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APIC – Reportage

Minorités chrétiennes en Turquie I

Entre islamisme et laïcité à la turque,

le coeur des minorités chrétiennes balance

Jacques Berset, agence APIC

Istanbul, février(APIC) « Faites-moi confiance, ici les ’barbus’ n’ont rien

à dire; la municipalité a beau être tenue par les islamistes, cela n’a

changé ni notre mode de vie ni la marche des affaires ». Cheveux de jais,

yeux vifs, une allure assurée de titi parisien, Cem Ayan vend des tapis de

soie « Hereke » et « Kayseri » dans cette véritable ruche aux milliers de boutiques envahie de touristes qu’est le vieux Bazar d’Istanbul.

Dans un français riche et sans accent, le jeune vendeur se fait fort de

rassurer le chaland européen de passage: »ici, les imams ne pourront jamais

dicter notre vie, ce que je pense est une affaire privée! ». Eduqué chez

les jésuites, ce jeune commerçant musulman est typique de toute une génération de Turcs qui aspirent à entrer le plus vite possible dans l’Union européenne. Histoire de conjurer le spectre de la République islamique promise par le Refah, le parti de la Prospérité du premier ministre actuel Necmettin Erbakan. Cem Ayan se veut rassurant:le front laïc est loin de capituler face à la pression islamique.

A déambuler sur les boulevards de l’immense métropole qui s’étale sur

les deux rives du Bosphore, à cheval sur l’Europe et l’Asie, on pourrait se

méprendre:quasiment pas un voile islamique, peu de « barbus » dans les quartiers commerçants. Pas davantage sur l’ancien hippodrome construit par

l’empereur romain Septime Sévère, haut lieu du tourisme bigarré, aux pieds

de la mosquée du Sultan Ahmet, la fameuse Mosquée Bleue qui fait face à Aya

Sophia, l’ancienne basilique byzantine de Sainte-Sophie.

L’enjeu de la laïcité

Pour le visiteur pressé, Istanbul, c’est déjà l’Europe, et la Turquie

aussi! Pourtant, dans les quartiers populeux et les campagnes reculées,

dans les coulisses du pouvoir, au sein des forces armées et du Conseil de

Sécurité National, une formidable bataille est engagée. Son enjeu:la République laïque instaurée en 1923 par le gouvernement nationaliste de Mustafa

Kemal Atatürk et l’ancrage du pays dans le monde occidental. Les islamistes, dans leur majorité, ont pour le moment choisi la voie des urnes pour

chercher à imposer leur projet de société.

Un tel enjeu ne laisse pas indifférentes les minorités chrétiennes de

Turquie, quelque 100’000 fidèles de diverses obédiences, noyés dans une population de 62 millions d’habitants de confession musulmane, plus ou moins

laïcisés. La question est sensible chez les Arméniens, encore traumatisés

par le génocide de 1915, ou chez les Grecs, qui furent, en Anatolie notamment, victimes d’une véritable « purification ethnique ordonnée » ratifiée

dans le cadre du Traité de Lausanne (1923). Il fut alors procédé à un immense échange de populations entre la Grèce et la Turquie à l’issue de la

guerre gréco-turque, réduisant à une peau de chagrin une communauté orthodoxe à la présence séculaire et jadis florissante.

Stratégie de la tension

Les chrétiens sont d’autant plus vigilants que les islamistes ont profité une nouvelle fois du Ramadan pour provoquer les tenants de la laïcité.

Leur nouveau défi:construire une grande mosquée sur la Place de Taksim à

Istanbul, lieu hautement symbolique pour les partisans de la République, où

trône fièrement la statue du laïc Atatürk, le « Père des Turcs »; reconvertir

en mosquée la basilique Sainte-Sophie, devenue lieu de culte musulman à la

chute de Constantinople en 1453 et qu’Atatürk a transformée en musée en

1934. Le port du voile islamique dans les administrations et les Universités – aujourd’hui interdit – est aussi revendiqué haut et fort.

La stratégie de la tension islamiste à travers le pays a culminé avec la

« nuit de Jérusalem », organisée le 31 janvier par la municipalité islamiste

de Sincan, dans la banlieue d’Ankara. Des militants ont joué aux « hezbollahs » devant l’ambassadeur d’Iran en Turquie. Une agitation islamiste de

mauvaise augure pour les chrétiens? Peut-être pas, du moins pour l’instant, à écouter les chefs religieux chrétiens.

Présence chrétienne sur les îles des Princes

Le patriarche oecuménique de Constantinople, que nous allons rejoindre à

Chalki, dans les îles des Princes, une série d’îlots de la Mer de Marmara

couverts de monastères à l’époque byzantine, nous le dira. Du faubourg

stambouliote d’Usküdar, sur la rive asiatique du Bosphore, le bateau met

une bonne demi-heure jusqu’à Chalki, l’île centrale rebaptisée Heybeliada

par les Turcs. Au sommet de la colline se détache au milieu des pins le

toit de tuiles rouges de l’Institut patriarcal de théologie, sis dans l’enceinte du monastère grec-orthodoxe d’Aya Triada, la Sainte-Trinité.

Pour y monter, un service de calèches, les pittoresques « paytons », car

la circulation automobile est interdite sur l’île. Au pied de la colline,

Saint-Nicolas, « Aya Nikola Kilisesi », l’église de la communauté « Rum Ortodoks » (orthodoxe « romaine », référence à l’empire romain d’Orient). Visiblement, l’endroit est peu fréquenté. Grigorios Larentzakis, professeur de

théologie orthodoxe à l’Université de Graz, en Autriche, nous montre, désabusé, les maisons appartenant jadis aux Grecs, aujourd’hui occupées par des

Turcs ou laissées à l’abandon. Ancien étudiant de Chalki, il souligne que

la communauté orthodoxe d’Heybeliada a connu des temps plus prospères!

Main tendue aux islamistes

Dans la salle où le célèbre patriarche oecuménique Athénagoras Ier a

élaboré dans les années 60 sa « vision » de l’oecuménisme et du rapprochement

avec l’Eglise catholique, son successeur Bartholomée le souligne d’emblée:

l’arrivée au pouvoir en juin dernier d’un premier ministre islamiste, Necmettin Erbakan, n’a pas eu pour l’instant de conséquences négatives sur les

chrétiens. Son parti, le Refah, ne dispose d’ailleurs que de 158 députés

sur 550 à l’assemblée nationale.

« Quand Erbakan est arrivé au pouvoir, comme bien d’autres, nous avons eu

des craintes; elles persistent dans certains milieux », confie le patriarche

de Constantinople. « Mais comme minorités vivant ici, nous devons admettre

que nous n’avons pas eu de difficultés supplémentaires depuis juin dernier;

au contraire, nous avons reçu des informations selon lesquelles notre Faculté de théologie de Chalki, fermée par le gouvernement en 1971, va recevoir l’autorisation de rouvrir ses portes ».

Le patriarche Bartholomée tend la main à Erbakan, « un homme religieux »:

« Je n’ai aucune difficulté à le rencontrer personnellement, soit pour le

remercier de permettre la réouverture de Chalki, soit pour le presser de le

faire ». Dans certains endroits d’ailleurs, précise-t-il, il est plus facile

de traiter avec les municipalités islamistes qu’avec des fonctionnaires

laïcs en ce qui concerne la réparation d’églises ou la réfection de cimetières. Raisonnant en terme d’ »Oumma » (de « oum », la mère: littéralement la

« matrie », à savoir la communauté des musulmans du monde entier) et respectueux du « religieux », ils ont moins de problèmes avec les minorités que les

disciples d’Atatürk au nationalisme turc pointilleux.

Une notion très restreinte de la liberté religieuse

La Turquie a en effet une notion très particulière et plutôt restreinte

de la liberté religieuse. Certaines pratiques montrent la limite de la liberté concédée aux minorités: ainsi les écoles grecques-orthodoxes « romaines » (ainsi appelées parce que nous avons la conviction d’être les héritiers de l’empire romain d’Orient, précise le patriarche de Constantinople)

ont de grandes difficultés à nommer des professeurs et des directeurs

grecs.

La petite communauté grecque – moins de 3’000 âmes à Istanbul – a également beaucoup de peine à mettre en valeur son patrimoine (vendre des immeubles pour financer d’autres besoins, par ex.) en raison de limitations du

droit de propriété et d’obstacles administratifs. Les fondations de la

communauté grecque-orthodoxe, les « vakifs », ne peuvent pas disposer librement de biens.

Ces restrictions peuvent aussi toucher la liberté de culte. Récemment un

métropolite a été condamné par un tribunal turc à cinq mois de prison avec

sursis pour avoir célébré dans une église orthodoxe bulgare – relevant de

la juridiction du patriarcat oecuménique – suite à une plainte du prêtre

bulgare. C’est un cas flagrant d’immixtion dans les affaires internes de

l’Eglise. Certes, la Turquie est un Etat laïc qui connaît – en théorie du

moins – une stricte séparation entre religion et Etat. Dans leurs activités

liturgiques, les chrétiens ne rencontrent pas de difficultés, mais dans la

réalité, les organes de la sécurité de l’Etat exercent une surveillance sur

les activités religieuses, tant chrétiennes que musulmanes.

Inégalité de traitement

Dans cet Etat laïc, cependant, la Direction pour les affaires religieuses employait, fin 1995, près de 55’000 imams. A Istanbul, ville gouvernée

par le Refah depuis 1994, il y a aujourd’hui plus de 3’000 mosquées. Leur

nombre a doublé en dix ans. Dans tout le pays, on construit 1’500 mosquées

par an. Pour réparer une église chrétienne ou refaire le mur d’un cimetière, la course d’obstacles peut durer des années. Il a fallu ainsi attendre

plusieurs décennies – et des interventions américaines de haut niveau pour pouvoir reconstruire en 1987 les bureaux centraux du patriarcat oecuménique de Constantinople, détruits par un incendie… en 1941.

Les chicanes administratives, qui rendent la vie de la vie des chrétiens

difficile et finissent par les pousser à émigrer, ne sont rien face au climat d’insécurité provoqué par des fondamentalistes islamiques ou des milieux nationalistes extrémistes. Des militants fanatisés n’hésitent pas à

commettre des attentats à la bombe contre des églises et des écoles chrétiennes, à saccager des cimetières, à proférer des menaces de mort ou à organiser des manifestations de rue hostiles.

Récemment encore, des nationalistes ont accusé le patriarche oecuménique

de vouloir faire de son siège du Phanar une enclave extraterritoriale, une

sorte de « Vatican », portant ainsi atteinte à l’intégrité territoriale turque. Le patriarche Bartholomée – il a pourtant gagné des galons d’officier

dans l’armée turque – se voit reprocher son action internationale. Une certaine presse nationaliste, en septembre dernier, lui a rappelé le sort de

l’un de ses prédécesseurs, Grégoire V. Le patriarche fut pendu, le jour de

Pâques 1825, à la porte principale du Phanar. Une porte qui n’a plus jamais

été réouverte depuis, en signe de protestation. Pas étonnant, dès lors,

dans un tel climat, que la sécurité turque ait été avisée de notre présence

dans une paroisse où le patriarche célébrait la messe!

Mais la sécurité de l’Etat ne fait pas toujours correctement son travail. Dans la nuit du 29 au 30 septembre dernier, une grenade a été lancée

contre la cathédrale patriarcale de Saint-Georges. L’attentat a été revendiqué par le « Front islamique des combattants du Grand Orient » (IBDA-C),

organisation connue pour ses attaques contre les églises et les restaurants

servant de l’alcool. Sur les escaliers de marbre menant aux bâtiments du

patriarcat, les impacts d’éclats sont encore bien visibles. Comme pour bien

rappeler aux chrétiens d’Istanbul qu’ils sont bel et bien considérés comme

des hôtes indésirables sur leur propre terre que les extrémistes islamistes

entendent gagner totalement à l’islam. (apic/be)

Encadré

L’Institut théologique de Chalki toujours fermé par le gouvernement

L’Institut patriarcal de théologie de Chalki a été fermé par le gouvernement en 1971. Il n’a toujours pas été rouvert, malgré les pressions internationales. Fondé en 1844 par le patriarche oecuménique Germanos IV, il put

être reconstruit à deux reprises au cours du XIXe siècle, suite à un incendie et un tremblement de terre. A chaque fois, les Ottomans en autorisèrent

la réfection, se montrant ainsi plus tolérants que les héritiers laïcs

d’Atatürk.

Alors que la Turquie – qui prétend être un Etat de droit démocratique fait le forcing pour entrer dans l’Union européenne, elle refuse la réouverture de Chalki. La tâche de l’Institut a toujours été de former les

théologiens, les prêtres et les évêques dont a besoin la patriarcat oecuménique de Constantinople. Au cours de ses 127 ans d’activités, Chalki a formé 930 diplômés en théologie. Le palmarès est éloquent: 343 évêques, dont

12 patriarches oecuméniques, 2 patriarches d’Alexandrie, 2 patriarches

d’Antioche, 4 archevêques d’Athènes et un archevêque d’Albanie.

L’Institut a également accueilli des orthodoxes d’autres pays, ainsi que

des étudiants catholiques et protestants en post-licence. En 1964, dans le

contexte de la crise chypriote, les autorités en ont interdit l’accès aux

étrangers, avant de le fermer totalement en 1971. (apic/be)

Encadré

Le Traité de Lausanne

Une véritable épuration ethnique a vidé la Turquie de sa population d’origine grecque dans les années 20, dans le contexte de la guerre gréco-turque. La Convention concernant les échanges de populations grecques et turques adoptée à l’occasion de la signature du Traité de Lausanne en 1923 a

permis « l’échange forcé » des ressortissants turcs de religion grecque-orthodoxe établis sur territoire turc et des ressortissants grecs de religion

musulmane établis sur sol grec. Une seule exception:les habitants grecs de

Constantinople (Istanbul) et des Iles d’Imbros et Tenedos, et les habitants

musulmans de Thrace occidentale.

Le Traité de Lausanne contient une section spéciale sur la Protection

des Minorités applicable aux non musulmans de Turquie et aux musulmans de

Grèce. Elle prévoit notamment la stricte égalité devant la loi, l’utilisation de leur langue dans la presse, la religion, le commerce, les réunions

publiques ou privées et devant les tribunaux. Les minorités ont la liberté

d’établir et de gérer des institutions éducatives, caritatives et religieuses propres.

Un demi-million de Turcs et quelque 1,2 million de Grecs quittèrent

alors leur lieu d’habitation séculaire. Aujourd’hui, il n’y a guère qu’une

centaine de milliers de Turcs en Thrace (moins que ce ceux qui avaient été

autorisés à rester) et … quelque 3’000 Grecs en Turquie, sur plus de

150’000 autorisés à l’époque. (apic/be)

Encadré

Les pogroms de 1955

L’exode massif des Grecs d’Istanbul a été provoqué par les sanglants pogroms de la nuit du 6 au 7 septembre 1955. Les émeutes furent officiellement présentées comme la réponse du peuple turc à l’attentat contre le lieu

de naissance d’Atatürk à Thessalonique, ville qui fut par ailleurs le foyer

du mouvement nationaliste des Jeunes-Turcs.

Les attaques, qui furent dirigées en sous-main par le premier ministre

de l’époque, Adnan Menderes, causèrent la destruction et le pillage de milliers de maisons et de commerces. 73 églises, 23 écoles et des cimetières

furent saccagés et détruits. 16 personnes trouvèrent la mort et des dizaines d’autres furents blessées.

Le coup fatal a été porté en 1964, en plein tension gréco-turque à propos de Chypre. Ankara contraignit au départ plusieurs dizaines de milliers

de Grec, réduisant la communauté grecque-orthodoxe à une véritable peau de

chagrin. Depuis, l’évolution du conflit chypriote sert de baromètre dans

les relations souvent tendues entre Turcs et Grecs de Turquie. (apic/be)

Des photos de ce reportage peuvent être commandées à l’agence APIC à Fribourg. Tél. 026/ 426 48 01; Fax. 026/ 426 48 00

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