Lorenzo Laini: «A St-Justin, j'ai beaucoup voyagé!»

En 34 ans à la tête de la Cité Saint-Justin de Fribourg, Lorenzo Laini a vu passer pas moins de 10’000 étudiants de plus de 170 nationalités. «Il ne manque à mon ‘palmarès’ que quelques micro-Etats d’Océanie», explique le Tessinois d’origine, à la veille de son départ à la retraite. «J’ai ainsi beaucoup voyagé sans voyager».

En plein cœur de Fribourg, juste en face de l’Université Miséricorde, le bureau de Lorenzo Laini, à la rue de Rome 5, est l’épicentre d’un microcosme. Depuis sa fondation en 1927, le Foyer St-Justin accueille des jeunes, hommes et femmes, du monde entier qui viennent se former dans les universités ou les hautes écoles suisses. Ils sont aujourd’hui 210, répartis dans les divers bâtiments du campus disposés dans la verdure d’un grand parc.

«Après la crise du COVID-19 qui nous a frappés au printemps et en été, avec des maisons qui se sont vidées, et des pertes sèches sur les loyers, nous avons de nouveau quasiment fait le plein pour la rentrée d’automne», se félicite le directeur qui quittera ses fonctions à la fin octobre 2020. Une dizaine d’étudiants venus d’Espagne, du Brésil, d’Inde et des Etats-Unis sont actuellement en quarantaine sanitaire. Nous avons été contraints d’adapter nos règles et notre fonctionnement, mais tout se passe bien».

«St-Justin, c’est ma vie«

La Cité St-Justin accueille des jeunes de tous horizons DR

«St-Justin, c’est (c’était) ma vie !» L’expression jaillit du cœur. Le lien de Lorenzo Laini avec St-Justin remonte à 1975. «J’avais 19 ans, je débarquais du Tessin où j’ai grandi pour mes études Fribourg, car à l’époque, le canton transalpin n’avait pas d’université. Cherchant à me loger, je me suis présenté au Foyer St-Justin, où le directeur, le Père Bernardin Wild, a été très content de m’accueillir comme seul et probablement premier Tessinois dans son institution.» A l’époque, le Foyer est déjà mixte ce qui était plutôt rare, voire scandaleux, pour une institution catholique. Il y avait une trentaine de filles pour cent cinquante garçons.

«La plupart des résident ne connaissent au départ rien de la vie en Suisse, ni nos coutumes, ni nos lois, ni notre administration, sans parler du climat.»

Gloria Rios, originaire de Colombie, arrive au Foyer St-Justin quatre ans plus tard, en 1979. Elle deviendra sa femme en 1984. Le jeune couple s’installe dans un appartement, qui est toujours le leur, dans une des maisons de la Cité. En 1986, le Père Bruno Furrer, qui dirige la Cité, propose à Lorenzo le poste d’adjoint à la direction. «Cela tombait bien. Nous attendions notre premier enfant et j’étais content d’avoir un travail fixe à 100%. J’avais fait jusque-là de nombreux remplacements en tant qu’enseignant de français et d’italien au Tessin et à Fribourg. Je pensais occuper ce poste pendant deux ou trois ans, avant de m’orienter vers l’enseignement ou le travail social. Comme j’avais aussi travaillé dans des centres de requérants d’asile, j’étais déjà sensibilisé aux rencontres interculturelles… et j’habitais dans la maison! Lorenzo et Gloria n’ont plus bougé depuis.

Un grand frère, un papa, un grand-père

La tâche principale du responsable de la Cité St-Justin est l’accueil et l’accompagnement des résidents. «Je suis à disposition pour toutes sortes de problèmes. Je suis souvent le premier interlocuteur des jeunes qui débarquent en Suisse et à Fribourg pour leurs études. La plupart du temps, ils ne connaissent rien de la vie en Suisse, ni nos coutumes, ni nos lois, ni notre administration, sans parler du climat.»

Construit en 1998, le bâtiment no 9 de la Cité St-Justin de Fribourg compte 102 chambres | Cité st-Justin

«J’étais d’abord leur grand-frère, je suis devenu leur papa et puis leur grand-père», plaisante Lorenzo. Avec beaucoup de bons moments, mais aussi des épreuves. «Une part non négligeable de nos pensionnaires ont des problèmes psychiques, psychologiques, voire psychiatriques. Je me souviens d’une jeune femme qui portait toujours un casque avec des antennes et plaçait des guirlandes partout. Cela dit, elle était tout à fait agréable et sérieuse dans ses études. Cet Iranien ou ce Burkinabé qui se sont mis un jour à tout casser autour d’eux au point de devoir faire intervenir la police ont laissé des souvenirs plus douloureux. Comme les suicides. Une dizaine de tentatives dont six réussies. «Le plus dur est non seulement les démarches sur le moment avec la police et le médecin légiste, l’annonce aux familles, mais aussi lorsque les parents viennent récupérer les affaires de leur fils ou de leur fille. Que leur dire?»

Un voyageur immobile

Durant toutes ces années, la chose qui a le plus fasciné Lorenzo a été la découverte de l’autre, de son pays, de sa culture, de sa religion. «Sans n’être jamais allé sur place, je connais des pays bien mieux qu’après un safari ou une virée touristique. Je suis capable presque à coup sûr de déterminer la nationalité d’un Africain ou d’un Asiatique.» «Un jour des Vietnamiens ont voulu me faire goûter un de leurs oeufs ‘centenaires’. Devant mon refus obstiné, ils m’ont traité de raciste. Mais la querelle n’a pas duré. Avec quelques Rwandais, nous allions à la piscine pour ‘brûler des calories’ que nous reprenions sitôt sortis de l’eau en éclusant quelques bières!»

«St-Justin, c’est un exemple d’une vie en commun entre races et religions.»

Discussions, conversions et baptêmes

Au-delà de la bonne humeur et de la plaisanterie, Lorenzo a beaucoup appris des échanges profonds avec certains résidents, notamment sur les questions religieuses. «Le foyer héberge des personnes sans aucune distinction de religion. Nous ne faisons pas de prosélytisme, mais nous acceptons volontiers l’échange et les questions. Quelquefois cela a conduit à des conversions, voire des baptêmes. Mais aujourd’hui, la grande majorité de nos hôtes sont agnostiques et ne s’intéressent pas à ces questions», note Lorenzo Laini avec une pointe de regret. La chapelle reste un des pôles du foyer fribourgeois. «Mais nous prêchons surtout par l’exemple de notre vie. J’apprécie beaucoup le pape François qui nous invite à aller aux périphéries. Ici vers des personnes qui ont perdu la foi, ou ne l’ont jamais connue.»

Lorenzo Laini, directeur de la Cité St-Justin de Fribourg, présent le T-shirt du 90e anniversaire de la fondation de l’Oeuvre St-Justin (photo Maurice Page)

Pour le directeur, le fait de ne faire aucune distinction de personne, de nationalité, de religion ou de classe sociale est vraiment l’ADN de St-Justin. «C’est l’exemple d’une vie en commun entre races et religions.»

Toujours plus de restrictions pour les étudiants étrangers

Une vie en commun qui exige du directeur aussi pas mal de travail administratif, gestion des locations, du personnel et des bâtiments, discussions avec les partenaires de l’Université, de la Confédération, du canton ou de la Ville, etc. Pendant ces 34 ans, la Cité St-Justin a connu en outre de nombreuses rénovations, transformations et constructions avec un nombre de résidents toujours dans la fourchette des 200.

Pour l’avenir, Lorenzo Laini s’inquiète surtout de la difficulté grandissante d’obtenir des permis de séjour pour les étudiants étrangers en Suisse. «Suite aux initiatives d’un certain parti, les conditions sont toujours plus strictes. Nous n’avons ainsi pour cette rentrée que deux ressortissants d’Afrique noire.» (cath.ch/mp)

Engagement politique

A l’engagement professionnel et familial, Lorenzo Laini a ajouté l’activité politique. Il a siegé pendant dix ans au Conseil général de la ville de Fribourg, dans les rangs du Parti chrétien social (PCS). «Je ne voulais pas aller au parti démocrate chrétien, beaucoup trop bourgeois à mes yeux, et je ne pouvais pas aller chez les socialistes que je ne suivais pas sur des questions éthiques. J’ai donc choisi le PCS et ses positions chrétiennes.» Comme élu, il obtiendra notamment l’inscription d’une contribution de 1 centime par m³ d’eau pour l’aide au développement.
Elu à la commission des naturalisations, il en assume la présidence durant cinq ans. Fort de l’expérience de St-Justin, il tente d’offrir de bonnes conditions aux candidats au passeport suisse. «J’ai défendu l’idée que les conditions, notamment la connaissance de la langue, ne pouvaient pas être les mêmes pour des gens sans formation que pour des universitaires.»
Père de quatre enfants et grand-père d’une petite fille, Lorenzo pratique aussi le chant choral. MP

Jean-Marc Wild sera le prochain responsable de la Cité St-Justin de Fribourg | Maurice Page

Jean-Marc Wild le successeur

Après plus d’une vingtaine d’années comme assistant pastoral et aumônier, Jean Marc Wild, de Marly, a choisi un engagement plus diaconal. Il reprendra la responsabilité de la Cité St-Justin dès le 1er novembre 2020. Dessinateur en bâtiment de formation, il a gardé le goût du travail manuel. Pendant plus d’un an, il a collaboré à la conciergerie de la Cité. Comme futur responsable, il connaît ainsi très bien les attentes de la base. «Après 34 ans de présence de Lorenzo Laini, je dois trouver mes marques et mettre en place une nouvelle organisation, puisque l’intendante, responsable du personnel de nettoyage et le concierge, responsable des bâtiments, sont également arrivés à la retraite.» MP

Les intuitions du fondateur François Charrière

En fondant en 1927, à Fribourg, un foyer pour accueillir quelques étudiants chinois, l’abbé François Charrière, qui deviendra plus tard évêque de Lausanne Genève et Fribourg, n’imaginait sans doute pas l’extension qu’allait prendre cette œuvre.
Au-delà des changements survenus dans le monde et dans l’Eglise depuis 1927, les intuitions de l’abbé Charrière sonnent encore étonnamment justes. La charte qui régit St-Justin repose toujours sur ces mêmes bases.
L’œuvre sera missionnaire, mais par l’accueil plutôt que par l’envoi. La méthode ne sera pas celle du prosélytisme, mais celle de la rencontre à travers la vie commune quotidienne. St-Justin sera un foyer où étudiants suisses et étrangers vivront ensemble dans l’échange et le dialogue.
Pour l’abbé Charrière, «l’œuvre St-Justin a été fondée d’abord pour aider à constituer en pays de mission une élite laïque.» Dès le départ, il soutient la formation, non seulement de prêtres, mais d’ingénieurs, d’avocats, de médecins, de journalistes…
En permettant à des jeunes des pays du Sud d’acquérir ici en Suisse ou dans leur pays d’origine une solide formation, St-Justin offre des gages pour un développement durable. MP

Maurice Page

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