Bénézet Bujo: une manière africaine de croire au Dieu de Jésus Christ

Pour le professeur Bénézet Bujo, spécialiste reconnu de la «théologie africaine», il existe bel et bien une manière africaine de croire au Dieu de Jésus Christ. Il préconise dans son dernier ouvrage Quelle Eglise pour un christianisme authentiquement africain? Universalité dans la diversité, une nouvelle manière de voir les rapports entre les Eglises particulières d’Afrique et l’Eglise universelle.

Le professeur émérite de l’Université de Fribourg y a introduit des cours sur la «théologie africaine». Son dernier livre sur le sujet, qui vient de paraître à la maison d’édition Schwabe Verlag à Bâle, part de la logique que les évêques africains eux-mêmes, lors du premier Synode africain en 1994, avaient encouragé les théologiens à continuer d’approfondir l’idée de l’ecclésiologie lancée par les Pères synodaux. Cette ecclésiologie devait s’articuler autour du concept de Famille en tant que la caractéristique propre de l’Eglise en Afrique et à Madagascar.

Quelle Eglise pour un christianisme authentiquement africain? Universalité dans la diversité, une nouvelle manière de voir les rapports entre les Eglises particulières d’Afrique et l’Eglise universelle | © Jacques Berset

Y a-t-il de l’intérêt ou plutôt du désintérêt chez les théologiens africains pour une véritable théologie africaine?
Abbé Bujo: On ne pourrait pas parler de désintérêt, mais actuellement on sent de moins en moins l’enthousiasme suscité par le Concile Vatican II qui avait encouragé le processus d’inculturation.

L’Ecole de Kinshasa qui était devenue pour ainsi dire le porte-étendard de ce mouvement en Afrique subsaharienne ne semble plus avoir le même dynamisme dont, en particulier, le cardinal Joseph Albert Malula (1917-1989) était le grand promoteur. [Il fut archevêque de Kinshasa de 1964 à 1989 et président du Symposium des Conférences Episcopales d’Afrique et de Madagascar, ndlr]

Y a-t-il des résistances pour mettre en œuvre localement une Eglise à «visage africain»? D’où viennent-elles? D’Afrique même ou de l’Occident?
Le vrai problème, à mon avis, est celui du type de théologie qu’on enseigne en Afrique. Les programmes de philosophie et de théologie dans les Séminaires et les Hautes Ecoles  sont identiques à ceux qu’on trouve dans les Facultés et les Universités en Occident. Qui plus est, certaines Facultés de Théologie ou de Droit canonique se voient supervisées en matière d’obtention des diplômes par des Faculté-sœurs d’Occident.

Le professeur Bénézet Bujo, à Fribourg, est un fin connaisseur de la réalité du continent noir | © Jacques Berset

Cela fait que, dans la proclamation de la Parole de Dieu (prédication, catéchèse, pastorale, etc.), il est rare d’entendre les évêques, les prêtres, les catéchètes, etc. se servir des catégories culturelles africaines pour transmettre le message de l’Evangile au peuple.

Que pense-t-on au Vatican d’une ecclésiologie propre à l’Afrique?  
Normalement les autorités romaines ne devraient pas être opposées à une ecclésiologie africaine, surtout que c’est au Synode africain convoqué par le pape Jean Paul II que la théologie de l’Eglise Famille fut lancée. Dans son Exhortation post-synodale Ecclesia in Africa, le même pape encourage les évêques et les théologiens africains et malgaches d’aller de l’avant.

En quoi la rationalité africaine et la palabre – qui n’a rien à voir avec un bavardage futile et stérile – demandent-elles un autre type d’Eglise telle que celle que nous voyons traditionnellement en Occident, verticale et hiérarchisée?
Dans la conception africaine de l’Eglise Famille, on insistera surtout sur les relations interpersonnelles qui consistent à s’engendrer mutuellement au sein de la communauté en trois dimensions : les vivants, les morts et les non-encore-nés.

La palabre appelée gacaca (en kinyarwanda) et baraza (en kiswahili) est un des instruments efficaces qui permettent à cette communauté de veiller à encourager efficacement la vie en abondance. En effet, par la palabre, on mâche la parole et la digère en commun afin d’écarter tout malentendu et de promouvoir entre autres la réconciliation entre tous les membres visibles et invisibles, y compris avec les non-encore-nés. Un engendrement et un enfantement mutuels sont à ce prix.

La conception du mariage et de son indissolubilité prônée par l’Eglise se heurte à certaines conceptions africaines qui ne vont pas nécessairement, à vos yeux, à l’encontre de la Parole de Dieu. Pouvez-vous l’expliquer?
Le mariage africain, bien compris, ne se conclut pas d’une manière ponctuelle et contractuelle comme cela semble être le cas en Occident. Le « oui » ponctuel en Afrique, tel que cela se fait lors de la cérémonie dans les églises chrétiennes, ne constitue pas le lien matrimonial africain.

C’est que le mariage, dans beaucoup de traditions africaines, est un processus : il se réalise par étapes. Chaque étape est une condition sine qua non pour la validité de la suivante. Cela signifie qu’aucune des étapes ne peut être laissée de côté. Il en va ici comme d’une chaîne qui n’atteint sa solidité que grâce à plusieurs chaînons.

Par ailleurs, le mariage africain a une dimension communautaire impliquant les vivants, les morts et les non-encore-nés. La communauté doit engendrer/enfanter les mariés au quotidien tout comme ceux-ci le font pour la communauté. Aujourd’hui, où avec les habitudes venues de l’Occident la famille est presque mise de côté dans les processus du mariage, on assiste aussi à plusieurs cas malheureux de séparation des époux avec des conséquences parfois néfastes aussi pour les enfants. 

Vous plaidez pour un Catéchisme inculturé qui ne serait pas moins catholique que le  Catéchisme de l’Eglise catholique (1992), écrit dans une perspective «purement classique occidentale». En quoi différerait-il du précédent?
Le Catéchisme de l’Eglise Catholique que nous possédons ne peut pas être universel à tout point de vue, mais il nous présente un modèle pour que les Eglises particulières puissent s’en inspirer pour les réalités qui sont les leurs.

En ce qui concerne l’Afrique, sans s’écarter de la foi commune reçue des Apôtres, un catéchisme inculturé donnerait plus d’importance aux problèmes qui préoccupent le continent en matière d’évangélisation. On peut penser entre autres à la question de la sorcellerie, à celle de la pastorale pour les polygames, aux coutumes liées au lévirat, etc.

La sorcellerie est encore très répandue en Afrique noire | © Jacques Berset

Il y aurait aussi toute la question du concept philosophique de nature quand on parle par exemple du péché originel et du baptême des petits enfants. Le problème de l’écologie aussi pourrait être accentué autrement qu’en Occident. Ces quelques exemples pris au hasard n’épuisent pas les domaines où l’inculturation s’imposerait pour un catéchisme africain et malgache. 

De même, vous êtes partisan d’un Code de droit canonique qui diffèrerait de celui de 1983, sur le mode du Code de droit canonique des Eglises orientales. Dans quel passage faudrait-il le modifier 
Le cas du Code de droit canonique se recoupe avec celui du Catéchisme. On pourrait facilement se demander comment organiser un diocèse, une paroisse, etc. selon la rationalité africaine de l’Eglise Famille. S’interroger aussi sur le rôle que doivent jouer les différentes formes de la palabre (irénique, agonistique, thérapeutique) dans la vie quotidienne du diocèse, des paroisses, des petites communautés chrétiennes, etc.  Comment organiser les tribunaux ecclésiastiques à partir de la palabre thérapeutique…

Vous soulevez également la question du sacrement des malades, réservé aux prêtres, alors que la plupart du temps, faute de prêtre disponible, ce sont des fidèles laïcs, et plus particulièrement des femmes, qui accompagnent les mourants…
La question est qu’à l’heure actuelle, seul un prêtre peut conférer le sacrement des malades. Mais les anciens textes dans l’Eglise sont plus nuancés. Même le Concile de Trente parle de « ministres propres » pour les prêtres. Cela laisse un peu d’ouverture pour dire qu’il peut y avoir des ministres au sens impropre. Par exemple en cas de nécessité. C’est en ce sens que cette question pourrait être discutée en Afrique. Les femmes étant souvent plus impliquées dans les soins des malades (cf. cas du sida), on ne pourrait pas les exclure, si l’on incluait les laïcs comme ministres au moins « extraordinaires » du sacrement des malades.

Pour le professeur Bujo, dans la tradition africaine, la femme est source de vie immédiatement après Dieu lui-même en tant que source suprême | © Jacques Berset

Vous proposez la possibilité que les fidèles laïcs – hommes ou femmes – bien préparés participent au ministère de la prédication de la Parole de Dieu dans les assemblées ecclésiastiques.
C’est le même genre de réponse que pour la question précédente. La prédication est un problème qui n’est pas propre à l’Afrique. Un peu partout dans l’Eglise, les voix s’élèvent pour demander qu’on permette aux fidèles laïcs de participer au ministère de la prédication. Concernant l’apport de la femme, nous pouvons ajouter une note spécifique pour l’Afrique.

La femme, contrairement à ce qu’on entend souvent en Occident, n’est pas méprisée en Afrique, malgré des cas extrêmes, intolérables, qui ne sont pas à nier. Mais selon l’idéal de la tradition des aïeux – une réalité à mieux développer pour une spiritualité inculturée – la femme est source de vie immédiatement après Dieu lui-même en tant que source suprême. Dans la logique de ce symbolisme, étant donné que la Parole de Dieu partagée lors de la célébration eucharistique ou dans d’autres assemblées liturgiques est semence de vie, il est normal en Afrique que la femme y soit associée et qu’elle la transmette à l’assemblée.

Partisan de la décentralisation et du principe de subsidiarité, vous suggérez également que les fidèles soient associés à la nomination des évêques, pour éviter des situations conflictuelles telles que l’on a vécues ces dernières décennies, en particulier dans les régions germanophones d’Europe.
Cette suggestion ne part pas de la situation de l’Europe, mais de la constatation faite dans certains diocèses d’Afrique où des évêques sont nommés sans tenir compte de leur connaissance du milieu où ils devront exercer leur apostolat.

Il arrive même que des évêques ainsi nommés ignorent non seulement les modes de vie de leurs fidèles, mais soient incapables de parler et de comprendre la langue principale exigée pour une pastorale épiscopale digne de ce nom. Cela est étrange quand on sait que, par exemple en Belgique, il ne serait pas bienvenu de placer un évêque wallon dans un diocèse flamand alors qu’il ne connaîtrait pas le flamand qui est la langue du ministère qui lui est confié. Le contraire qui ferait qu’un candidat flamand sans connaissance du français soit évêque en Wallonie est aussi invraisemblable.

En Suisse on s’imaginerait difficilement qu’un évêque dans un diocèse alémanique ne connaisse pas le «schwyzerdütsch». En Afrique, avant qu’un évêque soit nommé, il devrait être normal d’associer le peuple dans un gacaca ou baraza, improprement appelés «palabre». (cath.ch/be)

Tribulations de la collection «Théologie africaine»
Après la publication par Academic Press, à Fribourg, de trois volumes sur la théologie africaine au XXIe siècle (en 2002, 2005, 2013) et de l’Introduction à la théologie africaine (2008), la collection «Théologie africaine» a été fondée en 2015. Elle a publié trois ouvrages à Academic Press, avant sa disparition fin 2017:

Le Credo de l’Eglise en dialogue avec les cultures – Existe-t-il une manière africaine de croire au Dieu de Jésus Christ ?, par Bénézet Bujo (2016)
La place des non-encore-nés dans la communauté africaine – Contribution à la conception chrétienne de la personne, par Adalric Felix Fidèle Jatsa (2016)
Le sacrement de mariage face aux mutations socio-culturelles – Pour renouer avec les valeurs négro-africaines, par Dieudonné Adubang’o Ucoun (2017)

Et aux Editions Saint-Augustin, à Saint-Maurice, qui a repris la collection en 2018 :
La vision africaine du monde – Pour un enseignement social de l’Eglise sans loi naturelle, Bénézet Bujo (décembre 2018)
Maternité précoce, enjeu pour la famille et le mariage, Léocadie Billy (février 2019)

Les Editions Saint-Augustin ont cessé la publication de la collection «Théologie africaine» au printemps 2020. Les raisons officielles invoquées sont que Saint-Augustin n’est pas une maison d’édition scientifique et qu’il n’y pas de marché pour de tels ouvrages. Mais il y a eu également, de la part de la congrégation des sœurs de Saint-Augustin, des réticences concernant la théologie africaine. La solution pour sauver la collection a été trouvée auprès de Schwabe Verlag à Bâle, qui édite notamment des ouvrages académiques.
Unique en son genre – cette collection traite de thématiques théologiques et pastorales à partir des cultures et réalités ecclésiales africaines. Elle est codirigée par les professeurs François-Xavier Amherdt, Bénézet Bujo et Thierry Collaud, de l’Université de Fribourg. Pour l’abbé Bujo, il est indispensable que les ouvrages de la collection «Théologie africaine» soient édités en Suisse, car sur place, dans les pays africains, il y a toujours le risque que ces livres n’obtiennent pas le nihil obstat des évêques locaux. «Certains, n’ayant pas été initiés à l’idée d’inculturation durant leur formation ou ayant étudié le droit canon sans se soucier des différents contextes culturels, sont réticents à promouvoir la théologie africaine».  JB

Un théologien fidèle à ses racines
Le professeur Bénézet Bujo, prêtre du diocèse de Bunia, au nord-est de la République démocratique du Congo (RDC), fut le premier professeur invité pour lancer l’enseignement de la «Theologie interkulturell» à l’Université Goethe de Francfort. Ce spécialiste reconnu de la «théologie africaine», a également introduit cette matière à l’Université de Fribourg. Il affirme haut et fort qu’il existe bel et bien une manière africaine de croire au Dieu de Jésus Christ.

Professeur émérite de l’Université de Fribourg/Suisse où il a enseigné la théologie morale, l’éthique sociale et la théologie africaine, Bénézet Bujo est avait été auparavant professeur à la Faculté de Théologie de Kinshasa et professeur invité à de nombreuses institutions. Il est notamment, outre des écrits en swahili, auteur des publications suivantes: Afrikanische Theologie in ihrem gesellschaftlichen KontextDie ethische Dimension der GemeinschaftWider den Universalanspruch westlicher MoralIntroduction à la théologie africaineLe Credo de l’Eglise en dialogue avec les cultures – Existe-t-il une manière africaine de croire au Dieu de Jésus Christ ?; La vision africaine du monde; pour un enseignement social de l’Eglise sans loi naturelle.  JB

 

Jacques Berset

Portail catholique suisse

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