Valais: tous les chemins passent au Christ-Roi

La statue du Christ-Roi située sur la colline du Châtelard au-dessus de Lens, dans le Valais central, est de nos jours moins un lieu de pèlerinage et de dévotion qu’un but de randonnée. Son érection, en 1935, renvoie à une époque où l’on sentit la nécessité de consacrer le diocèse au Christ-Roi alors que l’Europe de l’entre-deux guerres était sous haute tension.

Bernard Hallet

Passé le terrain de football qui surplombe Lens, un chemin amorce la montée vers le sommet de la colline du Châtelard. Une clairière offre deux possibilités: A droite une ascension en pente douce a été aménagée pour les personnes à mobilité réduite. On peut aussi choisir le sentier de gauche: un chemin de croix (érigé en 1933 il est antérieur au Christ-Roi) dont la première station marque le départ. La pente est plus abrupte.

Jean-Daniel Emery, président du Conseil de Gestion de la paroisse de Lens | © Bernard Hallet

Un climat méditerranéen

Avec mon guide d’un jour, Jean-Daniel Emery, président du Conseil de gestion de la paroisse de Lens, nous optons pour le chemin de croix. En simples touristes, nous ne marquons pas les stations qui jalonnent la montée. La forêt procure une fraîcheur agréable en cette chaude après-midi de juin. Nous progressons à l’ombre des mélèzes, des genévriers et des pins alpestres qui parfument délicatement une atmosphère quasi méditerranéenne.

La première halte sera pour la vue à couper le souffle sur toute la vallée du Rhône qui s’étend sous nos pieds, à 1250 mètres en contre-bas. Les taillis abondants tout au long du chemin nous laissent apercevoir les alpes valaisannes et sur notre droite, perdue dans la brume de chaleur, Sion. Splendide!

Vue imprenable sur la vallée du Rhône au détour du chemin de Croix. | © Bernard Hallet

A la huitième station, la silhouette du Christ-Roi émerge des arbres et se découpe dans le ciel. Quelques minutes de progression nous amènent au sommet de la colline sur une esplanade. Ce Christ-Roi impressionne. Paisible, massive, juchée sur son socle de pierre, la statue en cuivre de 30 mètres de hauteur surplombe tout le Valais à 1271 mètres d’altitude. Le soleil pourtant ardent fait briller modestement le cuivre. Le style de la statue, que certains jugent ‘mussolinien’ renvoie à une autre époque.

Le chanoine du Grand-Saint-Bernard et prieur Pierre Gard eut l’idée d’ériger ce Christ-Roi en 1933. Il voulait marquer le 19e centenaire de la mort de Jésus. «Le contexte géopolitique la crise économique et les tensions croissantes en Europe, incitent aussi le chanoine à prendre cette initiative», explique Jean-Daniel Emery (voir encadré).

Une colline aux allures de calvaire

Par ailleurs la colline du Châtelard suggérait, pour nombre de Lensards et d’habitants d’un Valais profondément catholique, le Calvaire où Jésus avait été crucifié. En 1908 l’écrivain Charles Ferdinand Ramuz y a même vu «une colline, un véritable Golgotha de primitif, derrière le gros bloc de l’église». Et cette statue s’inscrit bien dans la suite logique du chemin de croix béni en 1933: «En effet il est naturel qu’après le chemin de croix, qui nous rappelle les humiliations et les souffrances de l’Homme-Dieu, suive un monument en souvenir du triomphe de ce roi de gloire», écrit Pierre Gard dans le bulletin paroissial de septembre 1933.

Une première collecte de fonds est lancée. Les nombreux dons reçus, entre 1 et 20 francs, n’atteignent cependant pas les 15’000 francs nécessaires au premier projet d’une statue de 15 mètres. Les difficultés économiques ont eu raison de l’engouement populaire pour le projet.

Une collecte populaire

Le prieur ne se décourage pas. Sur une suggestion de ses confrères et avec l’autorisation de l’évêque de Sion, à l’époque Mgr Victor Bieler, il lance une nouvelle souscription à l’échelle du Valais par le truchement de la presse.

Le succès est cette fois-ci au rendez-vous. Début 1935, l’obstiné prieur Gard obtient 20’000 francs. Le canton y participe pour 500 francs. Encore insuffisant pour une statue d’une taille de 30 mètres et dont le projet est devisé à 35’000 francs. La divine Providence «daignera nous aider à mener à bonne fin cette sainte entreprise», espère toutefois le chanoine.

De la mitre à la couronne

La statue est finalement inaugurée et bénie en grande pompe le 22 septembre 1935 par Mgr Bieler lors d’une messe rassemblant de plus de 4’000 personnes enthousiastes. Le diocèse est alors consacré au Sacré-Cœur.

Seul bémol à ce concert de louanges: la mitre dont est coiffé le Christ ne fait pas l’unanimité. Elle est disproportionnée et on la compare à un bonnet militaire qui sied mal à ce Christ en majesté. Une couronne ornée de pierres de différentes couleurs remplace rapidement la mitre ratée. La couronne actuelle, réalisée par des apprentis poly-mécaniciens, a été installée lors de la restauration du monument en 1985.

«Le lieu a fait longtemps l’objet de dévotions, de pèlerinages. On y venait pour prier à l’oratoire niché dans le socle de la statue, indique Jean-Daniel Emery. Mais aujourd’hui les pèlerins ont cédé la place aux randonneurs et aux amateurs de panoramas».

Une chapelle dans le socle

«L’esplanade où nous nous trouvons n’est pas naturelle. Elle a été aménagée par des paroissiens durant l’hiver 1934-1935. Ils ont démoli un grand roc pyramidal qui terminait le Châtelard», détaille mon guide. Le socle de la statue paraît ainsi comme enchâssé dans la pierre.

Le socle abrite une minuscule chapelle dédiée à Notre-Dame du Perpétuel Secours. Les murs peints du bleu marial le rappellent. La copie d’une icône orthodoxe, la Madonne dite de saint Luc, y tient la place centrale.

Deux rangées de bancs meublent un porche dont l’arche d’entrée montre les armoiries des districts valaisans. Une fresque représente Saint-Bernard de Menthon, patron des chanoines, et saint Pierre-Aux-liens, patron de la paroisse de Lens sur un côté. De l’autre, saint Théodule, patron du Valais, et saint Maurice, tenant la palme du martyr toisent le visiteur. Tous se situent sous le regard du Christ-Roi qui orne la voûte.

Une colline pour les marcheurs

Mis à part un couple de retraités, l’esplanade est déserte. «On est loin de la fréquentation qu’a connue la colline pendant le confinement. Les gens venaient prendre l’air, c’était tous les jours dimanche», relate Jean-Daniel Emery. Le Châtelard reste très prisé des marcheurs.

En tout 16 sentiers quadrillent la colline et offrent de belles randonnées. Au gré des intersections des parcours, tous ou presque passent au pied du Christ-Roi.

Plusieurs chemins partent ou arrivent au sommet. On peut notamment rejoindre Saint Léonard, dans la plaine, en une heure 20 ou suivre la crête du Châtelard jusqu’au sommet. Il est aussi possible de filer le long du Grand Bisse de Lens, restauré et «remis en eau» en 2010.

Une statue de la Vierge et une excavation dans la roche rappellent la grotte de Lourdes | © Bernard Hallet

Dévotion à la Vierge

Le président du Conseil de gestion m’entraîne dans un chemin en pente douce qui mène en quelques enjambées à un petit sanctuaire à ciel ouvert. Trois bancs posés dans un écrin de verdure permettent de se reposer et de se recueillir au pied d’une statue de la Vierge.
Elle trône dans une modeste excavation gagnée sur la roche. Une paroissienne fleurit encore régulièrement ce petit Lourdes sous-bois où quelques cierges brûlent en permanence. Des pèlerins passent encore. L’expression de la foi perdure discrètement à l’ombre de la forêt.

Malgré le dénivelé et les arbres, ce Christ-Roi est souvent visible. La tête penchée vers la terre, impassible, le colosse de cuivre couronné continue de veiller sur le Valais. (cath.ch/bh)

Pie XI | Domaine public

La royauté sociale du Christ
«Il faut tenir compte du contexte géopolitique de l’époque, bien au-delà du Valais, dans lequel le chanoine Pierre Gard a voulu ériger le Christ-Roi», note François Schmitt, enseignant à l’Ecole de Commerce et de Culture Générale de Sierre. Il s’est intéressé de très près à l’histoire du Christ-Roi.
En 1935, à l’heure où Mgr Victor Bieler bénit la statue nouvellement érigée, l’Espagne voit s’affronter dans une guerre fratricide la société traditionnelle et l’idéologie du temps, Mussolini règne sur une Italie qu’il a mise au pas, Adolf Hitler conduit l’Allemagne dans le totalitarisme nazi et Staline a pris le pouvoir absolu à Moscou. Le nouveau mode de production industrielle bouleverse les schémas sociaux dans les pays européens où les tensions sont fortes.
Le pape Pie XI met donc en garde les catholiques contre un ordre sans Dieu et «intrinsèquement pervers». Le problème de l’athéisme public, dont la meilleure représentation est à ce moment l’Union soviétique, oblige Pie XI à entrer dans une discussion sur le rapport entre le règne du Christ et le gouvernement des Etats temporels. Selon Pie XI, Jésus n’est pas seulement Roi dans un sens figuratif, mais aussi dans un sens humain effectif. Et selon la doctrine catholique, Jésus occupe une double fonction de Rédempteur et de Législateur.
Le pontife publie le 11 décembre 1925 son encyclique Quas primas, sur la royauté sociale de Jésus-Christ. «Face à tous ces périls, détaille François Schmitt, le pape recommande à chacun de reconnaître le Christ comme son roi. Il prône le respect du bien du prochain dans une perspective sociale». Le pape institue la fête du Christ-Roi  célébrée aujourd’hui le dernier dimanche de l’année liturgique soit  la fin du  mois de novembre.
La réalisation d’une statue du Christ-Roi est une manière de matérialiser la royauté sociale du Christ. L’Eglise catholique, hostile au communisme, y trouve une réponse adéquate. Le Christ-Roi du Valais n’est pas un exemple isolé: en 1934, un Christ-Roi est érigé dans la vallée des Houches, près de Chamonix.  Au Brésil la célèbre statue du Christ rédempteur sur le pic du Corcovado dominant la baie de Rio de Janeiro a été érigée en 1931-32.
A Fribourg, on décide en 1930 de construire une nouvelle église du Christ-Roi dans le quartier de Pérolles. Sa réalisation ne sera cependant effective qu’au début des années 1950. BH

>Tous les vendredis, du 3 juillet au 7 août, si la météo le permet, un chemin de croix est organisé à 18h30, suivi d’une messe célébrée à 19h à la chapelle du Christ-Roi.
>Nombreuses possibilités de randonnées sur la colline du Châtelard. Un guide présentant 16 marches est disponible auprès de l’office du tourisme.

Bernard Hallet

Portail catholique suisse

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