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APIC – Interview
Rencontre avec Danièle Hervieu-Léger, sociologue des religions (030397)
«Un dialogue interreligieux sérieux plutôt
qu’un bricolage individualiste illimité»
Bernard Litzler, pour l’agence APIC
Lausanne, 3mars(APIC) L’homme contemporain est un «bricoleur» individualiste qui n’hésite pas à chercher son bonheur dans différentes traditions
religieuses, à la recherche d’une cohérence. A une époque de brassage illimité, le dialogue entre religions revêt donc une importance fondamentale.
Observatrice privilégiée de l’évolution du champ religieux contemporain,
la sociologue française Danièle Hervieu-Léger considère favorablement ce
dialogue interreligieux. Entre dogme et relativisme, minimalisme et vérité
exclusive, elle rend hommage aux acteurs de cette exigeante confrontation.
Interview d’une experte des phénomènes religieux.
B.L:Peut-on mesurer l’ampleur du phénomène de «retour du religieux» caractéristique de notre fin de siècle ?
DanièleHervieu-Léger:Je n’aime pas l’expression, car je ne suis pas certaine d’un «retour du religieux». On a simplement redécouvert l’importance
du religieux, manifesté sur la scène publique. On a longtemps pensé que
puisque les observances diminuaient, cela voulait dire que la croyance diminuait. Et on a découvert que ce n’était pas le cas. Derrière la dérégulation institutionnelle du croire religieux, c’est-à-dire le fait que les individus collent de moins en moins leurs croyances sur les dispositifs normatifs des grandes institutions, la modernité est un espace où la religion
prolifère.
La remise en question d’une certaine idéologie du progrès, de la science, de la technique toute puissante depuis le début des années 70, la crise
économique,… ont créé les conditions favorables pour qu’on réévalue notre
vision de la modernité comme réductrice de l’espace des croyances.
B.L.:L’ouvrage de Roland Campiche «Croire en Suisse(s)» parle de recomposition du croire avec des éléments empruntés à différentes spiritualités.
Ce phénomène est-il général ?
D.H.-L.:Les phénomènes sont les mêmes dans toutes les sociétés modernes:
d’une part une prolifération du croire, d’autre part un bricolage des
croyances rendu possible par la dérégulation du croire. En même temps il
faut être prudent : «Croire en Suisse(s)» atteste de ce bricolage, de cette
prolifération individualiste, mais aussi de l’existence de formes de réorganisation du croire collectif qui peuvent emprunter à toutes sortes de
ressources.
En Suisse la ressource confessionnelle reste forte. Mais elle se superpose à ce phénomène de dissémination du croire. Autrement dit, un catholique et un protestant ne savent plus du tout ce qui les distingue en termes
de croyances canoniques, mais ils vont rechercher la compagnie de leurs coreligionnaires. Paradoxes du religieux contemporain: la capacité de contrôle des institutions religieuses sur les croyances des individus s’effondre,
mais les systèmes confessionnels gardent leur pertinence. Cela vaut pour
d’autres pays que la Suisse.
B.L.:N’y a-t-il pas danger dans les démarches croyantes marquées par le
subjectivisme d’exclure tout dogmatisme ?
D.H.-L.: L’autorité dogmatique a «du plomb dans l’aile». Ca ne veut pas
dire pour autant qu’on est en relativisme. On est devant une caricature absolue du paysage religieux : d’un côté le dogme, sorte de garantie institutionnelle ultime de la croyance vraie, et de l’autre, le relativisme et le
subjectivisme. Les choses ne se font pas comme ça. Dans le dialogue interreligieux, chaque croyant se questionne sur sa fidélité à une tradition
plutôt qu’à une autre, à la faveur de l’interrogation «sur les vertus salutaires des autres religions», comme le dit le théologien Claude Geffré.
Je ne suis pas certaine que l’interreligieux ouvre sur le brassage illimité. Le dialogue sérieux est moins risqué du point vue de la dilution du
croire que le bricolage individualiste illimité. La problématique interreligieuse est le moyen de réévaluer sa fidélité à une lignée croyante. On
est dans une réévaluation du statut de la vérité dans chaque tradition particulière. De ce point de vue il y a un enjeu théologique et pastoral considérable: dans l’interreligieux se joue la réappropriation consciente de
l’appartenance personnelle à une lignée croyante.
B.L.:Mais l’interreligieux n’apparaît-il pas comme la forme du «religieusement correct», c’est-à-dire que une sorte de gommage de ses spécificités
croyantes ?
D.H.-L.:Ce n’est plus de l’interreligieux dans ce cas-là, mais le ventre
mou d’une spiritualité sans intérêt. On reproche faussement à l’interreligieux d’être la forme d’affirmation minimale de l’appartenance pour des
gens qui auraient peur de dire qui ils sont. Ces procès viennent de ceux
qui considèrent la vérité comme close, verrouillée et exclusive de toute
reconnaissance de la relativité de l’absolu. Or cette reconnaissance est la
condition de la fidélité croyante aujourd’hui.
Le problème n’est pas de valider ou non le débat interreligieux, mais de
constater que ce dialogue produit exactement le contraire de ce que les détracteurs font apparaître. Dans ces manifestations interreligieuses, les
gens ne mettent pas leur drapeau dans leur poche, bien au contraire. Car la
seule manière de reconnaître correctement l’autre est précisément d’identifier ce qu’on est soi-même. On refuse simplement de considérer qu’on est
absolument et exclusivement détenteur d’une vérité ultimement fermée.
B.L.:Dans ce dialogue, faut-il préférer les contacts bi-latéraux entre
différentes traditions ou une rencontre plus globale, comme à Assise en
1986 ?
D.H.-L.:On n’est pas obligé de choisir entre les deux formules. Les contacts bi-latéraux sont indispensables pour approfondir les dimensions spécifiques de chacune des traditions dans des contextes particuliers. Aujourd’hui en France, l’approfondissement du dialogue islamo-chrétien est de
toute première urgence. Le dialogue interreligieux ne peut jamais se faire
in abstracto comme si on savait d’une façon claire et définitive ce qu’est
le christianisme ou l’islam. Il y a des christianismes, des islams, des judaïsmes, des bouddhismes.
Ce qui compte, c’est comment, dans des situations concrètes, les relations entre traditions religieuses sont susceptibles d’enrichir la connaissance et la tolérance mutuelles et la spécificité propre de chacune des
lignées. Aujourd’hui un débat mou et général sur les rapports entre christianisme, bouddhisme, judaïsme, islam, etc… n’a aucun débouché. Dans le
contexte français, que signifie le rapport à l’islam pour des religions qui
ont joué le jeu de l’assimilation républicaine ? Idem avec la spectaculaire
montée du bouddhisme qui pose le problème de la recherche du sens, de la
construction de l’individu dans les différentes traditions.
B.L.:L’engagement de l’Eglise romaine dans ce dialogue n’est-il pas soupçonné, en raison d’un certain impérialisme ?
D.H.-L.:A elle de prouver le contraire! Qu’on la soupçonne, c’est évident
parce qu’elle est historiquement, culturellement, organisationnellement une
puissance considérable dans les espaces religieux européens. Ceux qui, au
sein du catholicisme, mettent en oeuvre le dialogue interreligieux ont
beaucoup réfléchi sur la fin d’un certain type d’impérialisme catholique.
B.L.:Comment prendre en compte la vérité de chaque religion à travers ce
dialogue?
D.H.-L.:La vérité de chaque religion est la manière dont chaque croyant
s’approprie cette vérité pour organiser sa propre vie. Comme sociologue,
j’observe les redistributions dans les conceptions que chaque tradition a
de sa propre vérité. Nous sommes devant une nouvelle configuration du paysage croyant. Aucune institution ne peut prétendre fournir aujourd’hui des
codes de sens globaux ultimes, bouclés sur eux-mêmes. Pour une bonne partie
des pasteurs, ce qui est en jeu c’est la manière dont des croyants, à partir de leur expérience personnelle et communautaire, construisent progressivement le rapport au message proposé par l’Eglise.
Le dialogue interreligieux permet donc d’aller jusqu’au bout de cette
réflexion sur le statut de la vérité. On n’est plus à l’époque où l’institution pouvait dire : «Voilà ce qui est vrai». Y compris du côté des
croyants et des catholiques fidèlement intégrés à leur Eglise, ça bricole
et même considérablement. La croyance à la réincarnation, par exemple,
trouve son meilleur terrain de développement chez les catholiques pratiquants réguliers. La régulation institutionnelle se trouve là en porte à
faux. Le problème par rapport à cette situation est-il de tenter désespérément de réitérer le code de sens en disant : «C’est ça ou rien» ou d’élaborer, à partir d’une tradition historique, une nouvelle manière de penser la
fidélité religieuse ? De ce point de vue l’interreligieux est un vecteur
porteur. Et les théologiens qui s’y attellent ne sont pas les moindres.
(apic/bl/be)
Encadré
Repères sur Danièle Hervieu-Léger
Danièle Hervieu-Léger enseigne à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, à Paris, où elle dirige le Centre d’études interdisciplinaires des
faits religieux. Elle édite la revue «Archives en sciences sociales des religions». Elle a notamment publié «Vers un nouveau christianisme:introduction à la sociologie du christianisme occidental» (Cerf, 1987), «Sécularisation et modernité religieuse» (Centre protestant d’études, 1989), «L’expérience des nouveaux pratiquants» (Autrement, 1990), «La religion pour mémoire» (Cerf, 1993). Elle intervient régulièrement dans le débat public
notamment par des chroniques dans «La Croix». (apic/bl/be)
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