Bellelay: «îlot» de baroque autrichien aux confins ouest

L’ancienne abbaye des Prémontrés de Bellelay, dans le Jura bernois, est surtout connue comme le berceau de la «Tête de moine», le fromage aux rosettes. Mais le lieu, qui abrite aujourd’hui un institut psychiatrique, attire également encore beaucoup par son architecture grandiose et originale, ainsi que par une riche offre culturelle.

Raphaël Zbinden

Le grand bâtiment blanc se dévoile au bas d’une colline, après une longue route sinueuse à travers le relief jurassien. Le lieu, entouré de profondes forêts, semble imposer solitude et sérénité. Un endroit idéal pour la contemplation et la prière, même si l’on n’y voit plus guère de têtes de moines. Ce sont surtout des blouses blanches qui sont visibles autour de l’abbaye. L’endroit accueille en effet les Services psychiatriques du Jura bernois – Bienne-Seeland.

Ecrin d’art visuel et de musique

Pierre-Yves Moeschler m’accueille devant l’église. Il dirige la Fondation de l’Abbatiale de Bellelay, mandatée par le canton de Berne pour gérer ce qui est à présent un espace culturel. Passé la porte, je suis impressionné par la hauteur des plafonds du bâtiment déjà imposant de l’extérieur.

L’abbaye de Bellelay est entourée de denses forêts | © Raphaël Zbinden

La «nudité» de l’endroit me frappe également. Un immense espace libre s’étend devant moi. Il est en fait occupé principalement lors des concerts et des expositions d’art contemporain, que l’église désacralisée accueille habituellement dans la période printano-estivale. Cette année, coronavirus oblige, le programme musical, qui commence en mai, a dû être reporté au mois d’août.

Pierre-Yves Moeschler assure que des gens viennent de loin pour assister aux concerts et admirer les expositions. Les œuvres d’artistes de renommée suisse voire internationale doivent «entrer en dialogue» avec l’architecture du lieu, assure l’historien. Le travail de la Fondation est d’organiser ces manifestations culturelles. Elle veille également à ce que les œuvres musicales correspondent à l’acoustique du lieu, plus adapté aux créations médiévales que modernes.

Sobriété heureuse

Etonnante est aussi la sobriété de la décoration à l’intérieur de l’église. Outre quelques fresques, des orgues et un autel, cette simplicité contredit l’image «foisonnante» que l’on a de l’architecture baroque.

«C’est que tout le mobilier a été vendu», remarque Pierre-Yves Moeschler. Le dépouillement de l’église coïncide avec le départ définitif des religieux, en 1798.

Un abandon qui s’est produit dans le sillage de l’invasion, en 1797, de l’évêché de Bâle par les troupes françaises et le rattachement de la région à la République. Les règles françaises de nationalisation des biens du clergé et de fermeture des abbayes se sont immédiatement appliquées. Les Pères de Prémontré ont dû quitter les lieux et tout le mobilier a été vendu aux enchères au 18e siècle.

L’intérieur de l’abbatiale de Bellelay est particulièrement dépouillé | © Raphaël Zbinden

Des pièces existent encore dans les églises, catholiques ou protestantes, des environs. Le grand orgue, une structure impressionnante, n’est qu’une reproduction à l’identique de l’instrument d’origine. Ce dernier a été détruit dans l’incendie du temple protestant de La Chaux-de-Fonds, qui l’avait acquis lors des enchères du 18e siècle. Les plans avaient heureusement été conservés.

Rayonnement multiple

L’histoire avait pourtant bien commencé pour cette abbaye fondée au 12e siècle par l’ordre des chanoines réguliers de Prémontré. Elle-même une filiale de l’abbaye du Lac de Joux, elle avait essaimé dans la région, notamment à Grandgourt (JU) et à Gottstatt (BE). Bellelay, reliée à toutes les autres abbayes de l’ordre, est devenue au fil du temps un centre spirituel, économique et politique majeur dans la région. L’abbaye possédait de nombreuses terres céréalières et des vignes au bord du lac de Bienne. Elle avait aussi acquis un important rayonnement intellectuel, avec la création d’un collège, en 1772, dont le bâtiment n’existe plus aujourd’hui.

Pierre-Yves Moeschler est président de la Fondation de l’Abbatiale de Bellelay | © Raphaël Zbinden

Même l’arrivée de la Réforme, au 16e siècle, n’a pas ébranlé outre mesure le monastère. Dans une forme de particularisme régional, les paysans continuaient à payer, sous régime protestant, leurs impôts aux seigneurs catholiques. L’Abbé de Bellelay était même chargé de nommer le pasteur local.

L’église «phénix»

L’abbaye de Bellelay fut frappée trois fois par des incendies. Le premier intervint en 1402 et fut suivi d’une reconstruction immédiate. Pendant la Guerre de Souabe, qui opposa en 1499 la Confédération suisse au Saint-Empire romain germanique, sévit le deuxième incendie, allumé par des soldats pillards. La consécration solennelle de la nouvelle église, de style gothique, a lieu en 1513. Vers la Pentecôte de 1556, un troisième incendie dévasta l’abbaye qui se releva grâce à des contributions venues des paroisses de Soleure et de Delémont.

Mais l’église «phénix» a acquis le visage baroque qu’elle a toujours aujourd’hui entre 1710 et 1714. Un choix architectural un brin «exotique», puisque les Prémontrés ont fait appel à l’architecte Franz Beer von Blaichten, spécialiste du baroque dit «du Vorarlberg», une région d’Autriche proche de la Suisse. L’architecte avait déjà bâti deux églises du même style en Suisse, à Rheinau, actuellement dans le canton de Zurich, et à Saint-Urbain, dans celui de Lucerne. Des ouvrages toutefois moins imposants que l’abbatiale jurassienne, qui est devenue l’exemple le plus occidental de l’architecture du Vorarlberg.

Son apparence a cependant changé depuis cette époque. Les clochers, surmontés à l’origine de deux bulbes en cuivre, ont été tronqués dans les opérations de récupération du métal, après que le monastère ait été abandonné.

Le grand orgue de l’abbatiale de Bellelay a été reproduit à l’identique de celui d’origine | © Raphaël Zbinden

Suite au départ des moines, en 1797, l’abbatiale a été utilisée comme grange ou comme remise. L’idée d’une réaffectation du lieu commence malgré tout à germer dans les années 1890. En 1891, le canton de Berne rachète toute la propriété de Bellelay. Après une première rénovation, le monastère est transformé en hôpital psychiatrique en 1899.

Regain de spiritualité

Quant à l’abbatiale, elle reste à l’abandon durant les décennies suivantes. Les catholiques de la région ne revendiquent pas le lieu, les villages avoisinants ayant tous leur propre église. Dans les années 1950, alors que le Jura est moins divisé confessionnellement que par le passé, le gouvernement bernois finit par s’intéresser à l’édifice. Pour faire en sorte qu’aussi bien les communes protestantes que catholiques participent au financement, le lieu est dédié à une utilisation laïque.

Après une restauration terminée en 1960, le nouvel espace est finalement consacré en priorité à la culture. Depuis 1970, des expositions d’art contemporain s’emploient chaque année à mettre en valeur le lieu. Actuellement, la musique et les arts visuels magnifient l’endroit en alternance.

L’orientation entièrement profane donnée à l’abbatiale a tout de même interrogé des acteurs religieux de la région. «Certains pensaient qu’un tel lieu devait retrouver une forme d’aspiration spirituelle», souligne Pierre-Yves Moeschler. Un comité interconfessionnel, qui réunit les communautés anabaptiste, réformée et catholique, s’est donc créé pour apporter une touche religieuse au programme culturel. Cela se concrétise principalement par des concerts de musique sacrée.

«L’offre globale de Bellelay en fait un rendez-vous culturel obligé pour toute la région», assure Pierre-Yves Moeschler. L’abbaye, si elle n’est plus dédiée directement à la louange divine, a donc trouvé de multiples autres façons d’élever les âmes. (cath.ch/rz)

La Tête de moine, l’héritage culinaire des Prémontrés

La production du fromage appelé «Tête de moine» a été lancée il y a de cela très longtemps par les religieux de Bellelay. Il s’agissait d’une petite meule d’un fromage à pâte mi-molle, au goût particulier, explique Pierre-Yves Moeschler. Une fois les moines partis, en 1797, les producteurs laitiers de la région ont conservé la tradition.

Dans sa jeunesse, l’historien se rappelle que la Tête de moine se râpait, avec une certaine difficulté. Il y a environ 30 ans, quelqu’un a eu l’idée de la découper à l’aide d’une girolle, qui façonne des «rosettes» de fromage, esthétiques et faciles à consommer. Cette invention a rendu le fromage célèbre dans le monde entier et a dopé sa production.

La promotion de la Tête de moine est également dans l’agenda de la Fondation de l’Abbatiale de Bellelay. Il est prévu que de prochaines manifestations à l’abbaye associent les thèmes du fromage et de la musique. RZ

Des visites guidées de l’abbatiale sont possibles sur réservation.

Raphaël Zbinden

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