1870-1900: la fin du pouvoir temporel de l'Eglise catholique

Par Camille Dalmas/I.Media

Il y a 150 ans, le 20 septembre 1870, le pape Pie IX perdait au profit du roi d’Italie Victor-Emmanuel II le contrôle temporel qu’il avait sur Rome depuis plusieurs siècles; 30 ans après, jour pour jour, son successeur Léon XIII abolissait les Etats pontificaux et ouvrait la porte à une nouvelle forme de souveraineté. Pendant ces trois décennies marquées par une profonde remise en question, le Saint-Siège a opéré une révolution afin de trouver sa place à l’ombre de la modernité.

Dans tous les livres d’histoire des écoliers italiens, l’épisode porte le nom de la «Brèche de la Porta Pia«: le 20 septembre, à 9h, après avoir initié plusieurs offensives simultanées, l’artillerie du nouveau roi d’Italie troue l’antique mais épaisse muraille de la cité papale, au niveau de la Porta Pia, au nord-est de la ville. Les troupes royales pénètrent dans les jardins de la villa Bonaparte, actuelle résidence de l’ambassade de France près le Saint-Siège. Depuis une décennie, une frange importante de la scène politique milite pour l’achèvement de la réunification italienne et le départ des troupes françaises pour la guerre contre la Prusse donne au roi Victor-Emmanuel II l’occasion de récupérer la capitale historique de la péninsule. 

Photo de septembre 1870 permettant de voir (à droite) la brèche de l’entrée de la Porte Pia | Wikimedia/Domaine public

La Breccia

Après avoir tenté de trouver une solution diplomatique avec un pontife particulièrement réticent, d’autant plus qu’il vient de voir son autorité dogmatique renforcée par la promulgation de l’infaillibilité pontificale le 18 juillet 1870 à la demande du concile Vatican I, l’offensive est finalement décidée. Rome tombe en quelques heures. Sous les coups de canon du général Raffaele Cadorna, la brèche de la porta Pia permet à deux bataillons d’entrer et d’occuper la cité papale, malgré quelques actes de défense héroïques de l’armée pontificale. L’annexion effective aboutissait dans les faits quelques jours plus tard seulement, après le résultat sans appel du plébiscite d’intégration au royaume d’Italie. Elle résultait principalement de l’abstention des masses populaires de la Ville: 133’681 «oui» contre seulement 1’507 «non». Et le 1er juillet 1871, Rome devenait la capitale italienne.

En seulement quelques heures a disparu l’une des plus anciennes entités politiques d’Occident. L’intransigeance du pape Pie IX pendant les jours précédant la prise de la Cité éternelle est connue: refusant les solutions proposées par Victor-Emmanuel II – il jugeait ces dernières indignes d’un «fils affectueux qui se prétend professer la foi catholique» –, il semble avoir été convaincu jusqu’à la fin que le suzerain n’oserait pas le défier. Une réaction probablement liée à l’affection importante que lui témoigne la population romaine pendant ces jours d’incertitudes. Selon plusieurs témoignages, il se serait même écrié, dix jours seulement avant la Breccia: «Je ne suis ni prophète ni fils de prophète, mais je vous assure que vous n’entrerez pas à Rome». 

Les Etats pontificaux en 1849 | © Sémhur / WikimediaCommons / CC-BY-SA-3.0

Un pape sans domaine

Pourtant, avec une armée constituée de seulement 8’000 hommes, parmi lesquels les zouaves pontificaux, la Garde suisse et la Légion romaine – un corps français au service du pape –, la situation n’était pas en la faveur du pontife. En face se trouvaient 18’000 Italiens. Le 20 septembre, le cardinal Giacomo Antonelli, donnait l’ordre à son commandant, le général Hermann Kanzler, de n’opposer qu’une résistance symbolique avant d’accepter la capitulation, afin «qu’il ne soit jamais dit que le vicaire du Christ, bien qu’injustement agressé, a consenti à un grand carnage». 

Les dernières heures du pouvoir temporel sont mal connues: le pontife aurait célébré une messe pendant que l’artillerie italienne pilonnait ses murailles, dit-on. Apprenant aux alentours de 9h que les armées unitaires avaient franchi les remparts, il aurait donné l’ordre de la capitulation, et aurait annoncé la nouvelle aux ambassadeurs présents dans le Palais pontifical.

On sait en revanche qu’il a ensuite fait rédiger une protestation officielle contre «le dépouillement indigne et sacrilège des domaines du Saint-Siège et des sujets pontificaux qui a été commis par une usurpation violente et sacrilège». Il excommunia ensuite tous les responsables de l’usurpation, le roi Victor-Emmanuel II compris, puis se réfugia dans son palais et dénonça sa «captivité» jusqu’à sa mort en 1878. C’est l’époque de la «question romaine».

La fin d’un monde, le début d’un autre

Loin d’être une affaire purement pontificale ou italienne, la fin du pouvoir temporel papal résulte et accompagne de très importants bouleversements dans cette fin de 19e siècle. L’ordre géopolitique change: le pontife est la victime collatérale de la montée en puissance de l’Allemagne, unifiée par la victoire des troupes du prussien Otto Bismarck contre le défenseur de Pie IX, l’empereur français Napoléon III. Mais le choc culturel que représente la prise de Rome vient surtout de la crise spirituelle qu’elle va entraîner chez nombre de catholiques européens, à commencer par ceux d’Italie qui se voient intimer l’ordre de ne pas participer à la vie politique italienne. Dans les autres nations républicaines comme la France, l’ultramontanisme progresse, mettant à chaque fois en concurrence foi et appartenance nationale. 

La date choisie pour mettre fin à cette période d’incertitudes qu’on nomme «question romaine» est généralement celle des accords du Latran, signés le 11 février 1929 par Pie XI et le gouvernement fasciste de Benito Mussolini. Ces derniers sont à l’origine de la création de l’Etat du Vatican. Cependant, le 20 septembre 1900 – il y a 120 ans – Léon XIII avait de fait déjà dissolu officiellement les Etats pontificaux. Si la forme juridique du Vatican apportera en 1929 un cadre légal essentiel afin que la papauté puisse trouver sa place dans un environnement international de plus en plus normalisé, la monarchie pontificale avait fait preuve de réalisme dès 1900 en reconnaissant qu’elle ne règnera plus comme elle régnait sur le centre de l’Italie ou sur Rome au siècle précédent. 

Le cardinal Gasparri et Benito Mussolini signent les Accords du Latran, le 11 février 1929 | domaine public

Un pouvoir «en matière temporelle»

En supprimant les Etats pontificaux, Léon XIII avait ainsi déjà redéfini la souveraineté pontificale: tout en conservant l’héritage pétrinien, elle se concentrait alors sur sa mission de gouvernement universel de l’Eglise. De manière plus anecdotique, cette décision se voulait aussi un signe d’apaisement: craignant des manifestations hostiles, le gouvernement italien avait interdit aux pèlerins de se rendre dans Rome ce jour-là. Symboliquement, le chef de l’Eglise avait donc décidé de faire comprendre – malgré les différents toujours existants à l’époque – que, trente ans après, l’évêque de Rome tournait la page. 

Malgré les bouleversements qui l’avaient frappée brutalement en 1870, l’entité pontificale pouvait donc poursuivre sa principale mission, celle – pour reprendre la formule du cardinal Henri de Lubac – d’une autorité «dans son ordre» qui s’attelle au gouvernement spirituel des consciences. En abandonnant sa nature étatique et politique, le théologien français affirmait que l’Eglise catholique avait abandonné son pouvoir «sur le temporel» pour se présenter comme un pouvoir «en matière temporelle».

Ainsi le concevait d’ailleurs Léon XIII dans son encyclique Immortale Dei en 1885: «Dans les affaires humaines, tout ce qui est sacré à quelque titre, tout ce qui appartient au salut des âmes et au culte de Dieu, soit par sa nature, soit qu’il doive être considéré comme tel par son rapport au spirituel, tout cela ressortit à la puissance et au jugement de l’Eglise.» (cath.ch/imedia/cd(bh)

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