APIC – Reportage
Le Père Salim Ghazal fait revivre l’espoir à Saint-Sauveur
Jacques Berset, Agence APIC
(St-Sauveur) Deux jeunes au regard vif et souriant s’affairent autour d’un
schéma électrique. Sameer, 17 ans, vient d’un village sunnite de l’Iqlim
al-Kharroub; il donne un coup de main à Rabih, 16 ans, qui habite la région
chrétienne de Jezzine, aujourd’hui «zone de sécurité» contrôlée par l’Armée
du Liban Sud, composée de supplétifs de l’armée israélienne. Sameer et Rabih, symboles d’un Liban où musulmans et chrétiens «partagent le pain et le
sel» depuis bientôt 14 siècles. Image d’un Liban qui a toujours existé, même aux heures les plus sombres de la guerre.
Nous sommes dans l’atelier d’électricité du Centre Technique du Couvent
de Saint-Sauveur, au milieu des collines plantées d’oliviers de l’Est de
Saïda, une région qui a connu la «purification ethnique» en 1985. Une région test pour l’avenir du Liban, estime le Père Salim Ghazal, qui a lancé
un projet de réconciliation et de convivialité de longue haleine dans la
région du Couvent de Saint-Sauveur. Il est en effet plus difficile au Liban
de «reconstruire l’Homme» que de réparer les immenses destructions matérielles causées par la guerre, relève ce prêtre grec-melkite catholique de
62 ans, connu dans tout le Liban et à l’étranger comme avocat du dialogue
islamo-chrétien.
Dans cette région, en 1985, de féroces combats intercommunautaires ont
éclaté lorsque les soldats israéliens se sont retirés: «C’était le même modèle que dans le Chouf en 1983, ils avaient préparé la bombe à retardement…» Une soixantaine de villages chrétiens ont été dépeuplés et partiellement ou totalement détruits à l’Est de Saïda, lors des combats entre
milices chrétiennes des Forces libanaises et les miliciens «nassériens» de
Saïda, appuyés par des Palestiniens. Près de 60’000 personnes jetées sur
les routes, prenant souvent le chemin d’un exil sans retour. Les gens qui
ont planifié ce projet sont des forces «extérieures, non libanaises et même
non arabes», même si les auteurs de ces attaques sont des milices locales,
souligne le P. Ghazal.
Depuis plusieurs années déjà, un certain nombre d’habitants chrétiens
sont rentrés, sous la protection des miliciens de Saïda. Aujourd’hui, avec
le retour de l’armée libanaise, «c’est beaucoup plus sûr, car elle est respectée et procure un sentiment de confiance intérieure, et nous espérons
qu’une grande partie de ces villages vont se repeupler».
Aujourd’hui, la grande majorité des chrétiens comprend le discours sur
la coexistence, même si dans le passé cela n’a pas toujours été le cas. «Il
y a beaucoup d’humilité maintenant, les gens ont mûri, ils sont fatigués de
la guerre. On peut dire la même chose des musulmans, quoiqu’il reste dans
chaque camp des îlots d’extrémisme; le peuple à la base veut la paix».
La guerre a été préparée dans les esprits, les maisons, les écoles…
«Nous croyons fermement que la guerre libanaise n’a pas éclaté tout d’un
coup. Elle a été préparée dans les esprits, les maisons, les écoles, dans
les rues…», affirme le religieux de l’Ordre basilien salvatorien. Originaire d’un village mixte à une quarantaine de kilomètres de Zahlé, la capitale de la plaine de la Bekaa, Salim Ghazal a vécu depuis son enfance dans
un milieu mixte, chrétien et musulman.
A Saïda depuis une trentaine d’année, le Père Ghazal n’a jamais quitté
la région et a cherché à maintenir le dialogue intercommunautaire même aux
pires moments de la guerre. Si à Saïda les chrétiens sont minoritaires et
vivent dans un milieu sunnite, dans d’autres districts du Liban Sud maronites, grecs-catholiques, grecs-orthodoxes ou minorités protestantes partagent leur vie depuis des générations avec les musulmans chiites, et dans la
région du Chouf, au Nord de Saïda, avec les druzes. Dans le district de
Jezzine, par contre, c’est une minorité musulmane qui cohabite avec une majorité chrétienne. Des siècles de coexistence et d’entraide, dans ce diocèse de Saïda, ont marqué les diverses communautés, et créé au fil du temps
un certain nombre de traditions communes.
Mais la violence et les atrocités de la guerre libanaise ont laissé dans
chacune des communautés de lourdes séquelles psychologiques, qui seront
longues à cicatriser. On peut faire taire les bombardements d’une nuit à
l’autre, comme cela s’est produit bien des fois; mais on ne peut pas changer les mentalités d’un jour à l’autre, souligne le Père Salim Ghazal.
«C’est facile de reconstruire les maisons, les fabriques, mais pour reconstruire l’homme, cela demande beaucoup de temps et de patience». D’autant
plus que la nouvelle génération a été élevée dans l’inimitié, la séparation
et la haine.
Donner aux jeunes une alternative aux milices
Religieux et religieuses, chassés en 1985 de Saint-Sauveur, sont rentrés
en 1989, dès qu’ils ont pu récupérer le couvent. Ils y ont tout de suite
commencé des activités intellectuelles, comme les «Cercle de développement
et de dialogue» rassemblant chrétiens et musulmans pour débattre non pas de
questions théologiques, mais de la vie. «Musulmans et chrétiens luttent
tous deux pour leur vie», souligne le Père Ghazal. Saint-Sauveur a également lancé un projet d’éducation à la paix, rassemblant enfants chrétiens,
musulmans et druzes – qui souvent se rencontrent pour la première fois dans des colonies et des centres aérés. «Chaque équipe passe ensemble douze
jours pendant l’été, et durant ces sessions, nous tâchons d’éduquer ces enfants à la convivialité. Nous avions commencé avec l’UNICEF, mais nous continuons tout seuls, car nous connaissons mieux le terrain».
Pour donner une alternative à des adolescents défavorisés, «pour que ces
enfants ne soient pas à l’avenir des miliciens», le Père Ghazal a lancé il
y a quatre ans le Centre Technique au Couvent Saint-Sauveur, qui offre une
formation en menuiserie, construction mécanique, électricité générale et
mécanique automobile. Le projet, soutenu par l’Ordre basilien salvatorien
et par le «Cercle de dialogue et de développement islamo-chrétien», voulait
donner une chance à tous les miliciens ou ex-miliciens au chômage ou désireux de retourner à la vie civile. Maintenant qu’il n’y a plus «extérieurement» de milices, le Centre accueille quasiment gratuitement des enfants,
souvent de milieux défavorisés, qui ne sont plus dans le circuit scolaire
et ne peuvent apprendre un métier. Tout cela peut se faire grâce au CCFD
(le Comité catholique contre la faim et pour le développement, à Paris),
qui en assure le financement, souligne Emile Iskandar, directeur du Centre
Technique de Saint-Sauveur.
La première année, le Centre a reçu une quarantaine de miliciens de tous
bords: druzes du PSP de Joumblatt, chiites du Mouvement Amal, miliciens
chrétiens de l’Armée du Liban Sud d’Antoine Lahad, etc. L’année dernière,
ils étaient encore une vingtaine. «Le jour de la rentrée, ils étaient armés, ils n’avaient confiance en personne. L’équipe de cette année est plus
facile».
Emile Iskandar, qui nous fait visiter les ateliers au sous-sol du couvent, explique que les jeunes qui viennent à Saint-Sauveur ont un niveau de
départ assez bas, car ils ont quitté l’école depuis longtemps, pendant la
guerre. Le Centre essaye de leur redonner des notions en lecture, en calcul, en arabe et en français. Ils ont besoin de ces bases pour leur métier,
par exemple pour établir des factures.
Ils suivent une formation intensive durant 8 mois: 750 heures, dont 150
consacrées aux notions théoriques et le reste pour la pratique. A la fin de
cet apprentissage, le Centre décerne un certificat officiel signé par le
Ministère compétent, reçu déjà par 50 jeunes. Beaucoup ont trouvé du
travail dans les villages environnants. La philosophie de ce projet,
explique Emile Iskandar, un laïc de la région de Saïda, est que les jeunes
se rencontrent, qu’ils trouvent de nouvelles valeurs. «A ces jeunes de
toutes les confessions, nous proposons une éducation à la paix, pas
seulement le moyen de trouver un métier».
A l’étage, dans le brouhaha, les enfants se rendent à l’école du couvent. Venant des villages environnants, ils sont chrétiens, sunnites, chiites ou druzes. Leur programme éducatif est imprégné des principes de convivialité, comme toutes les autres activités de Saint-Sauveur. «Pour
surmonter toutes les conséquences psychologiques de la guerre, c’est tout
un milieu qu’il faut changer, et pour cela conclut, optimiste, Emile
Iskandar, il faudra travailler cinq à dix ans!» (apic/be)
Encadré
La convivialité islamo-chrétienne est possible
Le P. Ghazal se dit persuadé que la coexistence et la convivialité sont non
seulement possibles mais indispensables au Liban: «Nous sommes une minorité
ici en Orient, et même au Liban, et nous devons vivre cette vie d’amitié et
de coexistence. Ici, c’est une Terre sainte que Jésus a foulée de ses
pieds; il est venu lui-même au pays de Tyr et de Sidon. C’est pourquoi nous
luttons ici pour qu’il y ait toujours une Eglise servante et qui témoigne
de l’amour du Seigneur. Le Seigneur nous a dit: ’Vous serez mes témoins
parmi toutes les nations’, ce qui signifie que nous voulons être une Eglise, pas seulement un ghetto, ni un parti politique».
S’il a vécu des moments très durs, Salim Ghazal n’a jamais perdu l’espérance, parce que de nombreux musulmans ont participé du même esprit. Même
pendant les jours les plus difficiles de la guerre, les responsables musulmans l’invitaient dans les villages à donner des causeries dans leur «houssenieh», la salle de conférence attenant à la mosquée. «Ils m’invitent
d’ailleurs toujours», souligne-t-il.
Aux pires moments, les liens n’ont jamais été coupés. Cela n’a jamais
été une guerre de religion, mais des conflits attisés par des «responsables» politiques, et par Israël, dont l’influence au Sud se fait fortement
sentir. Il semble qu’Israël, pour justifier son attitude envers les autres
communautés, veut prouver que la coexistence est impossible, accuse-t-il.
«Nous, nous ne voulons pas vivre comme dans un ghetto. On a poussé musulmans et chrétiens à faire la «purification ethnique» comme en Yougoslavie,
à vivre chacun de son côté. Mais nous sommes un seul peuple, nous ne sommes
pas d’ethnies différentes. Chrétiens et musulmans, nous parlons le même
dialecte, nous avons les mêmes coutumes, le même mode de vie». (apic/be)
Les photos de ce reportage sont disponibles à l’agence CIRIC à Lausanne
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