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Minorités chrétiennes en Turquie II
Turquie:La fin programmée des chrétiens araméens du Tur Abdin (280297)
Ils parlent encore la langue du Christ à la maison
Jacques Berset, agence APIC
Istanbul, 28février(APIC) Ils parlent encore à la maison et à l’église le
«suroyo» (syriaque), proche de la langue araméenne que parlait le Christ en
Palestine. Au début du troisième millénaire, dans l’indifférence générale,
ils auront disparu du sud-est de la Turquie. «Ils», ce sont les quelque
2’500 chrétiens araméens de confession syro-orthodoxe qui restent dans le
Tur Abdin. Ils étaient encore plus de 200’000 au début du siècle en HauteMésopotamie turque, une région aujourd’hui peuplée de Kurdes.
Victimes de discriminations dans un Etat turc qui se prétend pourtant
laïc depuis la proclamation en 1923 de la République par Moustafa Kemal
Atatürk, impliqués malgré eux dans la sanglante guerre qui oppose les guérilleros kurdes du PKK à l’armée turque, les chrétiens du Tur Abdin ne rêvent que d’une chose:quitter ce haut-plateau aride parsemé de roches calcaires et basaltiques situé entre la ville kurde de Mardin, la rive droite
du Tigre et la frontière syrienne. Ils se sont installés par dizaines de
milliers ces trois dernières décennies en Europe de l’Ouest, où le sort de
leur terre d’origine est souvent méconnu.
Héritiers de la communauté d’Antioche, aux temps du Christ la troisième
ville de l’empire romain après Rome et Alexandrie – qui fut le grand foyer
de diffusion du christianisme d’Asie Mineure jusqu’en Chine – les chrétiens
du Tur Abdin sont certes fiers de leurs origines. A en croire la tradition,
évangélisés par les saints Mar Addai et Mar Mari – que saint Thomas, en
route vers l’Inde, a laissés sur place pour continuer son oeuvre – , n’habitent-ils pas une région qui signifie «la Montagne des serviteurs de
Dieu».
La région, dans des temps meilleurs, comptait quelque 80 monastères. Ce
fut même un temps le centre de l’Eglise syrienne, persécutée par l’empereur
de Byzance pour avoir rejeté les définitions de la personne du Christ adoptées au Concile de Chalcédoine (451) et pour leur obédience «monophysite».
Dès le XIIIe siècle, le monastère de Zafaran, près de Mardin, devint la résidence des patriarches de l’Eglise syrienne orthodoxe d’Antioche, transférée aujourd’hui à Damas.
Villages chrétiens rasés
Entretemps, la vie dans le Tur Abdin – une région où s’affrontent le PKK
et l’armée turque et où s’est implanté le hezbollah – est devenue très difficile pour la minorité chrétienne: toute une série de villages chrétiens
ont été rasés ou vidés de leurs habitants; des églises ont été détruites,
transformées en musées, en mosquées voire même en étables. Une poignée de
monastères sont restés ouverts. Fierté des origines ou pas, aux yeux de la
majorité des descendants des Araméens, la seule solution semble être le
chemin de l’exil pour rejoindre les rangs de la diaspora syriaque en Allemagne, en Suède, en Suisse, aux Pays-Bas, en Amérique ou en Australie.
De fait, la pression sur les minorités en Turquie est toujours aussi
forte. Depuis le début de l’année, partout dans les bureaux et les administrations de cette région du Kurdistan, on peut lire ce slogan: «Une nation
(sous-entendu la nation turque), une langue (la langue turque), une religion (l’islam)». «Tout le monde est censé comprendre ce qui est écrit, mais
chez nous la majorité des gens parlent kurde, sans parler de la minorité
syriaque et arabe», confie à l’APIC le «melfono» (professeur) Isa Gülten,
un «süryani ortodoks» qui enseigne au monastère de Mor Gabriel, le centre
spirituel du Tur Abdin.
La religion sur la carte d’identité
«Nous sommes dans une République laïque, mais nous devons inscrire notre
religion sur la carte d’identité… Aux barrages de l’armée, il arrive
souvent que de simples soldats nous demandent pourquoi nous sommes chrétiens. C’est une pression constante». Isa Gülten se dit fier de souffrir
pour sa foi en restant dans le Tur Abdin: «la persécution est le signe que
nous sommes chrétiens; nous ne devrions pas avoir peur d’endurer des épreuves à cause de notre foi, nous devons plutôt en être heureux». Le professeur souhaite pouvoir continuer de vivre parmi ses voisins musulmans, kurdes et turcs, «pour témoigner de l’amour du Christ». Certes, admet-il, la
vie dans les villages du Tur Abdin n’est pas facile, et il ne faut pas blâmer ceux qui émigrent et quittent leurs terres ancestrales.
Comme chrétiens, les «Süryanis» ont leurs problèmes spécifiques: discrimination professionnelle par le non accès à la fonction publique – «aucune
chance face à un candidat musulman» -, brimades lors du service militaire,
obligation de se faire discrets pour parler et apprendre la langue syriaque, menaces contre les propriétaires, les artisans et les paysans chrétiens, vols de terres, assassinats et attentats contre les boutiques, enlèvements de jeunes filles pour les marier à des musulmans, etc.
Pressions du hezbollah
Les militants islamistes ne sont plus très actifs dans cette région depuis quelques mois, mais ces dernières années, on leur a attribué un certain nombre d’enlèvements et d’assassinats de personnalités chrétiennes. Le
meurtre, à Midyat, du docteur Edvar Tanriverdi, le dernier médecin chrétien
du Tur Abdin, en décembre 1994, a été le fait des fondamentalistes musulmans.
Comme les «gardiens de villages» kurdes ou les milices des «agas», les
grands propriétaires terriens kurdes, les hezbollahs travaillent sous le
contrôle du gouvernement et des militaires. «Ils reçoivent des armes clandestinement», témoigne Yusuf, un habitant de Hassana (Kösrali en turc), un
village chrétien que l’armée turque a rayé de la carte en novembre 1993,
malgré les protestations internationales.
Un autre témoin, qui tient à garder l’anonymat, nous confie que l’armée
cherche à impliquer les «Süryanis» dans la guerre contre le PKK, en voulant
leur distribuer des fusils. Ceux qui refusent sont considérés comme suspects de sympathie pour les indépendantistes kurdes. Pour des «raisons de
sécurité», des villages isolés continuent d’être évacués par l’armée et
leur population doit chercher refuge dans de plus grandes agglomérations.
Certaines fois, malgré les promesses officielles, les maisons des chrétiens
évacués sont la proie des flammes et leurs biens sont pillés. Souvent, le
choix qui reste à ces paysans, est de se rendre en ville, premier pas vers
l’émigration, pour ceux qui ont déjà de la famille à l’étranger.
«Le Traité de Lausanne nous a oubliés»
«Face aux violences que nous subissons comme chrétiens, nous attendons
davantage de protection de la part de notre gouvernement», lance le professeur araméen. Mais il ne veut pas mettre directement en cause le premier
ministre islamiste Necemettin Erbakan, car les ennuis de sa communauté datent de bien avant son arrivée au pouvoir. Les chrétiens syriaques se sont
déjà rendus à Ankara pour réclamer des écoles dans leur langue maternelle,
le «suroyo». Le risque est grand que cette langue séculaire ne se perde définitivement dans la jeune génération tentée par l’émigration.
Le Traité de Lausanne donne aux minorités grecques et arméniennes – qui
avaient déjà à l’époque leurs propres écoles – la liberté d’établir et de
gérer des institutions éducatives. Mais la situation des syriaques était
différente. «Le Traité de Lausanne nous a oubliés», déplore Melfono Isa
Gülten. Dans le Tur Abdin, l’école publique utilise la langue turque.
Le professeur araméen se demande aussi pourquoi les imams musulmans sont
payés par l’Etat, tandis que les prêtres ne reçoivent rien: «Dans ce pays
laïc, un imam ne fait rien de plus qu’un prêtre, alors pourquoi cette différence de traitement entre l’Eglise et la mosquée?» Questionné sur cette
discrimination, le Département des affaires religieuses à Ankara a répondu
à la délégation des «Süryanis» qu’ils devaient se prendre en charge eux-mêmes.
La population chrétienne du sud-est de la Turquie va fêter cette année
les 1600 ans du Monastère Mar Gabriel – centre de la vie religieuse dans le
Tur Abdin -, fondé en 397 par saint Samuel et saint Siméon. A cette occasion, Isa Gülten lance cet avertissement: «Ce serait une véritable honte
pour notre pays d’abord, mais également pour les chrétiens du monde entier,
si cette présence chrétienne antique devait disparaître de cette terre,
faute d’attention et de solidarité!» Un SOS à l’adresse des Eglises-soeurs
que nous répétera à plusieurs reprises à Istanbul l’archevêque Filiksinos
Jusuf Cetin, vicaire patriarcal en charge de la petite communauté syrienne
orthodoxe émigrée sur les rives du Bosphore. (apic/be)
Encadré
Présence des chrétiens syro-orthodoxes en Suisse
Ces dernières décennies, le Tur Abdin, qui ne compte plus que 500 familles
chrétiennes, s’est littéralement vidé de sa population syro-orthodoxe, venue s’installer en Suède, en Allemagne (environ 50’000 Süryanis), aux PaysBas, en Belgique, en Autriche ou en Suisse. D’autres ont émigré en Amérique
et en Australie.
En Suisse, selon le Père Johannes Kanalga, l’un des quatre prêtres syriens-orthodoxes au service de la communauté chrétienne de Turquie émigrée
ou réfugiée dans notre pays, il y a quelque 850 familles, soit environ
5’000 âmes. Les ressortissants turcs du Tur Abdin en représentent les 80%,
le reste provenant de Syrie, du Liban, d’Irak, etc. Près de la moitié des
sy- ro-orthodoxes sont entretemps devenus citoyens suisses. Ils se concentrent essentiellement en Suisse alémanique (70%), et le reste au Tessin.
Seules quelques familles sont dispersées en Suisse romande.
L’an dernier, l’Eglise syrienne-orthodoxe a acheté aux Pères capucins le
couvent d’Arth, dans le canton de Schwytz, pour y maintenir un couvent et y
ériger un centre spirituel et culturel syriaque. A l’heure actuelle vivent
dans le couvent d’Arth un moine du Tur Abdin et deux religieuses venues
récemment de Syrie.
L’Eglise orthodoxe syrienne du patriarcat d’Antioche, appelée autrefois
«jacobite» (du nom de son organisateur, l’évêque Jacques Baradaï), s’est
séparée du tronc commun au Ve siècle. Elle fait partie des Eglises orientales anciennes dites «pré-chalcédoniennes», c’est-à-dire d’avant le Concile
de Chalcédoine (451). Un important rapprochement entre l’Eglise catholique
romaine et l’Eglise syrienne orthodoxe a eu lieu ces dernières années lors
de rencontres entre le pape Jean Paul II et le patriarche d’Antioche Ignatius Zakka Ier Ivas.
On s’est rendu compte depuis quelque temps, du côté des historiens et
des théologiens tant catholiques qu’orthodoxes que les «monophysites»
n’étaient pas «hérétiques», mais qu’ils utilisaient des termes et concepts
différents que ceux fixés par le Concile de Chalcédoine pour professer finalement la même foi en Christ. (apic/be)
Des photos illustrant cette interview sont disponibles à l’agence APIC ou à
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