Saint Jean, le bon esprit du solstice d'été

Pourquoi allume-t-on traditionnellement des brasiers le soir de la Saint Jean, le 24 juin? La réponse est à trouver du côté du solstice d’été et des célébrations païennes qui y étaient liées.

Oserez-vous vous aventurer en forêt la nuit du solstice d’été, du 21 au 22 juin? Vous pourriez, selon les croyances des anciens peuples européens, tomber sur quelque lutin ou farfadet, spécialement stimulés par cette date. Et cela seulement si vous avez de la chance, étant donné que, dans la nuit de Litha (selon son nom païen), les démons et les esprits des morts déambulent beaucoup plus librement dans le monde des vivants.

La période du solstice d’été serait propices à la rencontre avec des créatures démoniaques | La ronde des farfadets, par David Ryckaert III (17e siècle)

Il serait aussi possible de rencontrer une sorcière, car le solstice est pour elles une date importante de sabbat. La légende veut en outre que si l’on marche accidentellement sur du millepertuis, on peut se retrouver au pays des fées.

La fête du soleil

Une période donc particulière, où la durée du jour est la plus longue de l’année, et qui a depuis la nuit des temps fait travailler l’imagination humaine. Les peuples du Moyen-Orient il y a 11’000 ans connaissaient déjà la date du solstice d’été. Le site mégalithique de Stonehenge, au sud de l’Angleterre, datant de 5000 ans avant Jésus-Christ, a été bâti en référence aux solstices. Ce rendez-vous astronomique a toujours été lié, en tout cas dans l’hémisphère nord, à maintes traditions et célébrations.

En Europe, la fête préchrétienne était principalement pastorale et agricole, une bonne cérémonie étant censée assurer une bonne récolte. Les populations la célébraient le plus souvent par la symbolique du feu. Les anciens Germains, Slaves et Celtes avaient déjà l’habitude d’allumer des brasiers.

Le Noël de l’été

Mais toutes ces histoires d’esprits, de démons, de sorcières et de culte du soleil résonnaient mal aux oreilles des chrétiens lorsque leur religion a commencé à dominer l’Europe.

Le solstice d’été correspond à la nuit la plus courte de l’année | © Sofiia Smirnova/Unsplash

Au début du Moyen Age, l’Eglise en a eu assez. Avec l’aide du pouvoir temporel, elle a d’abord essayé d’interdire les feux solsticiaux. Saint Eloi, dans un sermon du milieu du 7e siècle incitait à ce que nul ne prenne part à ces «danses tournantes ou sautantes, ou à des caraules [sorte de ronde, ndlr.] , ou à des chants diaboliques».

Mais difficile d’empêcher des activités bien ancrées dans les moeurs et de plus fort récréatives. L’Eglise se remémora donc un stratagème qui avait bien marché quelques siècles plutôt: le remplacement des célébrations liées au solstice d’hiver par la fête de la naissance du Christ.

Pour la circonstance, Jésus n’étant plus disponible, on alla chercher son cousin. La fête de la naissance de saint Jean le Baptiste, le 24 juin, correspondait à peu près au solstice d’été. D’après les Evangiles, il était en effet né six mois avant le Christ. Selon le linguiste français Jean Haudry, les chrétiens ont relié les deux fêtes en jouant sur le passage de l’évangile «Il faut qu’il [Jésus, ndlr.] grandisse et que moi [Jean] je diminue» (Jean, 3, 30), figurant le déclin de la luminosité à partir du 21 juin. C’est ainsi que la Saint Jean constitue d’une certaine façon le pendant estival de Noël.

Chasse aux sorcières

En christianisant la célébration, l’Eglise n’a pas interdit au peuple de faire leurs grands brasiers, tant l’activité était spectaculaire. Elle y a mis cependant des conditions: il était sacrilège d’embraser le bûcher par le frottement du bois, et il fallait utiliser un briquet.

Mais il était clair que les feux ne devaient plus être les représentations terrestres du feu céleste, comme pour les anciennes peuplades qui adoraient le soleil. Les brasiers, placés aux carrefours routiers et dans les champs, avaient désormais pour but d’empêcher que les sorcières et autres suppôts de Satan n’y passent pendant cette nuit particulière.

La Fête de la Saint Jean, par Jules Breton (1875)

Les feux avaient également bien d’autres fonctions, faisant souvent la part belle à la superstition. Des herbes cueillies le jour-même y étaient brûlées pour demander protection contre les événements météorologiques extrêmes. Les cendres étaient répandues sur les champs pour favoriser les récoltes et les protéger de la foudre et des orages. Parfois, on y jetait aussi des animaux vivants liés à la sorcellerie, tels que chats noirs, couleuvres, crapauds, rats…

Les feux de l’amour

Cette tradition n’a heureusement pas été conservée parmi les nombreuses que l’on trouve encore de nos jours. Il n’est ainsi pas interdit aux amoureux de sauter par-dessus le foyer pour que leur amour dure toute l’année. Leur idylle est d’autant plus écourtée s’ils s’achoppent.

Les célibataires peuvent tourner neuf fois autour du feu pour rencontrer l’âme sœur et ceux qui veulent trouver la richesse, retrouver dans les cendres une pièce qu’ils ont jetée au préalable dans le brasier.

En France, les rituels sont différents selon les régions et presque chaque village dispose de sa propre légende. La Saint Jean est encore principalement célébrée dans la partie est, notamment en Alsace. Au Québec, la Saint Jean coïncide avec la Fête nationale.

En Suisse, les feux du premier août ont fait concurrence à ceux de la Saint Jean | © Roland Zumbühl/Wikimedia/CC BY-SA 3.0

La musique contre saint Jean

Contrairement à Noël, l’Eglise ne s’est jamais complètement emparée de cette fête, qui sentait sans doute encore un peu la fumée de Satan. Le clergé n’y a ainsi que rarement pris une part active. Et il n’y pas de célébration liturgique.

Dans nombre de pays nordiques passés à la Réforme, la fête appelée «de mi-été» est encore très populaire. La célébration de Litha rassemble en outre chaque année des milliers d’adeptes de religions néo-païennes à travers le monde.

La Saint Jean est moins populaire en Suisse. Elle subit depuis longtemps la concurrence de la Fête nationale du premier août, où les feux de joie sont également traditionnels. A notre époque, le solstice est davantage marqué par la Fête de la musique, le 21 juin. Quand il n’y a pas de pandémie, des foules de personnes, surtout des jeunes, se réunissent dans les divers festivals qui ont fleuri à travers le territoire pour se réjouir du début de l’été. Certaines mauvaises langues disent que cette fête produit d’autres fumigations que celles de la Saint Jean, qui n’éloignent, elles, pas forcément les farfadets… (cath.ch/rz)

Raphaël Zbinden

Portail catholique suisse

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