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APIC – Interview

Ambassade du Japon à Lima: Le MRTA ne cédera pas (250297)

Priorité au dialogue

Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC

Le MRTA ne cédera jamais sur sa principale revendication, à savoir la libération de ses membres emprisonnés au Pérou, affirme Isaac Velasco, porteparole et représentant pour l’Europe du Mouvement révolutionnaire Tupac

Amaru (MRTA). Dans une interview exclusive accordée mardi à l’APIC, il fait

part de la volonté du MRTA de tout faire pour favoriser le dialogue et

trouver une issue pacifique à la crise de la résidence de l’ambassadeur du

Japon, occupée depuis le 18 décembre – 72 otages sont retenus depuis 71

jours -. Mais aussi de la détermination du commando de mourir les armes à

la main en cas d’attaque des forces armées.

APIC: Où en sont les négociations qui viennent de reprendre. Le président

Fujimori semble ne pas vouloir céder. Le MRTA non plus. Situation bloquée,

en dépit de l’optimisme affiché par Fujimori dans une déclaration affirmant

qu’une solution pourrait être trouvée avant Pâques?

I. Velasco: Nous en sommes aujourd’hui au point mort. Notre principale revendication, à savoir la libération des prisonniers politiques est pour

l’heure ignorée par le gouvernement. Qui ne veut pas en entendre parler. Or

il ne peut y avoir de solution politique négociée et pacifique à cette crise si cette question n’est pas discutée. Des centaines de prisonniers politiques croupissent dans les prisons dans des conditions inhumaines, alors

que des criminels de guerre, des officiers des forces armées et des forces

de police ont été amnistiés malgré leurs mains couvertes de sang. Ils sont

pourtant les auteurs des pires tortures, d’exécutions extrajudiciaires, de

génocide même. Et à ce titre jugés et condamnés par un tribunal militaire à

des peines bénignes. Aujourd’hui, ils bénéficient non seulement de l’amnistie, mais encore ont-ils, pour certains, été récompensés avec des galons

d’officiers supérieurs.

APIC: Vous revendiquez la libération de combien de vos membres?

I. Velasco: 458 militants du MRTA sont reconnus par le gouvernement. Mais

nous demandons aussi la libération de toutes les personnes faussement accusées de subversion, comme les dirigeants syndicaux ou de mouvements d’agriculteurs, comme aussi des femmes, responsables de programmes populaires. On

peut estimer à 6’000 le nombre de prisonniers politiques actuellement enfermés au Pérou. Dont 4’000 sont innocents. Le gouvernement n’en reconnaît

que 800.

APIC: Etes-vous prêts à faire des concessions? Jusqu’où peuvent-elles aller?

I. Velasco: Nous l’avons dit et redit: la proposition faite au gouvernement

est négociable dans tous ses aspects. Reste que le gouvernement ne manifeste aucune volonté d’entrer en matière. Il exige de notre part une reddition inconditionnelle, que le commando du MRTA dépose les armes et qu’après

avoir libéré les prisonniers politiques, nous acceptions de nous exiler

dans un pays tiers, avec la promesse que les conditions de détention dans

les prisons s’améliorent.

C’est inadmissible. Le Pérou a signé la convention internationale sur le

traitement des prisonniers politiques et des prisonniers de guerre. L’article 3 de la Convention de Genève, à propos des conflits internes, stipule

que les prisonniers politiques arrêtés doivent être traités dans le respect

des droits de l’homme. Et en aucun cas torturés, humiliés… Nous considérons que nos compagnons emprisonnés ne sont pas des prisonniers de droit

commun. Le MRTA est une organisation politique qui agit par le biais d’une

activité politique et militaire, en conformité avec la Constitution péruvienne. L’art 73, si je ne me trompe pas, dit que le peuple a le droit de

s’insurger dès lors que ses droits sont bafoués. Ce qui est dramatiquement

plus vrai que jamais: mon peuple n’a accès ni au travail, ni à l’éducation

ni à la santé. Ces droits, fondamentaux pour l’homme, sont violés au Pérou.

APIC: Vous avez choisi l’ambassade du Japon. Un choix politique destiné à

embarrasser le gouvernement de Fujimori?

I. Velsaco: L’objectif est politique, effectivement. Le gouvernement et les

milieux économiques japonais appuyent politiquement et économiquement la

brutalité du régime, ainsi que son modèle néo-libéral. Cela sans se préoccuper de la vie de millions de Péruviens.

APIC: Si les forces armées interviennent militairement pour mettre fin à

l’occupation, quelle sera la stratégie du MRTA?

I Velasco: Jusqu’au dernier combattant, jusqu’au dernier tir, il y aura une

résistance tenace pour garantir la vie des «prisonniers de guerre». Nous

refusons l’idée de faire couler le sang, certes, il n’en demeure pas moins

que nous résisterons jusqu’au dernier. Le second communiqué émis par la Direction nationale du MRTA faisait déjà clairement état des objectifs économiques et militaires, et du fait que nos unités sont prêtes à entrer en action si Fujimori donne l’ordre d’attaquer l’ambassade. Le Pérou entrerait

alors dans une spirale de violence que nous ne désirons pas.

Nous ferons tout pour éviter qu’un nouveau massacre ne se produise. Le

gouvernement de Fujimori, par ses Services de renseignements, a publié un

projet d’intervention militaire. Celle-ci, peut-on lire, ne prendrait guère

plus de 5 minutes, avec pour bilan la mort de tous les guérilleros, le massacre de 70 à 80% des prisonniers à l’intérieur de l’ambassade, sans parler

de la mort d’une vingtaine d’hommes des forces militaires et policières.

Nous savons que des voix officieuses du gouvernement demandent aux «prisonniers de guerre» retenus par le MRTA de faire le sacrifice de leur vie, de

s’immoler au nom de l’Etat de droit.

APIC: 30’000 morts en dix ans d’un côté comme de l’autre de la barrière, le

Pérou a déjà payé un lourd tribut à la violence armée. Pour quel résultat?

La violence est une fatalité en Amérique latine?

I. Velasco: La violence est une fatalité dans un monde qui ne permet pas de

construire une société respecteuse de l’être humain. Au Pérou, quelque 7

millions de mes compatriotes vivent dans la misère la plus extrême et 13

millions dans des conditions de pauvreté. Et cela dans un pays très riche.

Ces richesses ne servent pas à alimenter le peuple, mais à accroître les

avoirs de quelques-uns. Le néo-libéralisme imposé à notre pays a eu pour

conséquences la privatisation des entreprises d’Etat, la faillite de plus

de 5’000 petites et moyennes entreprises, la faillite du secteur minier. Le

70% de la population économiquement active est sans emploi ou sous-employée… Le 50% de la population infantile souffre de malnutrition chronique. Sans parler des gosses de 5 ou 6 ans dans la rue, des gamins et des

gamines qui se prostituent dans les zones résidentielles…

APIC: Une supposition: le gouvernement libère les prisonniers. Vous déposez

les armes et mettez un terme à la guérilla. L’exemple du Guatémala ne vous

inspire-t-il pas?

I Velasco: Je le répète. Dans mon pays, le problème est essentiellement politique. Nous avons fait des propositions pour solutionner cette crise à

plusieurs reprises. On ne nous a ni répondu ni écouté. Pire, la possibilité

de résoudre cela en termes de dialogue et d’échange d’idées a été repoussée. Que reste-t-il, sinon la confrontation? C’est ce qui s’est passé. Pour

y mettre fin – et nous sommes disposés à le faire -, il faut privilégier le

dialogue afin de rendre possible une solution. Qui résolve les problèmes de

la faim et de la misère de mon peuple.

Le Guatémala? Ce serait un bon exemple si ces accords mettaient un terme

aux graves problèmes qui minent le peuple guatémaltèque. Il est encore trop

tôt pour percevoir le succès de ces accords de paix. Force nous est cependant de constater que la paix a fait place à la guerre au Salvador. Mais la

faim continue, comme la misère et l’exploitation des hommes et du peu de

ressources naturelles dans ce petit pays. Qu’est-ce qui a changé? Rien. Si

la paix veut dire prendre en compte ces millions d’êtres humains laissés

pour compte, leur donne la possibilité d’une vie digne, alors elle est la

bienvenue.

APIC: Quel rôle joue par Mgr Cipriani, archevêque d’Ayacucho, que vous avez

autorisé à maintes reprises à entrer à l’ambassade?

I. Velasco: Il a parlé avec chacun de nos combattants pour leur dire que la

violence est en contradiction à la volonté du Seigneur, de Dieu. Nous aimerions qu’il tienne le même discours à son ami Fujimori. Encore une fois

nous privilégions le dialogue. Nous sommes bien conscients de ce que nous

faisons. Nous avons choisi volontairement d’intégrer les rangs du MRTA et

son projet. Personne ne nous y a obligés. Nous l’assumons aujourd’hui. Il

n’y avait pas d’autres alternatives. Plutôt que de mourir d’inanition, nous

préférons mourir en luttant.

APIC: Les armes, qui vous les procure. Il faut de l’argent, beaucoup d’argent pour en acheter. D’où vous vient-il?

I. Velasco: …Comme organisation politique, nous avons une conception

d’Etat et de gouvernement. Tous les Etats, donc tous les gouvernement, se

financent à partir des impôts. Le Pérou trouve ses ressources financières

par les impôts indirects prélevés sans distinction sur tous les citoyens.

Alors que le gouvernement permet l’évasion de capitaux des mutlinationales.

Le MRTA fait les choses à l’envers. En imposant l’impôt révolutionnaire aux

multinationales. C’est là notre façon de nous financer, de nous acheter les

armes. Même le gouvernement a dû le reconnaître.

APIC: On dit pourtant que vous êtes liés au trafic de drogue. L’ex-candidat

Vargas Llosa l’a du moins affirmé en vous qualifiant de criminels…

I. Velasco: L’ex-chancelier du gouvernement péruvien, E. Goldenberger, a

reconnu que le MRTA n’avait rien à voir avec les narcotrafiquants. Vargas

Llosa est peut-être un bon écrivain. Il est en tout cas un mauvais politicien. Qui n’hésite pas à recourir avec cynisme au mensonge.

APIC: Reste que le MRTA est responsable d’attentats meurtriers, de morts

violentes…

I. Velasco: Le MRTA a toujours eu pour objectif des actions politiques et

militaires. Des hommes sont morts, c’est vrai. Mais toujours durant des

combats. Dans chaque guerre on déplore des morts. Aucun prisonnier fait par

le MRTA n’a été torturé ou maltraité. Les personnes capturées au combat et

parmi elles les blessées, ont toutes été remises en bonne santé aux autorités ecclésiastiques ou civiles.

APIC: Vous êtes le porte-parole du MRTA pour l’Europe. Vous avez des contacts avec le commando qui occupe l’ambassade? Et si oui, comment?

I. Velasco: Je maintiens une communication permanente avec la Direction nationale du MRTA. Qui m’informe sur l’état des négociations en cours. Ainsi

je peux vous confirmer l’information selon laquelle le MRTA et avec lui le

«commandante» Nestor Cerpa Cartolini a accepté la médiation des «Mères de

la Place de Mai», en Argentine. Une délégation est d’ailleurs à Lima. Cette

médiation va dans le sens de notre volonté de trouver une issue pacifique à

cette crise.

Je peux aussi vous confirmer la grève de la faim commencée lundi par des

prisonnières politiques dans la prison de Chorillos, à Lima. Une prison

destinée aux femmes accusées de «délits de terrorisme». Une prison où il

est interdit d’avoir un peigne, un miroir, une photo, de recevoir une lettre, d’écouter de la musique, de voir la télévision, de lire, d’écrire, de

fumer et de recevoir des visites… (apic/pr)

Encadré

Visite incorporée au circuit touristique de Lima

Tout le monde attend qu’une solution mette un terme à l’affaire des otages

de la résidence de l’ambassadeur du Japon à Lima. Tout le monde? Sauf sans

doute les promoteurs touristiques. Qui n’en manquent pas une. L’ambassade

japonaise occupée par le commando du MRTA est désormais incorporée au circuit touristique traditionnel. Avec une visite guidée et commentée… au

même titre que le sont les demeures coloniales, les églises et les musées… (apic/pr)

webmaster@kath.ch

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