apic/Père Emmanuel Lafont, interview
APIC – Interview
France: Le Père Emmnauel Lafont, transformé (230197)
par la JOC et dix ans en Afrique du Sud
« Pour être libre, écouter les pauvres »
Jean-Claude Noyé, pour l’Agence APIC
Paris, 23janvier (APIC) Durant plus de dix ans, le Père Emmanuel Lafont,
51 ans, a partagé le combat de Noirs contre l’apartheid en Afrique du Sud,
plus précédement à Soweto, dans la banlieue de Johannesburg. Revenu en
France, il est désormais directeur, sur le plan national, des Oeuvres pontificales missionnaires (OPM) et responsable de la Coopération missionnaire. Il explique sa nouvelle tâche sacerdotale, sans oublier son expérience,
bouleversante, vécue à Soweto.
APIC : Vous êtres d’origine bourgeoise. En quoi votre découverte de la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) a-t-elle été déterminante dans votre vocation sacerdotale?
E. L. : J’avais été « conscientisé » à la réalité de la grande pauvreté dans
le monde lors du Concile Vatican II, par le biais d’évêques du tiers monde
et d’un séjour de cinq semaines en Amérique latine. Mais la rencontre de la
JOC, à Brest, m’a permis de ne pas avoir une attitude paternaliste et de
comprendre que la première chose à faire, c’est d’écouter les gens issus de
milieux pauvres ou modestes pour prendre vraiment en considération ce
qu’ils disent. La JOC m’a aussi amené à regarder comment les travailleurs
lisent la Bible sans opérer de coupures avec ce qu’ils vivent. Dixit Dietrich Bonhoeffer: « Il faut lire la Bible et la vie par en dessous ». Reprendre les choses par en bas. Il m’a semblé que c’était l’attitude du Christ
dans son incarnation. J’ai également abordé l’Afrique du Sud grâce à la
JOC. Là aussi, je l’ai fait au ras des pâquerettes. Dans les cités noires
et les ghettos.
APIC : « L’Afrique du Sud m’a plus apporté que je ne lui ai donné », ditesvous. Pourquoi?
E. L. : Les Africains intègrent naturellement la dimension spirituelle de
l’homme. Ils ne sont pas matérialistes. Leur façon d’entrer de plain pied
dans la Bible et la lecture qu’ils en font est plus simple, plus immédiate
qu’en Europe. Par ailleurs les Africains ont divers rites qui n’évacuent ni
l’enfance, ni la mort. Ils ont un humanisme fondé sur la vie communautaire.
L’entraide chez eux est plus facile, plus spontanée. A bien des égards,
tout cela est convertissant.
APIC : De retour en France, à quel aspect de la « maladie de l’Occident »
êtes-vous sensible?
E. L. : La recherche du bien-être matériel – comme recherche individuelle
le plus souvent – Cela confine parfois à l’obsession. Ici l’avoir prime de
toute évidence sur l’être. Il y a aussi cet orgueil de l’Occident de croire
qu’il a toute la vérité, qu’on est, de fait, une civilisation supérieure.
Cet orgueil a longtemps grevé la mission de l’Eglise et nous a pas aidés à
rencontrer les autres. Chez Albert Schweitzer lui-même, missionnaire-médecin à Lambaréné au Gabon, un homme pourtant remarquable, il y a des phrases
incroyables, pleines de cet esprit colonial qui voulait dire « qu’il ne faut
pas trop partager intimement le quotidien des indigènes, au risque de perdre sa crédibilité de Blanc ».
APIC : En est-on complètement revenu?
E. L. : Non. Voyez les jugements hâtifs sur le Zaïre et le Rwanda, du type:
« Ah! c’est l’Afrique, alors… »
APIC : Que pensez-vous du dialogue interreligieux?
E. L. : C’est le défi de l’Eglise pour le siècle qui commence. L’Asie, qui
ne s’est pas vraiment laissée pénétrer par le christianisme, est un enjeu
important à cet égard. Ce qui nous sépare des autres religions est moins
important que ce qui nous rapproche d’elles: savoir que nous ne sommes pas
le début ni la fin, que nous sommes le fruit d’un libre don d’amour et que
le reconnaître, c’est trouver sa liberté.
APIC: Comment ce dialogue s’articule-t-il avec la mission?
E. L. : Il nous place dans une dialectique féconde entre la reconnaissance
du positif des autres cultures et religions et la conviction intime que
nous sommes porteurs d’une lumière universelle du Christ rédempteur qui est
au coeur de notre foi. C’est un défi permanent.
APIC : Que comptez-vous faire à la tête de la Coopération missionnaire?
E. L. : J’y suis depuis trop peu de temps pour avoir déjà un programme précis. L’Eglise de France me donne une tâche extraordinaire: Aider les diocèses à grandir dans leur vocation missionnaire ouverte sur le monde et les
autres cultures. Je voudrais que la dimension gestionnaire du secrétariat
de la Coopération missionnaire soit tout entière au service de cette mission. Il nous faut garder un cap: que l’Eglise de France s’ouvre davantage
à l’Eglise universelle.
APIC : Ne craignez-vous pas de devenir un apparatchik?
E. L. : C’est un défi, je le reconnais, qui m’est lancé. Etre au service de
l’Eglise que j’aime, dont j’ai besoin et qui a besoin de moi. Et en même
temps rester libre dans mon for intérieur. C’est dans la liberté que
s’exerce la responsabilité. Voilà un couple indivisible. Je souhaite que
tous ceux qui m’entourent m’aident à réussir cette tâche. Ma hantise: être
aliéné à quelque chose ou à quelqu’un. Cela ne servirait à rien. La JOC et
l’Afrique du Sud m’ont libéré. Ce n’est pas pour devenir un homme d’appareil en France! (apic/jcn/ba)
Les Editions « L’Atelier » viennent de publier un livre d’Isabelle Marque,
journaliste à TF1, intitulé: « Emmanuel Lafont, un prêtre à Soweto ». Préface
de Nelson Mandela.
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