Les Eglises allemandes, de 1990 à 2020: rapprochées mais différentes

Le 3 octobre 2020 est célébré le 30e anniversaire de l’Unité allemande. Les Eglises ont joué un rôle majeur dans le processus de réunification des deux Allemagne. Aujourd’hui, elles se ressemblent de plus en plus, dans un contexte de sécularisation grandissant.

Le 9 novembre 1989 tombe le Mur de Berlin. La réunification allemande est en marche. Il faudra dix mois. Le 3 octobre 1990, le Tag der deutschen Einheit, le jour de l’Allemagne réunifiée, vient couronner le mouvement. Pourtant la réunion des deux Allemagne a surpris. «Avant 1989, personne ne croyait sérieusement à une possibilité de réunifier à court terme les deux Allemagne», confie le théologien et philosophe vaudois Jean-Marc Tétaz, excellent connaisseur du pays où il enseigne.

Mais le fruit était mûr. Dans les années 1980, la société est-allemande en a assez du régime communiste. Les Eglises offrent des contacts, des locaux, une logistique. «Après 1945, les Eglises ont été la seule réalité institutionnelle qui maintenait des contacts étroits entre l’Est et l’Ouest: les théologiens, les pasteurs, les évêques se connaissaient, note Jean-Marc Tétaz. Et la demande populaire en faveur de la réunification était si forte à l’Est qu’à partir de novembre 1989, il n’y avait plus de choix. Un des slogans de l’hiver 89-90 en RDA, c’était : «Soit le Deutsche Mark vient à nous, soit nous irons au Deutsche Mark».

Les contacts est-ouest existent depuis longtemps. Chaque Eglise occidentale, chaque secteur ecclésial, chaque paroisse soutient la partie orientale de l’Allemagne. Les experts évaluent à 4,5 milliards de marks (près de 2,5 milliards de francs) le flux financier des Eglises protestantes vers l’est, entre 1949 et 1989.

Marx et Hegel

L’opposition se met en marche. Les Landeskirchen protestantes sont en première ligne. Les églises de Leipzig et de Dresde accueillent alors des meetings politiques. «C’étaient les seules structures qui n’étaient pas liées au centralisme étatique», indique le sociologue Detlef Pollack. «Les Eglises protestantes étaient les seules institutions relativement libres au sein de la dictature communiste», relève de son côté Thomas Grossbölting, professeur d’histoire de l’Université de Magdebourg.

«Il y a eu une identification formelle entre une partie de l’opposition en RDA et les Eglises, note Jean-Marc Tétaz. Par ailleurs, le premier parti indépendant créé en RDA en octobre 1989, le SDP (Sozial Demokratische Partei), a été fondé par des théologiens protestants; ils lisaient Marx et Hegel pour pouvoir croiser le fer avec les idéologues du parti communiste, la SED. C’est pourquoi, après les élections libres en RDA, en mars 1990, des pasteurs sont devenus ministres».

Les Eglises jouaient déjà un rôle politique en République démocratique allemande | © Jacques Berset

La Stasi

Les Eglises jouaient déjà un rôle politique en République démocratique allemande. Mais le jeu n’est pas sans risques: l’engagement courageux de certains pasteurs n’a pas de soutien inconditionnel de leur hiérarchie. Et il y a, parmi eux, une infiltration importante de la police secrète, la Stasi. «Les appareils ecclésiastiques étaient contraints de collaborer avec les organes gouvernementaux. Certains professeurs de théologie, entre autres, étaient des collaborateurs informels de la Stasi», se souvient le professeur Tétaz.

La révolution (die Wende) se fera de manière pacifique, pas à pas. Les grandes prières pour la paix dans les églises est-allemandes manifestent la détermination du peuple, mais aussi sa volonté de ne pas subir les foudres d’un régime aux abois.

Sorties d’Eglise

Aujourd’hui, le paysage religieux dans les deux parties de l’Allemagne continue d’évoluer. En 1949, l’adhésion au christianisme était partagée par plus de 90% de la population. En 1989, 85% des Allemands de l’Ouest se reconnaissaient encore chrétiens, contre 65% maintenant: les sorties d’Eglise se sont multipliées. A l’Est, les chrétiens n’étaient que 25 à 30% au sortir de l’ère communiste: un chiffre qui n’a que peu évolué depuis. «En 1990, les Allemands de l’Est avaient d’autres problèmes à régler que leurs relations à une Eglise, tempère le sociologue Detlef Pollack. Ils devaient assurer leur survie professionnelle, retrouver une qualification, s’adapter à des changements de systèmes financier, juridique et social, etc. Et quand toutes les institutions s’effondrent, il est difficile de se confier à des institutions qui avaient des liens étroits avec la partie occidentale».

Alors des Eglises unifiées dans un pays unifié? Le compte n’y est pas. L’évêque catholique de Magdebourg, Mgr Gerhard Feige, le clame sans ambages: «Il serait utile et encourageant que l’Eglise catholique en Allemagne, dans l’intérêt légitime des différents diocèses, se sente encore plus responsable du développement dans la partie orientale du pays et le rende plus fort».

Erfurt mieux que Lausanne

Les observateurs expliquent la différence statistique par la répression féroce exercée par le régime contre les chrétiens en RDA. Dans les années 1950, les parents sont découragés d’envoyer leurs enfants au catéchisme et les discriminations à l’égard des croyants pour l’emploi ou la formation sont manifestes: du coup, les Allemands de l’Est tournent le dos aux Eglises. Chez les catholiques est-allemands, la marginalisation est encore plus forte: minorité dans un Etat athée et minorité face à une Eglise protestante mieux implantée.

Le dôme de la Frauenkirche, le majestueux édifice protestant qui domine la vieille ville restaurée de Dresde| © Jacques Berset

Un constat toutefois, en 2020: les chrétiens en Allemagne de l’Est sont encore minoritaires, alors qu’ils restent majoritaires à l’Ouest. Jean-Marc Tétaz analyse la situation de manière plus fine: «Les différences statistiques se sont beaucoup réduites. La sécularisation à l’Ouest rattrape celle de l’Est. Mais elle est plus lente à la campagne qu’en ville. À l’Est, c’est presque l’inverse: il y a un désert religieux dans certaines zones rurales, alors que dans des villes comme Erfurt, dans les grandes églises historiques, il y a plus de personnes au culte dominical qu’à Lausanne!»

Le mouvement de distanciation à l’égard des Eglises se poursuit massivement à l’Ouest. La tendance du Believing without belonging (Croire sans appartenir à une Eglise) fait des émules. Pourtant les Eglises allemandes continuent de cultiver entre elles des relations d’amitié et d’estime. Les traces de 40 ans de communisme ne sont pas encore effacées. La digestion d’une division marquante du 20e siècle affecte encore durablement le paysage. (cath.ch/bl)

Plus de 50% de chrétiens
L’Allemagne compte, en 2020, 27 diocèses catholiques et 20 Landeskirchen protestantes (Eglises luthériennes, réformées et unies). Les catholiques représentent 27,2% de la population, les protestants 24,9%.Le pays enregistre aussi 38.8% de personnes sans religion, 5,2% de musulmans et 4% de croyants d’autres religions. BL

Bernard Litzler

Portail catholique suisse

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