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APIC – Interview
La coexistence entre chrétiens et musulmans au Liban est possible(081196)
Témoignage de Mgr Georges Kwaïter, archevêque melkite catholique de Saïda
Jacques Berset, agence APIC
Saïda/Fribourg, 8novembre (APIC) «La coexistence entre chrétiens et musulmans au Liban est vitale, c’est la seule façon pour les chrétiens de subsister dans le monde arabe», lance Mgr Georges Kwaiter, archevêque grecmelkite catholique de Saïda. L’évêque de cette région du Liban méridional
ne tient pas un tel discours par simple opportunisme – les chrétiens libanais sont de fait sortis exsangues et minorisés de près de 17 ans de guerre
– mais par conviction profonde. Notre interview.
De passage en Suisse, ce lanceur de ponts entre les communautés est aussi un bâtisseur d’églises. Dans la région de Saïda, il s’est donné pour tâche de reconstruire 16 églises détruites par les milices musulmanes lors de
la «purification ethnique» de 1985. Les catholiques vaudois, encouragés par
Mgr Pierre Bürcher, évêque auxiliaire à Lausanne, l’aident à reconstruire
l’une de ces églises, celle de Mrah-el-Hbas, entre Saïda et Jezzine. Un
projet de 120’000 dollars. Mais Mgr Kwaïter ne se contente pas des édifices
de pierre: avant tout, affirme-t-il, il faut reconstruire l’Homme au Liban.
APIC:Votre diocèse, Saïda, a été durement touché par la guerre.
MgrKwaïter:Il a été effectivement l’un des plus meurtris. En 1985, près
de 90% de mes fidèles ont été jetés sur les routes, déracinés, et réinstallés ailleurs: à Beyrouth ou dans la région de Jezzine, dans la montagne.
Cette situation a duré de 6 à 8 ans, jusqu’au jour où l’armée libanaise
s’est déployée dans la région de Saïda-Est. Le mouvement de retour s’est
amorcé en 1991, mais s’est développé depuis 1993. Pendant toutes ces années
d’absence, les maisons et les villages ont été occupés par des milices, si
ce n’est pillés et démolis. 25% des maisons ont été rasées, autant ont été
fortement endommagées. Le restant a été dépouillé des portes, des fenêtres,
des conduites électriques et même des carrelages…
APIC:Vous avez trouvé des partenaires musulmans partageant votre point de
vue sur la cohabitation entre les différentes communautés libanaises.
MgrKwaïter:Bien sûr! Deux ans avant que l’armée libanaise ne nous autorise à revenir, les musulmans de Saïda – avec lesquels nous avions toujours
eu de bonnes relations – avaient lancé un appel aux chrétiens déplacés afin
qu’ils reviennent dans leurs villages. Ils ont encouragé ce retour en mettant dehors les familles musulmanes qui occupaient les maisons des chrétiens. Ils les ont délogés pacifiquement, car ils représentaient l’autorité, le gouvernement étant à l’époque inexistant. Les milices locales faisaient la loi, chacune dans sa région.
Rappelons qu’en 1982, le Liban a été envahi par l’armée israélienne, qui
s’est retirée de notre région seulement trois ans plus tard. Les soldats
hébreux sont partis aux environs de février 1985; en avril, tous les chrétiens avaient pris la fuite. C’était le résultat de la pression d’agents
qui cherchaient à appliquer la politique d’établissement de «cantons chrétiens» au Liban. Ce plan ne pouvait pas réussir sur le terrain, en raison
de cette union très intime entre musulmans et chrétiens de notre région.
Une politique de «cantonalisation» du Liban soutenue par Israël
Les milices chrétiennes des Forces libanaises venues de Beyrouth et des
environs – que les Israéliens avaient appelées pour les remplacer – ont semé la discorde en s’attaquant aux uns et aux autres, mettant en danger une
convivialité profondément vécue. J’ai été témoin de cela lorsque j’habitais
au Foyer de la Providence de Salhyeh, dans la banlieue de Saïda. Les milices ont bombardé la ville au jugé, sans viser d’objectifs particuliers.
Les musulmans de Saïda – le mufti, les cheikhs et les députés – nous ont
sollicités à plusieurs reprises pour éviter cette catastrophe. Les musulmans ont ensuite riposté, mais les milices chrétiennes s’étaient retirées
deux jours avant l’attaque. Les hommes de Samir Geagea (actuellement en
prison) ont subitement abandonné la population, la laissant sans défense.
Dans les milices musulmanes et palestiniennes, il y avait aussi des
agents favorables au plan israélien de «cantonalisation». Pour justifier
leur politique à l’égard des Palestiniens, les Israéliens disaient haut et
fort que la cohabitation intercommunautaire était tout aussi impossible au
Liban. 35 milices musulmanes se sont alors attaquées aux villages chrétiens
de Saïda-Est; certaines même étaient venues de l’extrême nord de la Bekaa.
Les choses se sont finalement tellement embrouillées que personne ne
comprenait plus rien. L’exode de masse s’est produit sans véritables combats. Les villages étaient vides quand ils furent envahis. Paradoxalement,
ce fait a encouragé les chrétiens à revenir, car ils ont eu l’impression
qu’il n’y avait pas eu de sang versé entre eux et les musulmans de Saïda.
APIC:Contrairement à d’autres sensibilités chrétiennes libanaises, qui auraient souhaité, avec l’appui de l’Etat d’Israël, une «cantonalisation confessionnelle» du Liban, vous avez toujours milité pour le maintien d’une
présence chrétienne, même minoritaire, au sein de la population musulmane.
MgrKwaïter:Si nous partons, quelle présence aurons-nous à offrir, quel
témoignage aurons-nous encore à donner; il ne faut pas avoir peur d’être
minoritaires! La part du levain est très faible dans la pâte, et pourtant
il agit sur toute la pâte. Contrairement à d’autres chrétiens libanais, je
dis que nous devons nous sentir totalement arabes, car l’isolement signifierait notre anéantissement rapide. L’Eglise doit s’incarner dans la civilisation où elle vit, sinon nous sommes un corps étranger facile à rejeter.
Pensons qu’au tournant du siècle, ce sont les chrétiens qui ont levé le
flambeau du panarabisme, en Egypte ou ailleurs au Moyen-Orient. Pourquoi
les chrétiens ne pourraient-ils pas jouer ce rôle à nouveau aujourd’hui,
quand on considère leur apport, également en dehors des partis politiques,
aux plans culturel et national arabe.
Je suis sûr que si les chrétiens arrivaient un jour à vivre dans un canton «ethniquement pur», ils seraient jetés à la mer à coups de pelle au
bout de quelques temps. Dans ce grand monde arabe, on ne peut pas concevoir
une vie isolée pour les chrétiens. Ou bien on jette des ponts d’amitié,
d’entente et de plein respect mutuel entre les communautés ou alors il nous
faudra partir. La cohabitation est possible, en formant les gens. Il ne
faut pas désespérer.
APIC:Mais certains musulmans ont été dressés contre les chrétiens, ils
avaient de la haine contre eux.
MgrKwaïter:C’est vrai: pour enflammer les milices des divers bords, leurs
leaders leur insufflaient la haine de l’autre, développaient une culture de
la haine pour les mobiliser. Tous les leaders ont joué le jeu de ce complot. C’est là que l’on voit effectivement que malgré une coexistence séculaire, l’Homme est très fragile. De plus, l’Oriental est un homme sentimental; il écoute facilement ses chefs plutôt que de raisonner. Très rares
sont ceux qui ont pu garder la tête froide durant tous ces événements.
Après l’exode des chrétiens, la guerre s’est déchaînée entre milices, entre
chiites et Palestiniens par ex. Les combats furent très cruels durant
plusieurs mois, et du jour au lendemain, sur l’ordre de leurs chefs, ils
ont cessé le feu.
APIC:Un tel caractère versatile est-il favorable à la réconciliation?
MgrKwaïter:Non, c’est fragile, car c’est un peu extérieur et sentimental.
L’Eglise cherche à aller au fond des choses, à dépasser les purs sentiments. Nous organisons depuis la fin de la guerre des camps de paix l’été
pour enfants, rassemblant chrétiens, musulmans et druzes au Foyer de la
Providence ou au Couvent de Saint-Sauveur. Ces camps ont pour objectif
d’éduquer les enfants à la paix, au respect mutuel et à l’acceptation d’autrui, par le biais de jeux, d’histoires, de chants, de dessins, de danses… Des centaines d’enfants sont ainsi éduqués à la coexistence.
APIC:Pourquoi reconstruire des églises, alors qu’il y a encore des sansabris?
MgrKwaïter:Aujourd’hui, une cinquantaine de milliers de chrétiens – melkites et maronites – sont revenus à l’est de Saïda. Je parcours l’Europe
pour rassembler des fonds par le biais de jumelages entre diocèses: j’ai
huit chantiers en route. On a d’abord aidé les gens à se réinstaller et à
remettre en route l’économie. Car 60% des cultures ont été endommagées par
la guerre, les oliviers ont été coupés par la miliciens et brûlés comme
bois de chauffage. Nous accordons des prêts pour l’installation d’ateliers,
de boutiques d’artisanat et des petits commerces.
Notre population, qui vivait modestement, a été humiliée et appauvrie
par la guerre. Le dollars américain, qui valait trois livres libanaises, en
vaut actuellement 1600. Les salaires n’ont pas augmenté dans la même proportion. L’Eglise s’engage sur le front social: au niveau de scolarisation
(qui n’est plus accessible à de nombreuses familles), de l’hospitalisation
(une simple opération coûte au moins dix fois le salaire d’un ouvrier, et
il n’y a pas d’assurances) et de l’achat des médicaments. S’il n’y a pratiquement personne qui meurt de faim parmi nos paroissiens, certains mènent
une vie misérable: des pères de famille doivent exercer trois emplois pour
survivre!
C’est au dernier stade que l’Eglise se met à réparer les édifices religieux. Il faut d’abord donner de quoi vivre aux gens. L’Homme est plus important que les pierres, c’est l’icône créée par Dieu. (apic/be)
Encadré
Un évêque d’origine syrienne dans une terre où prêchait Jésus
Mgr Georges Kwaïter est né en 1928 à Damas, en Syrie. «Je suis né dans un
milieu mixte, dans une ville à majorité musulmane et j’ai vécu dans un
quartier musulman», confie-t-il. Lors de la révolution qui a ensanglanté la
Syrie dans les années 20, son père a été protégé et sauvé de la mort par
une famille musulmane du voisinage, et il a transmis à son fils ce vécu
existentiel et ce message de coexistence entre les communautés.
G. Kwaïter est archevêque du diocèse de Saïda, au Sud Liban, et de Deir
el Qamar, dans le Chouf. Un diocèse qui remonte sans doute aux temps des
Apôtres. Les Evangiles rapportent en effet que Jésus lui-même est venu dans
la région de Tyr et de Sidon. D’après saint Luc, il y aurait prêché les
Béatitudes. Chrétienté de la première heure, elle persiste malgré les vicissitudes du temps. (apic/be)
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