APIC – Reportage
Entre traditions religieuses et fêtes populaires (301096)
Le Jura aussi produit son vin
Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC
Il était le seul des cantons romands à ne pas produire son vin. Le Jura y a
remédié. Modestement, en Petit-Poucet du vignoble. Qu’importe la quantité.
Sa qualité est désormais reconnue. Nombres de prêtres l’utilisent aux grandes occasions comme vin de messe du reste. En Ajoie où on travaille une
parcelle de vigne, on est proche de la terre et des traditions. Aujourd’hui
on bénit le blé et la pomme-de-terre, mais aussi le vin et le kirsch. Sans
aprler de la damassine et de la mirabelle. Notre reportage.
« Mon vin de messe à moi? Aux grandes occasions c’est un « Clos des Cantons », produit à Buix. Le Jura, plébiscite oblige, a pour l’instant fait le
deuil des vins neuvevillois du lac de Bienne. Il a bien fallu y remédier en
plantant de la vigne dans la partie ’libérée’ », confie sous forme de boutade un prêtre jurassien, interrogé à l’heure des vendanges sur les traditions religieuses encore bien ancrées en terre jurassienne.
Boutade? Sur la route cantonale ajoulote qui mène à Buix et à Boncourt,
puis à Delle, sur le trajet Porrentruy-Paris, les sarments de vignes accrochés aux échalas des côteaux qui dominent l’Allaine entre Grandgourt et
Buix semblent bien donner raison au prêtre. Et même d’en prouver ses propos. Pour la 6e fois depuis 1990, une messe bénira le produit de la récolte
jurassienne. Dont la vendange 96 vient à peine de s’achever.
Avec l’Alsace au nord-est, naguère grand fournisseur de pinard aux Princes-Evêques, avec à l’ouest la Bourgogne, dont histoire est étroitement
liée au Jura, le risque était assurément moindre. La République, tout nouveau canton suisse en 1974 – année du vote sur l’autodétermination -, était
de plus le seul canton romand à ne pouvoir s’enorgueillir de posséder son
propre vignoble. « Un état de fait qui avait le don de « vexer » Henri Cuttat,
alors chef de service de l’Economie rurale, lorsque ses collègues romands
le taquinaient sur le sujet », explique Bernard Varrin, directeur de la coopérative agricole Centre Ajoie, à Alle.
Le remède
Sûr que cela ne pouvait durer… D’autant qu’à table, la région jurassienne se tient plutôt bien. Et plutôt deux fois qu’une, autour de ses traditions, ses fêtes populaires et religieuses. Avec sa Saint-Martin, fête du
cochon s’il en est, son blé de première qualité, ses fromages et sa fameuse
Tête-de-Moine, ses alambics qui extraient des fruits à noyau et à pépins
des liqueurs réputées pour leur qualité, eaux de cerise ou de prune. Sans
parler de son kirsch ou de ses inégalables damassine et mirabelle. Et le
reste est à l’avenant, écrivait un jour Roger Schaffter, l’un des « pères »
du canton. « Car le paysan jurassien, qu’il soit céréalier, éleveur, fruiticulteur ou fromager, met son orgueil et son énergie à faire rendre au sol
le meilleur de lui-même ».
Restait à relever le défi de la vigne. Ce qui fut fait en 1988 avec
l’achat de deux hectares par la coopérative agricole du Centre Ajoie, à Alle, propriétaire du terrain. Soit d’une trentaines de parcelles à Buix, sur
un côteau orienté plein sud à quelque 380 m d’altitude seulement. Deux ha
auxquels viendront s’en ajouter 3 autres en 1992, pris d’un pâturage remanié. Portant ainsi à 5 ha la surface des vignes cantonales, complantés en
risling/sylvaner, pinot noir et pinot gris, de l’ex-granoir enfin, rebaptisé depuis garanoir.
De la première bénédiction de la vigne à la première vinification
De la première récolte de raisin, l’abbé Ivan Sergy s’en souvient. Parce
que c’est lui que le vigneron du « Clos des Cantons », Didier Fleury, est allé chercher pour la bénir, au printemps 1989, soit 18 mois avant la première vinification. Un rituel qu’il recommence depuis à chaque nouveau printemps. « Pour que le vin soit bon, de qualité… et pas seulement en quantité ».
Arrivé en 88 pour exercer son ministères dans les paroisses de Boncourt
et de Buix, le jeune prêtre vaudois n’avait pas caché son étonnement à la
découverte d’un côteau jurassien. Pas davantage qu’il n’avait réussi à dissimuler son plaisir lorsqu’on lui avait demandé de renouer avec les rogations dans ce coin d’Ajoie profondément catholique, attaché au terroir, à
l’agriculture et aux traditions.
« Elevé dans une région citadine, il fallait d’abord savoir ce que
c’était, les rogations. Je connaissais cela de la liturgie. Mais sans
plus », explique-t-il aujourd’hui. Il a donc dit oui à la demande, tout en
s’arrangeant pour reconvoquer ensuite les paysans. Pour leur dire: « Maintenant que nous avons eu de bonnes récoltes, c’est aussi le moment de dire
merci ».
La formule? « On se retrouve dans un champ de blé, entre Buix et Montignez, sous deux vénérables cerisiers, avec un autel monté en plein air sur
une machine agricole, une moissonneuse-batteuse parfois ». C’est maintenant
devenu la messe des gens de la terre, après la fête des paysans célébrée
chaque année à Alle depuis 73.
Cette messe, célébrée depuis lors, attire la foule des paysans chaque
année aux moissons achevées. Travailleurs de la terre et amis, gens du terroir identifiés à leur coin, à leur culture, à leur convictions religieuses, rassemblés autour de leurs produits bénis par l’abbé Sergy: fruits,
céréales, blé, « patates », betteraves, eaux de vie et pinards…. Bref tous
les produits. Y compris le marc tiré des raisins vinifiés des cépages ajoulots.
Lettres de noblesse
Ce clin d’oeil au ciel est à la hauteur des attentes, dans ce Jura qui
passe pour avoir un climat particulièrement rigoureux. « Ici, confie le vigneron Fleury deux dangers guettent la vigne, les gels tardifs du printemps
et précoces de l’automne. Entre ces deux maux, on peut mûrir le raisin,
faire évoluer un vignoble grâce à des cépages à courte durée végétative: le
risling-sylvaner et le pinot gris pour les blancs, le pinot noir et le garanoir pour les rouges… »
Résultat? Quelque 7’200 bouteilles en 1990, 12’800 deux années plus
tard, 32’000 en 1994, après le passage de 2 à 5 ha, et 35’000 bouteilles en
1995. Rien à voir avec le Valais, Vaud ou même Neuchâtel, Genève et Fribourg, certes. Une paille. Et pourtant…
Entre les blancs, les rouges et le rosé, le vignoble de Buix a d’ores et
déjà conquis ses lettres de noblesse, comme le confirme Marianne Romano,
oenologue reconnue, maîtresse de l’une des grandes tables du Jura, voire de
Suisse. « Rien ne se marie mieux aux spécialités régionales que le vin de la
région », confie-t-elle. Avant de se souvenir d’une dégustation à l’ »aveugle », par des spécialistes professionnels, où le « Clos des Cantons » est
sorti premier. « On se regardait, en se disant si seulement celui-ci pouvait
être le nôtre ».
La qualité plutôt que la quantité
Ceci explique cela: le vignoble de Buix aurait pu récolter 12’000 kg de
plus en 1995, mais le vigneron a pris sur lui de faire tomber les grappes
excédentaires. La qualité plutôt que la quantité. La vendange 96 qui
s’achève n’échappe pas à ce critère, à cette volonté. Et si moins de bouteilles seront mises en vente l’été prochain, en raison d’une grêle ce
printemps, celles-ci seront de meilleure qualité, prédisent les augures.
En réalité, explique Didier Fleury, nous avons beaucoup moins de problèmes que dans les régions où la vigne existe depuis 2, 3 ou 4 siècles et
plus. Là où des générations de parasites, d’insectes et de maladies ont eu
le temps de se développer. « Nous n’avons pas de problèmes d’insectes. Si je
vous dis que nous sommes devenus un cas qui intéresse les stations fédérales de recherche, et que des spécialistes vaudois, valaisans et neuchâtelois viennent aujourd’hui prendre du matériel pour greffer leurs plants.
C’est pas rare, au printemps, de les voir avec des fourgonnettes chargées
de sarments de Buix ».
Heureux et unique vigneron. Agriculteur reconverti après une formation
dans une école supérieure de viticulture, à la demande du Centre Ajoie, Didier Fleury a pris sa tâche à coeur, pour satisfaire le palais des Jurassiens, principaux consommateurs, avec les Jurassiens de l’extérieur, d’une
cuvée qui s’écoule bon an mal an. Le 30% de la production est « réservée »
aux restaurants, le reste étant consommé par Monsieur-tout-le-monde. « Même
l’apéro servi à l’ordination de l’évêque portait l’étiquette du « Clos des
Cantons », assure-t-il. « Il ne se passe pas une fête des paysans, pas une
messe célébrée en patois par les abbés Oeuvray, Nicoulin ou Prongué, pas
une messe de la terre de l’abbé Sergy sans qu’il n’apparaisse dans les calices et sur les tables ».
Une expérience pas née d’hier
L’expérience de la vigne dans le Jura – dont une est en cours à Soyhières, avec l’essai d’une culture biologique de la vigne sur une petite parcelle – ne date pas d’hier dans le Jura. A Grandgourt, à quelques centaines
de mètres du vignoble de Buix, se dressait au XVIIIe siècle un prieuré, où
des moines la cultivaient déjà. « Pour leurs besoins personnels », indique le
vigneron Fleury.
« En Ajoie, comme dans tout le Jura, on travaillait alors la vigne. Les
cadastres de pratiquement toutes les communes en attestent. Des lieux-dits
comme les Vignattes, la Rochatte ou plus simplement les Vignes donnent à
penser qu’une « multitude » de vignobles étaient dispersés aussi bien du côté
des communes ajoulotes de Porrentruy que de celles des vallées de Delémont… »
Parce que le nom « Clos des Cantons », contrairement à ce que cela laisse
supposer, n’a rien à voir avec la République. « Un lieu-dit, un de plus,
tout simplement, situé immédiatement après celui de Grandgourt », explique
Bernard Varrin, moteur du projet, de sa réalisation. « Foin d’un lyrisme de
pacotille, style « Vin de la liberté », « Du 23 Juin » , ou genre esprit de
clocher, « Côte de Buix », ou encore pompeux comme « Côte de Nuit » ».
La « patte » du peintre Comment
Vigne plantée, vendanges assurées, vin tiré, encore fallait-il habiller
les bouteilles. Autrement que par une étiquette qu’on aurait oublié de rendre belle, esthétique, et autrement parlante que par des grands mots. La
couleur était assurément la solution. La création aussi. « C’est pourquoi
nous nous sommes approchés du peintre jurassien Jean-François Comment, qui
s’est immédiatement mis au travail. Pour nous présenter une cinquantaine de
sujets ». Dont trois ont particulièrement séduit, pour le rouge, le blanc et
le marc, avec ses grandes surfaces de débauche de couleurs, parfois tiraillées entre des formes vives rougeoyantes, bleues ou jaunes. Le plaisir du
palais. Et des yeux. (apic/pr)
ENCADRE
Un cas unique en Suisse
Didier Fleury n’a eu aucune peine pour se recycler. « Dans chaque Jurassien, un agriculteur sommeille. Dans chaque famille vibre une fibre paysanne. Le projet d’un vin jurassien a du reste recueilli l’assentiment de
l’ensemble de la population », assure-t-il. Cas unique sans doute en Suisse,
les agriculteurs, les coopérateurs du Centre Ajoie, une des plus grandes
coopératives de Suisse, sont propriétaires de cette vigne, créée pour diversifier la production locale, pour marquer la volonté du Centre de disposer d’une carte de visite pour l’agriculture ajoulote et jurassienne.
C’est vrai, la plupart des gens en Suisse ignorent l’existence de ce
vignoble, admet Bernard Varrin. « Lorsque je suis en communication avec Lausanne, par exemple, il n’est pas rare de m’entendre dire ’quel temps faitil, là-haut?’. Pour l’extérieur, le Jura, c’est un plateau à 1’000 mètres,
c’est les Franches-Montagnes, les sapins et la neige… Alors que BasseAjoie, vers Boncourt, est à 360 mètres seulement ». Sans doute le secret de
la damassine. Et de la mirabelle.
Le vigneron du « Clos des Cantons » travaille son domaine annuellement durant environ 5’000 heures. « Nous sommes deux à plein temps, plus deux ou
trois auxiliaires durant les mois de mai et juin, et entre 20 et 25 personnes lors de la vendange ». Reste la vinification, qui se fait à Aesch, près
de Laufon, dans le canton de Bâle-Campagne. (apic/pr)
Des photos de la messe des paysans, en automnne, ainsi que du vignoble
de Buix, peuvent être obtenues auprès de l’abbé Ivan Sergy, cure de Boncourt. Des reproductions des étiquettes des bouteilles sont à disposition
au Centre Ajoie, Alle.
webmaster@kath.ch
Portail catholique suisse