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Malaisie: Entre Dieu et Mammon (290796)
Le grand écart des Malais musulmans face au monde moderne
Paris/Kuala Lumpur, 24juillet(APIC) Sous le titre «Entre Dieu et Mammon»,
«Eglises d’Asie» – des Missions étrangères de Paris – publie un dossier sur
la Malaisie. Et s’interroge sur le grand écart des Malais musulmans face au
monde moderne. Un monde moderne que les ultras du «Parti Islam Malaysia»,
puissant dans l’Etat du Kelantan, voient d’un mauvais oeil. Dont la montée
inquiète les musulmans libéraux, ouverts à une Malaisie qu’ils veulent résolument tournée vers l’avenir. Quitte à ouvrir quelques brèches dans des
traditions encore bien ancrées dans ce pays de l’Asie du sud-est.
Le très encombré marché central de Kuala Lumpur est un aimant puissant
pour les jeunes Malaisiens. L’espace, qui ressemble à un énorme hangar, abrite une multitude de boutiques de vêtements à la mode, de fausses antiquités, de chemises «batik». Dans la foule des promeneurs de l’après-midi, on
peut voir un petit groupe de jeunes filles malaises. Elles sont habillées
dans des «purdah» presque complets – robes noires ou bleues marines les
couvrant des pieds à la tête -, marchent les yeux baissés et murmurent à
l’oreille les unes des autres, la main dans la bouche.
Dans un contraste que l’on pourrait croire délibéré, un autre groupe
passe: ce sont des adolescents des deux sexes, cheveux au vent, riant et
parlant un peu trop fort, tous habillés de la même manière dans des jeans
moulants et des T-shirts qui proclament leur préférence pour des groupes de
«hard rock»…
Rupture?
Les deux groupes de jeunes ont quelque chose de commun: ils sont d’ethnie malaise et donc musulmans. Pour certains Malaisiens, une scène comme
celle du marché de Kuala Lumpur est symptomatique de la menace qui pèse sur
l’islam dans le pays. Signes des divisions qui déchirent un islam qui essaie de s’adapter aux changements ayant marqué le pays après trois décennies de croissance économique rapide? Ou plus simplement signes d’une rupture culturelle, d’une lézarde dans les traditions?
Pour d’autres, l’existence de telles contradictions de surface est la
preuve que leur religion ne s’identifie pas seulement au refus du monde moderne mais qu’»elle y est florissante». «La Malaisie est à l’avant-garde du
changement dans le monde islamique», dit Karim Raslam, jeune avocat de Kuala Lumpur. «Nous sommes le pays musulman le plus urbanisé et le plus industrialisé du monde», ajoute-t-il avec une certaine fierté en montrant du
doigt les gratte-ciel de la ville qu’il qualifie de «travaux de l’islam».
Pour un islam «séculier» plutôt que pour des mollahs conservateurs
Dans un quartier tranquille de la banlieue, à quelques kilomètres du
centre de la capitale, on trouve le quartier général du «Parti Islam Malaysia», plus communément appelé PAS. Pour ce parti politique aussi, «Islam
Boleh», c’est-à-dire «l’islam est capable». C’était le slogan principal de
la campagne du PAS aux élections nationales de 1995. Pour Nik Aziz Nik Mat,
principal dirigeant de ce parti et Premier ministre de l’Etat du Kelantan,
au nord de la Fédération de Malaisie, le sens du slogan est simple: l’islam
peut prospérer dans le monde moderne sans s’abaisser à des compromis.
Le parti de Nik Aziz n’a gagné que sept sièges au parlement fédéral au
cours des élections générales de l’année dernière. Il a cependant conservé
sa base politique principale du Kelantan, le seul Etat malaisien contrôlé
par l’opposition. La victoire du PAS dans cet Etat fut surtout le fruit de
loyautés régionales. Selon les observateurs, ces élections générales ont
démontré la préférence des musulmans malais pour l’islam «séculier» et tolérant de Mahathir, Premier ministre fédéral, et de l’UMNO (United Malays
National Organisation), le parti majoritaire, plutôt que pour celui, plus
strict, du PAS et des mollahs conservateurs.
Un carrefour
Pour beaucoup de Malaisiens, la société multi-ethnique du pays rend impossible une poussée fondamentaliste de type moyen-oriental: «Nous avons
toujours été un carrefour où les gens sont forcés de composer avec des nonmusulmans», témoigne un Malais de profession libérale. «Nous ne pouvons pas
nous réfugier dans des groupes exclusivement musulmans», ajoute-t-il. «Il
est impossible que le PAS puisse un jour devenir majoritaire dans ce pays»,
affirme pour sa part Chandra Muzaffat, intellectuel et militant social célèbre: «A moins d’une corruption massive, y compris de l’UMNO, mais ce
n’est pas ce qui est en train de se passer, et cela n’arrivera pas de sitôt».
En dépit des bénéfices économiques amenés par la croissance, les changements, parfois brusques qui les accompagnent ont créé un malaise profond
chez beaucoup de musulmans malaisiens. L’érosion des valeurs malaises traditionnelles du «kampung» ou village, par l’urbanisation rapide, la télévision et la mentalité de société de consommation, a provoqué chez les Malais
un renouveau paisible mais intense d’intérêt pour l’islam.
«Il y a 20 ans, j’aurais gardé ceci comme une pièce de musée à mes enfants», dit Subky Abdul Latif en brandissant son «kopiah» (calotte blanche
tricotée que l’on porte pour aller à la mosquée). Subky Abdul Latif est
membre du comité du PAS et porte-parole du parti pour Kuala Lumpur. «Aujourd’hui, 80% des musulmans possèdent un ’kopiah’ et le portent. Personne
n’exige qu’ils le mettent, mais ils le font parce que les gens qui ont de
la morale le font, estime-t-il.
Pour beaucoup de Malais cependant, la véritable question est de savoir
qui est moral et qu’est-ce que la morale. Au PSA, la question ne se pose
pas. Dans le passé, le gouvernement du Kelantan a essayé de changer le code
pénal de l’Etat afin d’y inclure des punitions islamiques comme la lapidation pour l’adultère et l’amputation des mains pour le vol. L’initiative,
qui aurait exigé un amendement de la Constitution de l’Etat fédéral, a été
bloquée par Kuala Lumpur. Devenu moins ambitieux, le gouvernement du PAS a
récemment décidé d’imposer la ségrégation des sexes dans les queues qui se
forment aux caisses des supermarchés.
Purs et durs…
Les tentatives d’application stricte de la loi islamique ne se limitent
pas à l’Etat du Kelantan, contrôlé par le PAS. Les affaires religieuses dépendent généralement des gouvernements particuliers qui imposent les lois
islamiques avec un degré d’enthousiasme qui varie d’un Etat à l’autre. Dans
l’Etat méridional du Johor, voisin de Singapour et qui jouit du taux de
croissance le plus élevé de la fédération, les autorités religieuses essaient d’instituer la flagellation publique comme sanction de l’adultère.
Tout ceci inquiète profondément les musulmans libéraux comme Noraini Osman, co-fondatrice d’une association de musulmanes issues des professions
libérales. Elle condamne ce qu’elle considère comme des tentatives «instinctives d’application de la force brute pour résoudre des problèmes créés par la collision entre l’islam et le monde moderne. Il y a chez nous une
forme de panique qui provient de ce qu’ils voient dans la rue», affirme-telle en faisant référence aux groupes traditionnalistes comme le PAS ainsi
qu’aux enseignants et intellectuels islamiques qui font pression pour que
l’on impose les prescriptions les plus radicales du coran.
Noraini Ossman illustre son propos en donnant l’exemple de la décision
prise dans le Kelantan par le PAS d’interdire aux femmes de travailler la
nuit afin qu’elles ne puissent pas être agressées: «On ne peut pas résoudre
le problème en essayant de contrôler les femmes, en les confinant chez elles et en les forçant à se conformer. C’est comme si, étant médecin et ne
pouvant trouver de solution pour guérir une jambe malade, vous décidiez de
la couper».
Entre récupération et aliénation
Le Mouvement de la jeunesse malaisienne, connu pour son acronyme malais
«Abim» est l’un des groupes qui recherchent des voies intermédiaires. Le
vice-premier ministre actuel, Anwar Ibrahim, fut l’un des fondateurs du
groupe au moment de la première résurgence islamique des années 1970. Le
programme du mouvement inclut des actions éducatives pour aider ceux qui,
aux yeux d’»Abim» et de beaucoup de musulmans malaisiens, sont les plus
susceptibles, sous la poussée du monde moderne, de «dériver loin de leur
ancrage islamique: les jeunes Malais dont beaucoup arrivent tout juste de
leurs «kampungs» pour travailler dans les usines de la ville. Selon le président d’»Abim», Mohamad Nur Manuty, «les ouvriers d’usine s’éloignent de
leur identité à cause de la pression que leur fait subir l’industrialisation». A travers ses programmes, dit-il, «»Abim» cherche à les convaincre,
non à leur faire la leçon».
A l’opposé de cette «récupération» de ces jeunes musulmans, certains de
leurs compatriotes se révoltent contre le vide de la vie moderne, tout en
cherchant refuge dans quelque chose de plus fort que la piété conventionnelle organisée de l’islam. Par exemple la secte fondamentaliste «Al-Arquam», qui se targuait d’avoir un chef capable d’entretenir un dialogue
avec le prophète Mohamet. Le gouvernement a mis un frein – sinon plus – aux
activités du groupe en 1995, et arrêté son leader sous l’inculpation
d’avoir diffusé des enseignements «déviationnistes».
Seule une petite partie de la population musulmane se joint à des sectes
de ce genre. La grande majorité explore des voies intermédiaires entre le
fondamentalisme et l’apostasie, aux dires de Chandra Muzaffar. Qui estime
en conclusion que le développement économique rapide ne détournera pas les
musulmans malaisiens de leur foi. Il pense plutôt que cette évolution les
incitera en fin de compte à déterminer par eux-mêmes ce qui est islamique
et moral. Et ce qui ne l’est pas. (apic/eda/pr)
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