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apic/Document Grands lacs / justice et Paix

APIC – Document

Document des Commissions belges Justice et Paix (081296)

sur « L’avenir de la région des Grands Lacs »

Bruxelles, 8décembre (APIC/CIP) La gravité des événements survenus en

Afrique dans la région des Grands Lacs et les développements actuels de la

situation ont amené la Commission catholique « Justice et Paix » (1) et son

homologue flamande « Rechtvaardigheid en Vrede » à s’interroger sur l’avenir.

Elles ont publié un document de travail qui a suscité l’intérêt de plusieurs autres organisations.

Voici, rédigé par l’agence CIP, l’essentiel de ce document, qui débouche

sur une plate-forme de revendications politiques en vue ramener la paix et

à donner l’espoir aux populations « qui n’ont que trop souffert ».

Tout en étant conscientes que la situation dans la région des Grands

Lacs est en constante évolution et requiert un jugement nuancé, les

Commissions Justice et Paix commencent par attirer l’attention sur « un

imprescriptible devoir d’humanité ». Car, soulignent-elles, « au milieu du

million de réfugiés rwandais abandonnés à leur sort durant plusieurs

semaines par une communauté internationale tout entière aux délices de la

subtilité diplomatique et des rivalités géopolitiques, se trouvaient (et se

trouvent probablement encore) les assassins patentés – et jusqu’à ce jour

impunis – que sont les auteurs et les commanditaires du génocide qui a

emporté durant le printemps et l’été 1994 des centaines de milliers de

leurs compatriotes, Hutus modérés et Tutsis, tous confondus dans une même

haine de l’autre ».

Arrêter, juger et condamner les criminels

Les tergiversations de la communauté internationale devant le drame semblent doublement étranges aux yeux de Justice et Paix: depuis deux ans, des

génocidaires restent impunis, tandis que réfugiés et personnes déplacées

sont à nouveau jetés sur les routes. « L’urgence et le simple devoir d’humanité commandaient pourtant que l’on intervînt sur le champ, sans s’interroger sur la culpabilité ou l’innocence de chacune des personnes que l’on

allait aider. Ce n’est qu’en second lieu, lorsque la survie de tous est assurée, que l’exigence de justice impose à la communauté internationale

qu’elle s’acquitte enfin de ce qu’elle aurait dû faire depuis deux ans déjà

: désarmer et trier les réfugiés, victimes et bourreaux; arrêter, juger et

condamner les criminels au terme de procès justes, où seront respectés les

droits de la défense, ainsi qu’il sied dans toute société civilisée moderne. Et ce quelles que soient l’ampleur et l’horreur du crime commis. »

Un constat de faillite

Pour Justice et Paix, « le climat d’impunité » dans lequel baigne la région des Grands Lacs « est totalement imputable aux ambitions des politiciens locaux et à l’incapacité de la communauté internationale à mener dans

la région une politique cohérente et conforme à ses idéaux proclamés ». Or,

« la persistance de ce climat laisse croise à chacun que la fin justifie

tous les moyens, y compris les plus ignominieux et les plus barbares ».

Les deux Commissions mettent en cause, au Zaïre, d’abord le président

Mobutu, « jadis passé maître dans l’art de déstabiliser les pays voisins

pour asseoir sa suprématie sur l’Afrique centrale », puis inspirateur dès

1993 d’une « politique de purification ethnique dans les provinces zaïroises

du Shaba et du Kivu ». L’opposition démocratique au Zaïre est aussi visée,

car « empêtrée dans ses contradictions » et « enlisée dans des jeux politiques

stériles ». Au Burundi, le document dénonce « la volonté sans faille des Tutsis de Bururi de conserver le pouvoir envers et contre tous ». Au Rwanda, le

nouveau régime est montré du doigt pour n’avoir pas pratiqué « une politique

de nature à instaurer un climat de confiance », moyennant « le fonctionnement

d’une justice saine et sereine ».

De son côté, la communauté internationale est « tout aussi enfoncée dans

ses contradictions », selon Justice et Paix. C’est pourquoi elle s’est montrée « incapable » d’appuyer, au Zaïre, un retour à la démocratie au Zaïre;

d’empêcher, au Burundi, l’assassinat du président élu Melchior Ndadaye et

la mise en place d’institutions démocratiques; d’éviter le génocide rwandais, d’en punir les auteurs rapidement et d’offrir aux réfugiés des garanties élémentaires de sécurité pour leur retour; d’empêcher que les camps de

réfugiés au Zaïre ne menacent la population zaïroise en se transformant

pour en bases arrières pour de nouveaux conquérants.

Pour un plan d’urgence

Pour Justice et Paix, il ne saurait y avoir de « solution juste et donc

durable à l’ensemble des problèmes qui empoisonnent la région des Grands

Lacs » sans un dépassement des « conflits d’intérêts » qui opposent « les

puissances occidentales et régionales concernées ».

Sur cette base, les deux Commissions appellent la communauté internationale à « mettre en oeuvre de part et d’autre de la frontière zaïro-rwandaise

un plan d’aide d’urgence aux populations zaïroises et rwandaises victimes

des combats en cours », ainsi qu’un « plan d’aide au retour et à la réinstallation » pour les réfugiés rwandais.

Mais, poursuit aussitôt le document, « cela implique le déploiement d’une

force multinationale d’intervention », car il s’agit à la fois d’aménager

des couloirs humanitaires pour les personnes réfugiées et déplacées, de

désarmer les anciennes Forces Armées Rwandaises et les milices Interahamwe,

et d’arrêter toutes les personnes qui ont joué un rôle dans le génocide.

Pas question de s’immiscer

Devant la rébellion actuelle de l’Alliance des Forces Démocratiques pour

la Libération du Congo-Zaïre, dirigée par Laurent Kabila, il n’est pas question pour Justice et Paix que la communauté internationale s’immisce dans

un conflit qui doit rester « zaïro-zaïrois ». C’est pourquoi une Force internationale d’intervention devrait aider l’Organisation de l’Unité Africaine

(OUA) à prévenir toute tentative de modification des frontières zaïroises,

car par cette brèche pourrait s’introduire un ferment d’instabilité qui

contaminerait tout le continent.

Cette insistance n’empêche pas les deux Commissions d’être critiques à

l’égard des forces en présence au Rwanda comme au Zaïre. « L’implication de

Kigali » dans les récents événements du Kivu paraît « évidente » aux auteurs

du document. Mais l’action militaire du Rwanda, ajoutent-ils, a été aussi

indirectement favorisée sinon encouragée par les autorités zaïroises, qui

n’ont pas désarmé les anciens soldats et miliciens rwandais.

Ce n’est pas un tracé nouveau et risqué des frontières qui apportera un

remède de fond à la région des Grands Lacs, mais plutôt « une politique de

coopération cohérente », soulignent les deux Commissions Justice et Paix,

ainsi que les organisations signataires de leur plate-forme.

Cette cohérence implique, quant aux objectifs, de « promouvoir un meilleur développement humain et social » des populations du Rwanda, du Burundi

et du Zaïre en vue de combattre un ennemi commun et tenace: « la pauvreté

est l’une des causes importantes des violences et des guerres dans la région des Grands Lacs ».

Respect des minorités

Mais promouvoir le développement implique, parallèlement, que la communauté internationale décide « un embargo total sur les livraisons d’armes »,

qu’elle encourage la démocratisation des pays concernés et donne à l’O.U.A.

les moyens d’y veiller au respect des droits humains. Que la communauté internationale fasse donc son autocritique, demandent les deux Commissions,

qui réclament son engagement ferme à contribuer à une restauration du dialogue au Rwanda, au Burundi et au Zaïre en vue d’instaurer des « institutions crédibles, fondées sur le partage du pouvoir, le suffrage universel

et le respect des minorités quelles qu’elles soient ».

« Au Burundi et au Rwanda, précise le document, il serait inadmissible

qu’une majorité de la population qui, à tort ou à raison, se reconnaît comme hutue soit assujettie à une minorité. A l’inverse, il est tout autant

inacceptable que celle-ci, qui s’affiche tutsie, voie ses intérêts légitimes bafoués et son existence menacée par qu’elle a le tort d’être en infériorité numérique. » Dès lors, au Rwanda, dès que les responsables du génocide auront été jugés, il faudra que la population élise ses représentants

et qu’il y ait « un partage démocratique du pouvoir ». Une solution analogue

s’impose pour le Burundi, « où Sylvestre Ntibantuganya demeure le président

légitime ». Enfin, « au Zaïre, le pays aux deux cents ethnies où tout – y

compris l’Etat – est à reconstruire, il incombe de favoriser l’avènement

d’un système politique réellement démocratique, où le dialogue et le combat

des idées l’emportent sur l’affirmation des particularismes ».

Une plate-forme

Le document élaboré par les Commissions Justice et Paix se conclut par

une plate-forme de quatorze revendications politiques. Douze sont adressées

à la communauté internationale pour qu’elle envoie une force d’intervention

dans la région, qu’elle prenne des mesures adéquates pour hâter la pacification et la démocratisation, ce qui implique un embargo sur les armes et

un jugement en bonne et due forme des auteurs du génocide.

La Commission Justice et Paix adresse deux autres revendications au gouvernement belge pour qu’en la matière, il joue un rôle « initiateur » et pour

qu’il favorise avec d’autres l’organisation d’une Conférence internationale

« afin que soient prises les mesures propres à assurer un avenir pacifique

en Afrique centrale pour tous les habitants de la région, sans discriminations et dans le respect de toutes les parties ». (apic/cip/mp)

(1) Commission Justice et Paix, rue Maurice Liétart, 31 / bte 8 – 1150 Bruxelles (tél. 02/738.08.11; fax 02/738.08.00).

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