Le Liban, plus qu’un pays: un message

APIC – Interview

Rencontre avec Mgr Béchara Raï, évêque maronite de Jbeil/Byblos,

coordinateur des travaux préparatoires du Synode pour le Liban

Jacques Berset, Agence APIC

(Jbeil/Byblos) «Le Liban est plus qu’un pays, c’est un message». Une message de fraternité, de liberté et de dialogue, comme le répète si justement

Jean Paul II depuis l’annonce, le 12 juin 1991, de la tenue d’une Assemblée

spéciale du Synode des évêques pour le Liban. Et si par malheur les pays

voisins qui ont si souvent tenté de détruire l’exemple de convivialité et

de coexistence que représente le Liban réussissaient dans leur entreprise,

ce serait la fin inéluctable de la présence chrétienne au Proche-Orient,

insiste Mgr Béchara Raï, évêque maronite de Jbeil, qui nous reçoit dans sa

résidence épiscopale au coeur de l’ancienne cité phénicienne de Byblos.

Coordinateur des travaux préparatoires du Synode pour le Liban, Mgr Béchara Raï n’hésite pas à dire que «c’est grâce à une révélation divine que

le pape a convoqué ce Synode». En effet, Jean Paul II est conscient que le

maintien de la spécificité libanaise est la condition même de la survie de

la présence chrétienne tant en Israël que dans les pays musulmans voisins.

De nombreux chrétiens considèrent que ce Synode – dont la préparation mobilise beaucoup de monde au Liban – a été la «providence» de l’Eglise du Liban au moment où les chrétiens du pays se sentaient délaissés de tous.

APIC: Pourquoi une Assemblée spéciale du Synode consacrée uniquement au

Liban, et pas par exemple à la Palestine, à la Terre Sainte ?

MgrBécharaRaï:Le pape a choisi le Liban parce que la présence chrétienne

dans ce pays conditionne la présence des communautés chrétiennes dans tous

les pays du Moyen-Orient, comme l’a écrit le pape le 1er mai 1984 à tous

les évêques du monde. Un Synode pour le Liban, c’est un Synode pour tous

les chrétiens du Moyen-Orient. Si la présence effective des chrétiens – pas

l’existence seulement – est maintenue au Liban, une présence qui marque

l’éducation, la politique, l’économie, les mass-médias, une présence forte,

elle garantit le maintien des chrétiens dans les autres pays de la région.

Deuxièmement, le Liban est plus qu’un pays, c’est un message pour

l’Orient et l’Occident. Dans toute cette région du monde, on ne rencontre

quasiment que des régimes totalitaires, vous êtes roi ou président à vie,

alors que le régime libanais est démocratique et libéral. Dans tous ces

pays, il y a une religion d’Etat, c’est la religion du roi ou du président,

qu’il soit musulman ou juif. Le Liban respecte toutes les religions; il le

met en pratique par le biais du fameux «statut personnel». En effet, en matière de religion, de famille et de statut personnel, l’ensemble des 17

communautés libanaises ont – à égalité – leur autonomie législative, juridictionnelle et judiciaire.

Ensuite, le Liban est le pays du dialogue entre l’islam et le christianisme, un dialogue de vie qui est arrivé à un dialogue politique avec le

fameux «Pacte national», où selon la formule libanaise, chrétiens et mulsulmans se partagent le gouvernement et l’administration. C’est aussi une

ouverture à toutes les cultures du monde. Le pape a dit que c’est là un

message à conserver. Ce petit pays de 10’000 km2 présente toutes ces caractéristiques qui n’existent dans aucun autre pays. C’est ce qui fait la valeur du Liban. Voilà ce qu’une menace sur le Liban mettrait en cause et

c’est pourquoi le pape a convoqué ce Synode.

APIC: Mais il y a aussi une menace sur la présence chrétienne à Jérusalem,

à Bethléem…

MgrBécharaRaï:Eux-mêmes le disent: le Liban est notre garantie. Il faut

que le christianisme arrive à sauvegarder ce Liban comme message. Pourquoi

le Liban est-il un pays de liberté, de démocratie, de convivialité et de

dialogue ? Est-ce dû à la civilisation juive, à la civilisation musulmane ?

Non, à la civilisation chrétienne, grâce à laquelle il a pu a pu conserver

un système de liberté de démocratie et de convivialité.

Et cela parce que le christianisme était fort; s’il s’affaiblit et vient

à perdre, ce système disparaît. Alors l’Eglise est réduite au silence comme

elle l’est à Jérusalem, comme est l’est dans tous les pays musulmans du

Moyen-Orient. Il y a un peu plus d’un million de chrétiens au Liban, pourquoi sont-ils les seuls à pouvoir parler? Où sont les neuf millions de

coptes d’Egypte? Où sont les chrétiens d’Irak et de Syrie? Cette présence

chrétienne a créé un système politique. Si ce système politique est perdu,

l’Eglise est perdue: elle ne peut rien publier, elle ne peut pas parler. Si

vous allez en Syrie, vous ne pourrez jamais, comme chrétien, publier un

livre. S’il y a une réunion comme celle-ci, ils envoient quelqu’un pour savoir de quoi vous parlez. Cette liberté dont nous jouissons ici, c’est la

civilisation chrétienne ! Comme l’Eglise est forte, elle a pu créer un système politique, mais nous sommes menacés par une politique internationale.

Alors le pape, grâce à une révélation divine, a convoqué un Synode pour

le Liban pour dire qu’il ne s’agit pas là d’une terre à traiter comme une

marchandise, mais bien d’un message, d’une garantie pour les chrétiens du

Moyen-Orient. Il y a eu un Synode pour toute l’Europe, un Synode pour toute

l’Afrique et maintenant un Synode pour toute l’Amérique… et un Synode

pour 10 millions de Libanais?

Nous avons la réponse, c’est pour tout le Moyen-Orient, pour dire que

l’on peut vivre ensemble entre chrétiens et musulmans. Et cela concerne

également les juifs qui aimeraient se débarrasser de tous les arabes d’Israël, qu’ils soient chrétiens ou musulmans. Pour prouver qu’il est impossible de vivre ensemble. Ils nous obligent de dire par force la convivialité

est impossible. Mais nous ne pouvons pas séparer la chair de l’os. Après 17

ans de destruction, regardez comme les musulmans et les chrétiens vivent.

Alors que tout le monde considère qu’il y a une guerre de religion au

Liban, ils vivent en paix, en dialogue, en entente. Mais que les étrangers

nous fichent la paix! Vous le savez bien, notre drame vient de l’extérieur.

APIC: Comment associez-vous les musulmans – certainement la majorité de la

population au Liban – à la préparation de ce Synode?

MgrBécharaRaï:A l’annonce du Synode, les musulmans ont eu une première

réaction assez négative parce qu’ils n’arrivent pas à séparer religion et

politique. Ils craignaient une revivification du camp chrétien pour qu’il

s’allie de nouveau à l’Europe et ensuite aux sionistes, contre le Liban.

Nous avons alors été voir chacun des chefs religieux et nous leur avons dit

que leur conception théocratique de la société se différencie beaucoup de

la nôtre, qui est démocratique. Nous séparons nettement César et Dieu, nous

séparons nettement religion et politique.

Ils sont d’accord avec nous pour le Synode, pour la réussite du Liban,

pour la convivialité. Ils nous soutiennent, mais vu la conjoncture politique, ils ne sont pas libres de s’exprimer. «Il est interdit» aux musulmans

et aux chrétiens de se mettre à la même table et de parler ensemble.

Pour la quatrième partie des «lineamenta» – consacrée à la vocation historique du Liban – a été écrite en collaboration avec des personnalités musulmanes. Mais ils ne souhaitent pas apparaître ni nommément ni autrement

dans le document ni ailleurs. Ils ont dit «nous ne sommes pas libres de

nous mouvoir sur ce plan-là , nous ne pouvons pas nous exprimer». Les trois

communautés musulmanes druze, chiite et sunnite ont été contactées et nous

leur avons demandé de réagir dans les quinze jours qui ont précédé l’envoi

à Rome. Ils n’ont pas répondu, ce qui veut dire qu’ils étaient pour. Cela a

été fait aussi avec des hommes politiques musulmans. La communauté musulmane ressent ce Synode comme un bien pour le Liban. Ils l’attendent avec beaucoup de respect et beaucoup d’espoir, surtout qu’ils ont une vénération

très grande pour la personne du pape actuel. (apic/be)

Encadré

Le 12 juin 1991, le pape annonçait le Synode pour le Liban. Il l’a demandé

à l’Eglise locale libanaise composée de six Eglises catholiques: l’Eglise

maronite, l’Eglise grecque-melkite, l’Eglise syrienne-catholique, l’Eglise

arménienne-catholique, l’Eglise latine et l’Eglise chaldéenne. Ces Eglises

ont été appelées à commencer un cheminement de réflexion, de conversion et

de prière. Le pape croit beaucoup à ce Synode qui n’est pas seulement une

simple réunion, mais un avènement de l’Esprit. «Il faut se mettre dans

l’attente et dans l’écoute de ce que dit l’Esprit à l’Eglise du Liban après

17 ans de guerre, de destruction, avec toutes les crises qui en découlent».

En octobre 1991, Mgr Schotte, secrétaire général du Synode des évêques à

Rome, demande à la hiérarchie libanaise de faire une sorte de consultation

de toutes les forces vives de l’Eglise, leur demandant quelles sont leurs

attentes du Synode et les thèmes qu’ils voudraient voir traiter. Cette consultation informelle a reçu un bon nombre de réponses. Fin janvier 1992,

débute la deuxième étape: le pape annonce la nomination d’un Conseil du secrétariat général du Synode composé de neuf évêques libanais représentant

les six communautés catholiques, du cardinal Silvestrini, préfet de la Congrégation pour les Eglises orientales, et de Mgr Schotte. La première chose

qu’a faite le Conseil en mars 1992 est d’analyser ces questions et de les

classer en 12 points allant de la partie spirituelle à la partie politique.

Puis douze commissions composées de laïcs, de religieux (ses) ont été

formées pour préparer une première ébauche contenant les principes, les

problèmes et un questionnaire, selon le processus des synodes en général.

Le pape a ensuite annoncé en juin dernier le thème du Synode: «Le Christ

est notre espérance, renouvelés par son Esprit, solidaires, nous témoignons». Après diverses phases de réflexion, le quatrième projet de lineamenta se trouve maintenant chez le pape. Les membres du Conseil attendent

la communication de son approbation pour poursuivre ce cheminement synodal

en février ou en mars sur la base de ce document.

Après la rédaction du document sous forme de propositions au Saint-Père,

intitulé instrument de travail – que le Conseil devrait rédiger encore cette année -, le pape, en fonction de son calendrier, convoquera les évêques

membres à la célébration du Synode. Il sera sûrement présidé par le pape,

parce que c’est lui le président du Synode. Pour des raisons pratiques et

de sécurité, il n’a pas encore été décidé si le Synode aura lieu au Liban ce que souhaitent vivement les Libanais – ou bien à Rome. Quant à la date en tout cas pas avant 1994 -, elle n’a pas encore été fixée. (apic/be)

Les photos de ce reportage sont disponibles à l’agence CIRIC à Lausanne

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