J.-F. Mayer parle de son dernier ouvrage: « Les mythes du Temple solaire »
« La nécessité du discernement dans la quête spirituelle » (011096)
Propos recueillis pour l’APIC par Bernard Litzler
Profession: chasseur de sectes. Historien, spécialiste des nouveaux mouvements religieux, le Fribourgeois Jean-François Mayer vient de publier « Les
mythes du Temple solaire » aux Editions Georg, à Genève.
Le 5 octobre 1994, le monde horrifié découvre les méfaits d’un groupe
religieux fanatique, l’ »Ordre du Temple solaire »: cinquante-trois victimes
de la folie meurtrière sont découverts dans des maisons de Cheiry et de
Salvan, en Suisse, et de Morin Heights au Canada. Deux ans après, presque
jour pour jour, que dire de cette affaire qui a connu des développements
inattendus avec le nouveau massacre perpétré dans le Vercors en France, en
décembre 1995? Appelé à collaborer à l’enquête menée par la justice suisse,
Jean-Frangois Mayer tire pour l’APIC les leçons de cette affaire. Interview
d’un « chasseur de sectes ».
APIC: Pourquoi cet ouvrage sur l’Ordre du Temple Solaire?
Jean-François Mayer: Parmi les livres parus sur le sujet, il y a une série de théories assez fantaisistes qui circulent, se fondant sur l’idée
d’une conspiration politique derrière le Temple solaire, voire sur une intervention des services secrets. Ou encore sur d’autres interventions extérieures. Or ayant été appelé dès la première semaine de l’enquête en octobre 1994 par le juge d’instruction et les enquêteurs pour les assister dans
leur travail, j’ai eu accès à tous les documents internes de l’enquête, à
tous les dossiers du Temple solaire qu’on a pu sauver ’in extremis’. Ces
documents étaient supposés brûler dans un gigantesque brasier, mais comme
les systèmes de mise à feu n’ont pas fonctionné, cela a permis de mettre la
main sur beaucoup de choses. Y compris les ordinateurs du groupe dirigeant
à Salvan.
Sur la base de ces documents, on voit peu à peu se dessiner la dérive
qui s’est amorcée dans ce groupe. C’est donc pour faire une mise au point,
à la fois dans la ligne de l’enquête et en intégrant l’aspect doctrinal,
très important, que ce livre a été écrit. Il y a déjà une explication cohérente et fondée uniquement sur les textes internes du groupe et non sur des
hypothèses hasardeuses formulées par des personnes extérieures au groupe.
APIC: La publication des conclusions de l’enquête suisse vous a libéré
de votre obligation de réserve?
J.-F. M.: Oui, j’étais lié par le secret de l’enquête jusqu’au mois
d’avril 1996. Depuis on m’a autorisé à parler tout à fait librement puisqu’il n’y a rien à cacher dans cette affaire. Les seules choses sur lesquelles on reste discret, c’est évidemment la vie privée des personnes qui
ne portent aucune responsabilité dans les événements. Le fait d’avoir appartenu à l’Ordre du Temple solaire n’est pas un crime. Ce livre est une
manière d’expliquer pourquoi on est arrivé à ces conclusions.
APIC: Vous avez donc un souci pédagogique dans la lignée de vos précédents ouvrages?
J.-F. M.: C’est tout à fait cela. On doit connaître ce mouvement pour
voir comment des dérives de ce genre peuvent s’amorcer. Il y a toute une
série d’éléments qui interviennent. Tout d’abord, on découvre avec l’affaire de l’OTS un cas assez unique parce que rares sont les groupes qui ont
« théologisé » à ce point l’idée du départ et du suicide collectif. Il y a
donc là tout un matériel fascinant pour l’observateur des phénomènes religieux. D’autre part, cette dérive ne se serait jamais produite sans la paranoïa d’un leader. Car à priori Jo Di Mambro était mythomane. Cela ne signifie toutefois pas nécessairement que les autres membres l’étaient. Et
c’est là qu’intervient la dimension doctrinale qu’on ne doit pas négliger.
C’est parce qu’il y a eu une doctrine qui, dans son délire, et avec une cohérence interne, que des gens ont pu être convaincus. Et aussi parce que Jo
Di Mambro avait flatté leur orgueil en leur laissant entendre qu’ils jouaient un rôle cosmique à travers des millénaires, d’incarnation en incarnation. Ce qui explique le drame, c’est une conjonction de choses: la paranoïa du leader, des éléments doctrinaux, un délire de persécution qui se
développe dans les derniers mois, certains problèmes internes au groupe qui
sont insupportables aux dirigeants, etc… Et peut-être aussi quelques éléments qui nous échappent: nous n’avons dans cette affaire probablement
qu’une part de vérité. Pour pouvoir pénétrer jusqu’au fond de toute l’affaire, il faudrait pouvoir pénétrer dans les cerveaux de ceux qui sont décédés aujourd’hui.
APIC: L’influence de Jo Di Mambro s’exerce même après sa disparition,
puisqu’un nouveau suicide collectif a eu lieu en France fin décembre 1995?
J.-F. M.: Tout à fait. Il y a deux éléments qui expliquent ce second
« transit ». D’une part, chez quelques personnes il y a eu un traumatisme
considérable causé par le premier transit. Des gens avaient mis toute leur
existence dans ce groupe et certains regrettaient de ne pas avoir été appelés à accomplir cette mission cosmique de départ vers d’autres dimensions.
Il peut donc y avoir un facteur psychologique et humain qui a certainement
joué un rôle chez certaines personnes. Autre aspect: la dimension doctrinale, c’est-à-dire que les membres survivants ont d’abord été choqués. Ils
savaient qu’il allait y avoir un transit, mais ils n’avaient pas imaginé
l’usage d’armes à feu. Les jours suivants les massacres de Salvan et Cheiry, j’ai eu en face de moi, lors d’interrogatoires de police, plusieurs
personnes qui sont mortes ensuite dans le Vercors. Ces personnes avaient du
mal à s’expliquer pourquoi on avait utilisé des armes. Ce qu’on a découvert
à la suite du massacre du Vercors, c’est qu’un processus de réinterprétation s’était assez vite instauré, un processus où le sublime se conjoint à
l’horrible dans une harmonie un peu étrange. Les personnes ensuite impliquées dans l’affaire du Vercors en ont conclu que les partants étaient allés préparer la place à d’autres. Les événements de décembre 1995 ont probablement commencé à se préciser quelques semaines auparavant: à ce momentlà on a proposé à toute une série de gens qui restaient dans la mouvance un
petit « bip » pour être atteignable en même temps. Ceux qui, à ce moment-là,
ont refusé d’accepter ce « bip » savaient parfaitement qu’ils ne seraient pas
appelés. Mais ils n’ont pas prévenu la police pour autant.
APIC: Les derniers mots du document laissé à Cheiry invitaient d’autres
personnes à venir les rejoindre…
J.-F. M.: Oui et c’est là le drame. A ce moment-là nous l’avons interprété comme quelque chose de rhétorique. Tous ces documents se signalaient
par un langage flamboyant, un abus de majuscules. Le problème de l’interprétation de ce genre de textes, c’est de voir ce qui relève de la grandiloquence verbale et ce qui relève d’un projet mis en place. Et ici voir rétrospectivement que ces documents annonçaient déjà le drame. Parfois dans
une idéologie, on voit déjà germer ce qui va se passer. Il faut le prendre
au sérieux, même si cela repose sur des délires, des amalgames syncritiques, peu importe. Pour ceux qui sont à l’intérieur, cela à un sens.
APIC: Une commission parlementaire française sur les sectes relevait récemment que le contrôle fiscal pouvait freiner l’activité de ces nouveaux
mouvements religieux. Ce moyen aurait-il permis d’éviter le drame de Cheiry
et de Salvan?
J.-F. M.: Malheureusement pas. Dans la plupart des pays occidentaux,
nous n’avons pas de moyens législatifs à proprement parler à utiliser contre des groupes religieux à problèmes. D’une certaine façon, c’est heureux
car la définition juridique des sectes est impossible. On courrait très vite le risque, en effet, d’accuser des groupes religieux qui ne sont pas
« dans l’air du temps ». On en arriverait à dire, par exemple, que des monastères un peu strict sont une secte, du moment qu’une famille se plaint.
Dans le rapport parlementaire français sur les sectes figuraient d’ailleurs
deux ou trois groupes catholiques reconnus dans leurs diocèses, ce qui a
conduit l’épiscopat français à protester. Par rapport à des groupes problématiques, l’inquisition fiscale est aujourd’hui un des moyens les plus redoutables. Dans le cas du Temple solaire, je me suis souvent demandé si
l’on aurait pu éviter ce massacre. En fait, si on avait eu une liste de
groupes à surveiller, je doute que le Temple solaire y ait figuré parce que
c’était un groupe qui, en Suisse comme en France, n’avait pratiquement jamais fait parler de lui.
APIC: Les sociologues des religions parlent de « nébuleuse mystique-ésotirique » pour désigner les nouveaux mouvements religieux. L’Ordre du Temple
solaire pouvait-il être classé dans cette catégorie?
J.-F. M.: Ce qu’on désigne sous le terme de « nébuleuse mystique-ésotirique » est assez proche, sans s’y assimiler complètement de ce qu’on appelle
le Nouvel Age qui recouvre des groupes moins structurés que les sectes. On
se trouve face à une variété considérable de groupes et non plus simplement
de dissidents d’Eglises chrétiennes. Les adhésions à l’OTS ne se comprendraient pas sans la préexistence de ce milieu de religiosité parallèle. Les
membres du Temple solaire ont adhéré à ce groupe parce que plusieurs des
éléments fragmentaires de ses théories circulent déjà dans cette nébuleuse
et leur donnent une légitimité, en quelque sorte. Ce n’est pas pour rien
qu’ils se sont intéressés en même temps aux Templiers, aux pyramides
d’Egypte, aux mystérieux Rose-Croix, à des soucoupes volantes.
APIC: Constatez-vous une évolution dans les mouvements sectaires?
J.-F. M.: Il y a un nombre croissant de gens qui se méfient les responsables de sectes à cause de quelques affaires saumâtres. Ces personnes ne
se tournent pas pour autant vers les voies religieuses traditionnelles. De
plus en plus de gens sont séduits par des idées sans s’affilier à un groupe. Des thèmes du Nouvel Age ont connu une popularisation incroyable jusque
dans la presse quotidienne. Une autre chose qui me frappe, c’est que contrairement à ce qu’on avait imaginé au début des années 80, la vague d’arrivée de nouveaux mouvements religieux des années 70 n’a pas décru. De nouveaux mouvements arrivent sur le marché sans que les anciens ne disparaissent. Dans la mesure où peu de ces mouvements deviennent médiatiques, il y
a un décalage dans la perception qu’on a de leur existence et de leurs activités sur le terrain. Les adhésions fermes à ces groupes structurés,
qu’on peut qualifier de sectes, ne concernent qu’un tout petit pourcentage
de la population. En revanche ces idées issues de la religiosité parallèle
concernent des couches plus larges. De moins en moins de gens sont totalement immunisés.
APIC: Comment lutter contre les sectes?
J.-F. M.: Le problème se pose surtout en termes de prévention, de déviation et de dérive dramatique. On se trouve en partie démunis parce que aussi longtemps que des gens ne se livrent pas à des actes illégaux, ils sont
libres de cultiver des idées folles ou même dangereuses. Ce qui me pose
question, c’est de voir que des gens se trouvent de plus en plus déracinés
religieusement au point d’intégrer des doctrines délirantes qui ne respectent ni l’enracinement dans une tradition religieuse, ni le respect de
l’histoire. Il y a dans toute tradition religieuse non seulement la nécessité de la sincérité dans la quête spirituelle, mais aussi la nécessité de
la vertu de discernement. Toute tradition sait que l’homme peut tomber dans
sa quête dans l’illusion spirituelle, dans un univers religieux de pacotille ou de fantaisie. Ce qui a manqué dramatiquement aux membres de l’OTS,
ce sont ces critères et cette vertu de discernement.
APIC: Et pourquoi ces défaillances?
J.-F. M.: Parce qu’un groupe qui ne s’enracine plus dans une tradition
ne peut plus se mesurer à l’aune de cette tradition. On peut être extrêmement sincère dans un itiniraire spirituel et se tromper gravement. On peut
tirer quelques leçons assez sérieuses et essayer de développer des critères
de discernement, de vérité et de cohérence interne du message. Une autre
chose m’a frappé dans l’affaire de l’OTS: de voir combien les convictions
des membres, y compris à un très haut niveau, avaient été renforcées par
des phénomènes mystérieux qui se produisaient: les apparitions dans le
sanctuaire, les matérialisations d’objets,… Attention à toute la fascination pour un merveilleux religieux! Ce merveilleux est toujours susceptible
d’être exploité. On a des exemples innombrables de phénomènes simulés. La
foi et la démarche spirituelle ne doivent jamais se fonder sur le merveilleux et le miraculeux. Certes le miracle existe, mais ce n’est pas sur le
miracle que se fondera la foi. C’est quelque chose qui vient la conforter,
mais qui n’en est pas le fondement. (apic/bl/pr)
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