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APIC – INTERVIEW
Mgr Emery Kabongon Kanundowi, archevêque de Luebo (Zaïre)
Haine et Rejet ont été préparés de longue date
Le rejet de l’homme par l’homme est le plus grave des péchés (291196)
Rome,, 29novembre (APIC) Mgr Emery Kabongon Kanundowi, archêveque de Luebo, vice-président de la Conférence épiscopale du Zaïre, ne mâche pas ses
mots au terme de sa visite ad limina à Rome. Dans une interview accordée à
l’APIC au terme de sa visite avec le pape, l’archevêque de Luebo montre du
doigt les responsables de la situation actuelle dans la région des Trois
Lacs: les colonisateurs, les Allemands puis les Belges, les Français au nom
de leurs intérêts, les Africains enfin… Une partie du pourquoi de la haine entre Hutus et Tutsis ?
Mgr Emery: La situation actuelle, à laquelle on veut remédier, a d’abord
été créée sur place par les étrangers, lorsqu’ils ont répandu dans la région des Grands Lacs des affirmations d’ordre ethnologique et culturel qui
ont préparé à la longue des réactions de haine et de rejet.
Pendant plusieurs années de colonisation, des thèses tendancieuses ont
souvent été répétées aux jeunes dans les écoles. Elles présentaient les
Tutsis comme étant plus nobles, plus intelligents, plus disposés aux études
que les autres. C’est là l’origine des maux africains actuels. Quand on
soutient une thèse de supériorité d’une race sur une autre, on prépare la
guerre. Il ne faut pas s’étonner ensuite que les ethnies auxquelles on a
fait allusion s’entretuent à la génération suivante.
Cette attitude a été adoptée par les Allemands d’abord, lorsque le Rwanda était une colonie allemande, puis par les Belges après 1918. L’Eglise
présente là-bas à cette époque a également une part de responsabilité à ce
sujet. Ne se rendant pas compte de sa maladresse dans ce domaine. Le baptême ne suffit pas à enlever la haine qui a été engendrée de cette manière.
Le grand nombre de catholiques n’a donc pas empêché les massacres.
Actuellement, la même erreur se reproduit. En effet, nous entendons les
mass-medias répéter que tel groupe est préférable à tel autre. Il faut cesser d’adopter une telle attitude pour éviter de créer des tensions qui préparent petit à petit des guerres fratricides.
APIC: Que doit faire l’Eglise pour remédier à ces erreurs?
Mgr Emery: Son devoir est à présent de commencer une nouvelle évangélisation en mettant l’accent sur l’égale dignité de tous les hommes. Nous cherchons à sensibiliser les chrétiens à cette vérité que rappelle l’Eglise, et
qui a été fortement soulignée lors du Synode africain de 1994. En effet, si
ce message passait dans la vie concrète des croyants, il n’y aurait plus de
guerres tribales, parce que «l’Eglise est famille de Dieu», comme l’a rappelé Jean-Paul II dans l’exhortation apostolique post-synodale de 1995 consacrée à l’Afrique.
APIC: Favorable ou non à une intervention armée pour rétablir la paix entre
Tutsis et Hutus…
Mgr Emery: Une intervention armée est trop dangereuse. En effet, si elle
favorise un groupe d’une façon ou d’une autre, il y aura ensuite la réaction de l’autre groupe plus lésé. Le problème ne sera donc pas résolu.
C’est ce qui s’est passé il y a trente ans, lorsque les Hutus ont dominé
les Tutsis, et que la République a été proclamée, en janvier 1961. En 1994,
un groupe de Tutsis est revenu d’Ouganda, avec la volonté de reconquérir le
pays. La guerre qui s’est déclarée alors était prévisible. C’est un mécanisme social normal.
Quant à une intervention humanitaire, elle signifie une aide provisoire.
Celle-ci est évidemment nécessaire mais ne suffit pas. Nous devons préparer
un système de cohabitation pacifique, basé sur la reconnaissance de tout
homme. C’est la seule manière de résoudre le problème du Rwanda. Pour cela,
il faut faire porter tous les efforts sur l’éducation, une éducation lente,
permanente, non clanique, non ethnique, qui doit se faire dès la petite enfance, à l’école primaire etc… Cela seul pourra donner des fruits.
Une telle éducation doit commencer dès maintenant, même dans les camps.
L’Eglise agit actuellement dans ce sens. Des prêtres prêchent dans les
camps, célèbrent des messes, enseignent le catéchisme, affirmant que le péché le plus grave est le rejet de l’homme par l’homme.
Par ailleurs, ces régions des Grands Lacs sont riches en terres fertiles. Elles peuvent nourrir tous les habitants. Nous avons besoin avant tout
que l’on nous aide à travailler, à cultiver la terre. Pour cela, le plus
important n’est pas d’avoir des moyens techniques élaborés, qui coûtent beaucoup, et supposent des investissements à long terme. Il faut commencer
par un enseignement simple qui consiste à apprendre aux gens à cultiver
leur petit champ pour pouvoir se nourrir. C’est une solution élémentaire
mais indispensable et facile à concrétiser.
Actuellement les réfugiés qui sont encore au Zaïre n’ont pas de terre à
leur disposition. Leur retour chez eux est donc urgent. Lorsque les populations hutus, craignant les représailles des combattants tutsis après le génocide mené par les milices extrêmistes hutus, ont quitté le Rwanda en
juillet 1994, pour arriver au Zaïre, elles y étaient poussées par les forces françaises et belges, puis par celles de l’ONU. Ces forces étrangeres,
en favorisant cette fuite, sont finalement entrées dans le jeu des Tutsis
au pouvoir, qui, tout en étant minoritaires, voulaient être maîtres du
pays. La solution était donc mauvaise. Toute solution, internationale ou
locale, qui ne tiendrait pas compte des conditions des peuples, est mauvaise.
APIC: Des pourparlers entre gouvernements étrangers et hommes actuellement
en place à la tête du Rwanda pourraient-ils être utiles?
Mgr Emery: Cela ne sert à rien. Il faut avant tout que les Africains de la
régions des Grands Lacs prennent conscience que le salut se trouve dans
leurs mains. Tout ce qui est laissé aux décisions des autres ne peut pas
avoir de solution véritable. Une aide, pour qu’elle soit efficace, ne doit
que soutenir les initiatives de ceux qui en ont besoin. Il ne faut donc pas
élaborer des solutions à leur place. Elles ne seront d’ailleurs pas acceptées, et ne pourront que préparer d’autres guerres.
APIC: Que font les évêques de l’est du Zaïre, du Rwanda et du Burundi pour
que les populations prennent conscience de cette responsabilité ?
Mgr Emery: Nous avons une Conférence épiscopale des Grands Lacs, qui s’est
réunie déjà deux fois en Assemblée plénière. Elle cherche comment mieux
évangéliser cette région. Son but est également d’éduquer les gens au sens
du travail, c’est-à-dire de leur apprendre à travailler avec constance et
conscience professionnelle, dans le respect de la dignité de l’autre, et de
leur apprendre à trouver des idées pour créer du travail. C’est plus important que de les former aux techniques modernes occidentales. Là se trouve
en effet une réelle faiblesse des Africains, qui ont tendance à attendre
passivement une aide extérieure.
APIC: On constate un nombre croissant des vocations au Zaire…
Mgr Emery: Il faut être très prudent sur ce sujet. Actuellement, l’Eglise
attire beaucoup, car il semble à certains Zaïrois qu’elle possède toutes
les solutions aux problèmes du pays. Elle est en effet une référence solide
et une source d’argent possible, parce qu’elle a des liens avec l’Europe et
qu’elle donne sans réclamer d’intérêts. En outre, l’Eglise travaille beaucoup pour le développement du pays en soutenant les écoles et en organisant
des centres de santé pour remédier au manque d’hôpitaux. Elle représente
depuis l’indépendance une voie de promotion sociale, un moyen d’accéder aux
études. Beaucoup de parents envoient donc leurs enfants au séminaire pour
cette raison. Auparavant, seuls ceux qui avaient vraiment la vocation entraient au séminaire. Les autres occupaient une place dans la politique ou
dans le commerce. Nous devons donc être très vigilants sur le discernement
des vraies vocations.
APIC: Dans le contexte actuel du Zaïre, quel sens avait votre visite chez
le Pape ?
Mgr Emery: Cette visite, «ad limina Apostolorum», était une occasion pour
les évêques du Zaire de déposer tous ces problèmes entre les mains du
Saint-Père, de se référer à celui qui a la charge de confirmer ses frères,
en tant que responsable, dans la charité, de toutes les Eglises. C’était
une occasion de manifester la collégialite des évêques, et la communion
avec celui qui la préside. Enfin, cette visite était aussi une visite aux
lieux des martyres des apôtres, qui sont les lumières de notre mission.
(apic/imed/pr)
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