apic/Cardinal Etsou/Interview
L’archevêque de Kinshasa très critique à l’égard du monde occidental
Grands Lacs: La communauté internationale n’a pas fait son devoir (281196)
Bruxelles, 28novembre (APIC) Le drame qui se déroule dans la région des
Grands Lacs aurait pu être évité si la communauté internationale était intervenue à temps, estime le cardinal Frédéric Etsou, archevêque de Kinshasa. Dans une interview accordée à l’agence CIP à la veille de regagner
Kinshasa, le cardinal ne cache pas son amertume au lendemain de la Conférence de Stuttgart. Et il espère que la visite qu’effectue actuellement à
Kinshasa Réginald Moreels, secrétaire d’Etat à la Coopération, contribuera
à ramener le calme dans l’Est du pays.
Le cardinal Etsou est passé en septembre à Bukavu, à Goma et à Kindu, où
le conflit du Kivu a commencé, et il a évidemment perçu les signes avantcoureurs du drame qui allait se produire (un pillage venait tout juste
d’avoir lieu à Uvira, obligeant son évêque à se réfugier à Kinshasa). Mgr
Etsou n’était plus là quand le drame a éclaté. Depuis, il suit les événements depuis l’Europe.
Il y a un an et demi déjà, Mgr Etsou s’était rendu dans la région avec
les évêques du Comité permanent. Ceux-ci avaient en effet désiré se réunir
à Goma, avec l’intention de prendre contact avec le FPR, afin de plaider en
faveur d’une amnistie générale pour les réfugiés. A l’époque, ceux-ci étaient 800’000 à Goma, une ville de 200’000 habitants, avant d’être repoussés
vers Bukavu, suite à l’épidémie de choléra. «Les évêques du Comité permanent, se souvient le cardinal Etsou, ont tenu à concélébrer la messe parmi
eux, avec l’évêque de Ruhengeri, Mgr Phocas Nikwigize, pour leur remonter
le moral. Juste à côté, il y avait deux mille orphelins, encadrés par les
Soeurs de Saint-Vincent de Paul. Des images qu’on oublie pas…»
On aurait pu l’éviter…
Si les évêques du comité permanent ont pu visiter ces deux sites, le FPR
a en revanche décliné leur invitation. Or, sans garantie d’amnistie, il
était impensable pour les réfugiés de repartir. Leur réponse étaient invariablement: «On préfère mourir de faim ici». «Nous avons été déçus par la
communauté internationale, soupire le cardinal. Elle n’a pas fait son devoir. Elle a laissé pourrir la situation, qui s’est dégradée jusqu’aux excès que l’on sait. Or ce drame était évitable !»
C’est d’autant plus regrettable que le conflit a débordé les frontières
du Kivu. Les rebelles Banyamulenge (des Tutsis originaire du Rwanda établis
au Zaïre depuis deux cents ans) avancent vers les régions voisines, notamment vers Kindu, Kisangani et Butembo, et ils ont d’ailleurs annoncé leur
intention d’aller jusqu’à Kinshasa. Où s’arrêteront-ils ? Le cardinal Etsou
a confiance que l’armée zaïroise saura contenir ce mouvement.
D’autant plus que l’agitation se limite pour l’heure à l’Est du pays. La
«guérilla» à Kinshasa ? Des étudiants qui ont manifesté pour réclamer le
départ de Kengo, sous prétexte qu’il a des ascendances rwandaises, alors
qu’il est Zaïrois à part entière, répond le cardinal Etsou. Il doit continuer, ajoute l’archevêque de la capitale, qui table sur une réconciliation
de l’équipe actuellement au pouvoir avec l’opposition. Le retour triomphal
d’Etienne Tshisekedi ? Le cardinal a vu les images à la télévision. Il se
contente de commenter: «Qu’un fils du pays soit accueilli, c’est très bien.
Difficile d’en dire davantage quand on n’est pas sur place…»
«Dans tous nos messages, nous avons toujours prôné la réconciliation,
dit-il. Nous sommes pour la démocratie, mais celle-ci ne peut se réaliser
que dans l’entente. C’est aussi l’aspiration de la majorité des hommes politiques. Et tous, que ce soit au Zaïre, au Rwanda ou au Burundi, doivent
oeuvrer pour le dialogue, sans lequel il n’y aura pas de réconciliation. Je
ne crois pas qu’un homme puisse rester insensible au dialogue».
Les élections doivent avoir lieu
Quant au processus électoral au Zaïre, il est bien engagé, estime Mgr
Etsou. Après l’installation de la commission électorale et l’élection de
son président, des bureaux électoraux ont été constitués à Kinshasa et dans
certaines provinces de l’intérieur. «Ce qui risque de poser problème, ditil, c’est le désordre dans l’Est du pays. Il faut que le calme revienne
d’ici juillet 1997. Cela fait six ans que le peuple attend la transition:
c’est long ! Le Haut Conseil de la République/Parlement de transition doit
laisser place aux élus du peuple, et le plus tôt sera le mieux. Et pour que
le peuple ait ses représentants, il faut bien que les élections aient lieu»
Face aux événements d’aujourd’hui, qui pourtant s’annonçaient, l’archevêque scheutiste ne cache pas son amertume devant l’attitude de la communauté internationale. Les signaux étaient pourtant clairs: trois chefs
d’Etat et cinq évêques, dont trois archevêques, ont été assassinés. «Elle a
trop traîné. Or elle a les moyens à sa disposition. Elle aurait dû intervenir immédiatement, faire en sorte que les réfugiés puissent rentrer chez
eux en toute sécurité. Le Zaïre, pour sa part, a payé un lourd tribut à la
crise dans la région des Grands Lacs, en accueillant les réfugiés. La communauté internationale, de son côté, aurait dû aider efficacement à leur retour, en faisant comprendre aux autorités rwandaises qu’elles devaient les
accueillir. Quand les problèmes dépassent les nations, c’est à elle de
s’interposer».
Mgr Etsou n’attend pas une intervention militaire, «une aide pour faire
la guerre», mais une aide pour une solution politique. Si la communauté internationale doit s’interposer, dit-il, c’est pour faciliter le dialogue,
permettre le retour des réfugiés dans la sécurité et ainsi favoriser le retour au calme dans la région. Les résultats de la récente Conférence de
Stuttgart ne rassurent pas Mgr Etsou. «Je suis très déçu. Ce vide ne peut
que contribuer au pourrissement de la situation. Cela fait mal au coeur
quand on voit la situation des réfugiés. Mais que voulez-vous, la justice
et les droits de l’homme pèsent peu face à d’autres enjeux».
Le cardinal de Kinshasa n’élude pas la responsabilité des pays concernés. «Le salut viendra d’abord des Rwandais, des Burundais et des Zaïrois.
C’est d’abord à eux de reconnaître leurs fautes et de se réconcilier».
(apiccip/pr)
webmaster@kath.ch
Portail catholique suisse