apic/Zaïre/Témoignage de Mgr Banga/Buta
Zaïre:Réquisitoire de l’évêque de Buta contre le «système Mobutu»(270297)
Mgr Banga dénonce le «pouvoir corrompu et corrupteur»
Kinshasa, 27février(APIC) Vols, viols, pillages, destructions d’hôpitaux,
d’écoles, d’églises et de maisons, assassinats… Les Forces armées zaïroises (FAZ) de Mobutu en débandade dans le nord-est du pays ne laissent rien
ou presque rien sur leur passage, témoigne Mgr Joseph Banga Bane, le jeune
évêque de Buta (39 ans), actuellement en visite ad limina à Rome.
Dans son réquisitoire implacable publié par le journal «Référence plus»
à Kinshasa, où l’évêque a dû fuir fin janvier en compagnie des prêtres, des
religieuses et religieux de son diocèse, Mgr Banga dénonce la «dimension
institutionnelle du péché» représentée par le système mis en place par Mobutu. Des informations fournies par l’évêque de Buta et transmises jeudi à
l’APIC confirment que la situation s’est encore aggravée dans la région du
Haut-Zaïre.
Le diocèse de Buta n’aura donc pas été épargné par les «attilas» des
forces zaïroises. Après les mises à sac de toutes les infrastructures dans
les diocèses de Bunia et Isiro opérées bien avant l’arrivée des rebelles de
l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo-Zaïre de
Laurent-Désiré Kabila, le diocèse de Buta a subi un sort identique.
La cathédrale profanée par les soldats de Mobutu
Un jour, témoigne l’évêque de Buta, les soldats des FAZ sont entrés dans
la cathédrale. Ils ont tiré sur le tabernacle, le détruisant. Ils ont pillé
l’archevêché, détruit l’Institut supérieur de pédagogie et mis la ville à
feu et à sang. Les prêtres et les religieuses ont pris la fuite en direction de la brousse; les soldats les ont cherchés partout. Les religieux s’y
sont cachés 45 jours durant, avant de retourner à Buta pour célébrer à la
cathédrale la messe de requiem pour le Père Jean, un prêtre âgé décédé en
brousse faute de soin. Les soldats s’en sont alors une nouvelle fois pris à
l’Eglise, allant même jusqu’à pénétrer à moto dans la cathédrale. Craignant
pour leur vie, prêtres, missionnaires et religieuses ont finalement pu rejoindre Kinshasa.
«J’ai honte»
«Notre inquiétude est grande pour la situation des familles qui ont dû
fuir leurs maisons, abandonner leurs biens pour chercher refuge en forêt,
avec tous les risques, en particulier pour les plus fragiles, comme les enfants, les personnes âgées et les malades». Les militaires s’en prennent à
tout ce qu’ils trouvent sur leur passage, y compris les animaux. «Pas pour
les manger, mais pour détruire». «Buta semble le lieu sacrifié: c’est là
que les pillards se sont installés et ont installé la violence», écrit
l’évêque de la ville.
Au-delà de la peine pour les pertes en vies humaines et pour les dégâts
matériels, l’évêque dit sa «souffrance morale de devoir assister à tant de
mal sans pouvoir rien faire». Comme évêque, poursuit-il sans complaisance,
j’ai honte: «Honte d’avoir peur, de devoir fuir, de ne pouvoir rien faire
pour les gens ni même pour l’Eglise dans cette situation, d’être fils d’un
pays où l’on peut encore vivre une telle sauvagerie. C’est très frustrant
et révoltant d’éprouver la sensation que les malfaiteurs sont toujours les
plus forts».
«La dimension institutionnelle du péché»
«Mais notre indignation et notre colère risquent de n’être qu’une hypocrisie ou l’expression de notre égoïsme – parce que nous avons subi des
dommages -, si nous ne confessons pas qu’il y a péché! Péché non seulement
parce qu’il y a vol, meurtre… mais péché plus en profondeur parce que le
vol et le meurtre ne sont pas considérés comme péché. Tranquillement, des
militaires violent le domicile des paisibles citoyens, dépouillent les individus et les familles de tous leurs biens, détruisent même des bien
d’utilité publique comme les écoles et les hôpitaux… Ils injurient, frappent, tuent, et le font durant des mois, sur des centaines de kilomètres,
de Goma à Butembo, en passant par Beni, Bunia, Isiro, Dungu, Buta, Aketi,
Bondo (plus de 1’500 km)».
«Aucune mesure n’est prise et appliquée par l’autorité publique pour arrêter le vandalisme». A Buta les militaires pillards se sont installés depuis près de deux mois, saccageant tout et contraignant la population à se
cacher dans la forêt. «Le pouvoir public, dont le gouvernement, n’a rien
fait pour restaurer l’ordre et garantir la sécurité des personnes et des
biens», déplore Mgr Banga Bane.
L’armée, «un corps perverti»
C’est ici que ressort la «dimension institutionnelle du péché», relève
ensuite l’évêque de Buta. «Car il ne s’agit pas d’individus particuliers
qui font du mal par-ci par-là. C’est tout un corps, en l’occurrence l’armée
– un des instruments les plus importants du pouvoir de l’Etat -, qui se révèle profondément perverti et qui rend ainsi visible la perversion de cet
Etat ou du moins du «système» ou «régime» qui gère l’Etat. Un sytème ou régime qui est ou même doit avoir été toujours fondamentalement mauvais».
L’ordre implicite de piller
Et le prélat de poursuivre son implacable réquisitoire: «Les militaires
– officiers et soldats – qui s’illustrent aujourd’hui par des pillages sont
des gens qui ont vu et voient des dirigeants politiques, des chefs militaires, des gestionnaires de l’Etat accumuler argent, maisons, véhicules…
acquis par voies de corruption, de détournement des deniers publics,
d’exactions sur les citoyens… Beaucoup de militaires sont utilisés pour
des opérations d’intimidation, de chantage, de vols à mains armées… au
profit des chefs. Beaucoup sont commis à la garde des villas et autres ’affaires’ aux origines suspectes».
«Ces misérables militaires sont quotidiennement témoins de l’étalage
d’un luxe scandaleux et d’un gaspillage qui constituent une injure contre
eux- mêmes, leurs femmes et leurs enfants mal logés, mal nourris, mal
soignés, mal habillés! Et comme militaires, ils sont obligés de protéger ce
système de permanent pillage public et officiel qui reste impuni jusqu’ici
et qui se poursuit encore…» Et comble de cynisme, constate-t-il, les tenants de ce système ont envoyé et abandonné les militaires sans nourriture,
sans médicaments, sans équipement… dans une guerre dont ces militaires ne
comprennent pas les raisons». «Quand les militaires sont envoyés à la guerre sans moyens – argent, nourriture, véhicules, carburant… -, ils ont implicitement reçu l’ordre de se les procurer en dépouillant les populations,
en pillant».
L’armée? Un «danger public de pillage»
Si l’armée au Zaïre est devenue un «danger public de pillage», c’est que
cette armée a été mise au service d’un système politiques et socio-économique de pillage, dénonce Mgr Banga. «Les coupables, ce ne sont pas seulement
ces pauvres militaires qui ont volé argent et véhicule… dans une folie
collective pour pouvoir survivre, mais aussi et surtout d’abord ces chefs
politiques et militaires dont la gestion a ruiné le pays et réduit en clochards les citoyens zaïrois en général et les militaires en particulier».
Au Zaïre, constate-t-il, rien n’inquiète ni ne dissuade les malfaiteurs,
dès lors que la «malfaisance» est institutionnalisée au point de devenir
«le mode d’être de l’Etat et de ses dirigeants au plus haut niveau des institutions publiques».
Le problème n’est pas entre les régions, conclut Mgr Banga, mais entre
l’ensemble du peuple zaïrois et un pouvoir corrompu et corrupteur qui a
plongé dans la misère toutes les régions du pays, y compris la région de
l’Equateur dont le chef-lieu, Mbandaka, a déjà subi un des pillages les
plus destructeurs. Et l’évêque de Banga, profondément démoralisé par ce que
subit son pays, conclut ainsi:»Que le Seigneur nous libère de toute tentation de nous diviser ou de choisir la violence (mettre sur pied des milices
armées…), qu’il nous aide à construire la paix dans la fraternité».
(apic/com/pr)
webmaster@kath.ch
Portail catholique suisse
https://www.cath.ch/newsf/apic-zaire-temoignage-de-mgr-banga-buta/