

débris des vitraux. Les maisons éventrées ont déjà subi les assauts de

trois hivers. Personne n’a encore eu la possibilité et le courage de rien

entreprendre, pas même de faucher les prés ou de cueillir les fruits.

« Quelques-uns sont remontés pour constater l’étendue du désastre, mais

c’est tout », confie Ivo Coric.

Pour rejoindre Novi Travnik la route longe sur plusieurs centaines de

mètres les ferrailles rouillées de la fabrique d’armes MKK Brastvo détruite

par les bombardements des avions serbes dès le début de la guerre. Plus

aucune machine ne tourne dans cet immense complexe industriel qui occupait

4’000 ouvriers.

Travnik: des musulmans au pays des catholiques

« Nous n’avons pas besoin aujourd’hui de farine, ni de nourriture, mais

de travail, d’écoles, de commerces, d’hôpitaux et d’investisseurs ». Pavo

Nikolic est depuis 1992 curé à Travnik, aujourd’hui en zone musulmane. Il y

a vécu toute la guerre. Des 27’000 catholiques de la ville seuls 3’000 sont

restés, des vieux essentiellement. Les autres se sont déplacés à Novi Travnik, en zone croate, à quelques kilomètres. Ils ont été remplacés par les

musulmans qui ont quitté leur maison à Novi Travnik…

En 1995 Pavo Nikolic n’a pas célébré un seul mariage. Mais lui aussi

compte bien voir les réfugiés revenir. Il se bat aujourd’hui pour récupérer

le collège catholique confisqué sous le régime communiste. Seule la vaste

chapelle de l’établissement était resté propriété de l’Eglise. Sa coupole

abrite des vivres et des médicaments entreposés par Caritas. L’aile gauche

est occupée par l’école publique, l’aile droite est habitée par des réfugiés musulmans venus de Bosnie orientale. Deux vaches maigres broutent

l’herbe de la cour sous l’oeil indifférent des passants. « Un gymnase et

peut-être un petit séminaire sont des signes d’espoir, de vie ».

Pavo Nikolic s’est accroché. Son église a été pillée? Qu’à cela ne tienne. La messe a malgré tout été célébrée tous les jours depuis 1993. L’abbé

pose sa cigarette pour aller chercher une statue de saint Antoine, mutilée,

mais rescapée du pillage. Pour 1996-97 il a planifié toute une série de manifestations en l’honneur du centenaire de la mort d’un prêtre du diocèse

dont la béatification est en cours. Naguère, Travnik était encore à 40%

catholique et comptait sept paroisses, une seule subsiste. Réaliste, Pavo

Nikolic reste circonspect sur la question du retour. « Même si le calme est

revenu depuis quelques mois, il est très difficile de garantir les droits

de la personne quand durant plusieurs années seul le droit du plus fort a

prévalu. En Bosnie, il n’y a encore aucun Etat de droit ».

Drvar: des Croates au pays des Serbes

« Pour moi le rapatriement est un mensonge. Sinon pourquoi aurait-on fait

la guerre? ». Casimir Wizatisky est depuis le 11 octobre 1995 responsable

des quelque 4’000 réfugiés croates à Drvar, ville autrefois à 97% serbe en

Bosnie occidentale. Chaque jour de nouvelles familles arrivent encore,

principalement de Banja Luka. Le prêtre ouvre son registre: « Regardez, hier

8 familles soit 28 personnes se sont annoncées ». Les réfugiés vivent dans

les maisons abondonnées par les Serbes et en état de les accueillir.

Des 20’000 Serbes présents avant la guerre seuls 5’000 sont restés dans

la cité désormais sous contrôle croate. « Les Croates qui vivent ici viennent de Bosnie centrale. Certains ont été déportés cinq ou six fois. Ceux

qui ont retrouvé quelque chose doivent pouvoir rester là où ils sont. »

Le retour chacun chez soi? un leurre pour les uns et les autres. « Tous

les jours nous recevons des nouvelles de Croates qui ont disparu ou ont été

tués en Bosnie centrale. Il est impensable d’y retourner ». « Quant aux Serbes de Drvar, ils ont été poussés ou forcés à partir par leurs propres autorités politiques, militaires et religieuses, avant l’arrivée des Croates.

Comment songer à rentrer? » Tous les villages à majorité serbe dans un secteur de près de 50 kilomètres sont détruits et abandonnés. Des dizaines

d’autres Pecine…

Les autorités ont cédé aux réfugiés l’usage d’une ancienne salle de gymnastique que l’abbé Casimir a transformé en chapelle à l’aide de quelques

tentures et d’un mobilier disparate. Ironie de l’histoire: le bâtiment est

à une vingtaine de mètres de l’église orthodoxe serbe. Un bel édifice en

pierre de taille doté d’un charmant portique qui a échappé à la destruction. Témoin fermé, déserté, muet et dérisoire auquel les Croates n’accordent aucun regard. Depuis 1945, il n’y avait plus de catholiques à Drvar.

Les réfugiés et les habitants vivent presque tous de l’aide alimentaire

distribuée par les oeuvres d’entraide. Même la production agricole est en

panne. Quelques-uns ont planté un carré de pommes de terre, de tomates ou

de comcombres. De quoi améliorer l’ordinaire en ce début d’été. Les Serbes

n’osent guère venir s’adresser au bureau de Caritas, même si par principe

on aide tous ceux qui se présentent.

La peur est encore omniprésente. Peur des Serbes qui craignent de vivre

en territoire croate, peur des Croates qui redoutent l’existence de milices

serbes clandestines… sans parler des mines. Ici il y a eu dernièrement

deux suicides de personnes qui ne pouvaient plus supporter l’exil. Elles

n’avaient plus rien à quoi se raccrocher. « Les politiciens planifient sur

le long terme, l’homme ordinaire ne peut plus attendre », insiste le P. Wizatisky. « Je prie Dieu que vous sachiez écrire quelque chose de véridique »,

nous confiera-t-il avant de nous quitter. (apic/mp)

Encadré

Un pays: trois communautés

« La Bosnie est rayée comme la fourrure d’un tigre ». L’image d’un de nos

interlocuteurs à Sarajevo sonne très juste. Au fil des quelque 2’000 km

parcourus à travers le pays la complexité de la situation est apparue peu à

peu. Pas un gros bourg qui n’ait son église orthodoxe, sa mosquée et son

église catholique. A un village majoritairement serbe succède un village

musulman… entre les deux, un village croate.

Les trois peuples ont connu cependant une évolution différente. Après le

départ des Turcs, le XIXe siècle, sous la domination de l’empire austrohongrois fut l’âge d’or pour les Croates. On ne compte pas les fondations

catholiques dans toute la Bosnie, grâce au soutien germanique: diocèses,

paroisses, institutions, écoles etc. Par l’intermédiaire de sociétés culturelles, l’Eglise joue un rôle essentiel dans le développement de la conscience nationale croate.

Les deux guerres mondiales marquèrent terriblement la Bosnie. Les Croates qui avaient choisi en 1939 le camp nazi en créant un Etat satellite du

Reich furent du côté des vaincus et resteront considérés comme des ennemis

par les Serbes rangés du côté des alliés. Les blessures sont encore profondes, à la mesure des crimes commis. Beaucoup de Croates choississent alors

l’exil en Europe occidentale, aux Etats-unis ou au Canada. Ils formeraient

aujourd’hui la deuxième diaspora au monde après celle des Juifs.

L’époque communiste est placée sous le sceau serbe. Officiellement il

n’y a plus que des Yougoslaves, mais l’armée, le parti, l’appareil de

l’Etat, l’instruction sont majoritairement aux mains des Serbes. Dès les

années 60 vient la période des travailleurs émigrés. Les Croates sont les

premiers et les plus nombreux à partir… et à ramener des richesses au

pays. Pas une famille qui n’ait pas un fils, un père, un frère, un oncle en

Allemagne, en Suisse ou dans les pays nordiques. Une richesse visible aujourd’hui dans les maisons, les voitures ou les infrastructures.

La conscience nationale musulmane est beaucoup plus récente. Ce n’est

qu’en 1970 que Tito reconnait l’existence d’une nation musulmane. Auparavant les musulmans étaient des « Croates de religion islamique ». Souvent

marchands ou artisans, les musulmans se regroupent dans les bourgs et dans

les villes. Représentants d’un islam tolérant, au moins jusqu’au début de

la guerre, ils ont surtout pour eux une forte natalité. Leur poids démographique s’alourdit face aux deux autres communautés. Leurs revendications

politiques et sociales aussi. (apic/mp)

Encadré

Bosnie-Herzégovine: Un Etat en pointillé

La Bosnie-Herzégovine reconnue internationalement se compose aujourd’hui de

trois Etats indépendants: la République croate de Bosnie-Herzégovine, la

République musulmane de Bosnie-Herzégovine, censées être chapeautées par

une fédération, et la République serbe de Bosnie-Herzégovine. Chacune a son

armée, sa police, son administration, sa monnaie, ses plaques minéralogiques… La politique du chacun chez soi est cultivée à tous les niveaux. De

l’homme de la rue au ministre, on veut avoir affaire le moins possible aux

deux autres.

Si la frontière entre les zones croates et les zones musulmanes n’est

pas visible, la frontière avec les Serbes reste contrôlée par les troupes

internationales de l’IFOR et par les forces serbes. A chaque passage il

faut montrer patte blanche aux soldats. Beaucoup préfèrent encore s’infliger de longs détours pour éviter de traverser des zones serbes réputées peu

sûres.

Les frontières ont été tracées au hasard des combats ou des accords de

Dayton. Il n’est pas rare qu’elles coupent en deux des villes, comme à Mostar, des communes ou des paroisses.

Au terrible héritage de la guerre s’ajoute encore celui du communisme

tout aussi complexe à gérer entre démocratisation, dénationalisation, privatisation et économie de marché.

Ceux qui connaissent la Suisse rêvent tout haut d’un fédéralisme à

l’image des cantons. Vivre ensemble oui, à condition de garder chacun son

autonomie et ses institutions. (apic/mp)

Des photos de ce reportage, diapositives couleurs, sont disponibles auprès

de l’APIC.

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