L’affaire Locher coûte cher à l’Eglise réformée de Suisse

L’ex-président de l’Église réformée de Suisse a bien abusé sexuellement, psychologiquement et spirituellement d’une de ses collaboratrices. Une affaire qui, à tous les niveaux, coûte cher à l’institution faîtière des Églises réformées suisses.

Anne-Sylvie Sprenger/Protestinfo

Voilà plus d’une année que les protestants réformés de Suisse attendaient des réponses quant au scandale qui avait secoué leur faîtière: une plainte interne avait été déposée auprès de son exécutif, pointant une relation abusive qu’aurait eue son président Gottfried Locher avec une de ses anciennes collaboratrices. L’affaire était devenue d’autant plus houleuse qu’une des membres de son Conseil (organe exécutif) avait alors démissionné, avouant alors avoir eu une liaison par le passé avec le mis en cause.

Suite à ce coup de tonnerre, l’Exécutif a mandaté un cabinet d’avocats pour analyser le bien-fondé de la plainte. De son côté, le Synode (législatif) a mis en place une commission d’enquête administrative pour analyser cette question sur la base de ce rapport et également évaluer la responsabilité de l’institution dans cette affaire. Marie-Claude Ischer, présidente de l’Église évangélique réformée du Canton de Vaud (EERV) revient sur les conclusions de la commission qu’elle a présidé et dont le rapport a été rendu public le 4 août dernier.

© EERS

Quelles sont les conclusions de l’enquête du bureau d’avocats concernant la plainte à l’endroit de M. Locher?
Marie-Claude Ischer: Le rapport du bureau d’avocats mandaté par le Conseil de l’EERS est clair: il y a eu atteinte à l’intégrité sexuelle, psychologique et spirituelle de cette ancienne collaboratrice.

Que sait-on exactement des faits qui lui sont reprochés?
On ne peut pas en dire plus, parce que la plaignante n’a pas déposé de plainte pénale et demande toujours l’anonymat. Là est toute la difficulté. Si elle a hésité ce printemps à agir devant les tribunaux, elle ne l’a finalement pas fait. Aujourd’hui, les faits sont prescrits.

Au-delà de ces abus commis par M. Locher, cette ex-collaboratrice se plaint de l’institution, qui n’aurait pas réagi face à ses appels à l’aide au moment des faits, lorsque celle-ci était encore employée. À quelle conclusion êtes-vous arrivés sur ce point?
La commission relève qu’à l’époque des faits, les connaissances autour du harcèlement et du mobbing dans le cadre des entreprises n’étaient pas les mêmes que celles qu’on a aujourd’hui. Effectivement, à l’époque des faits, l’institution a manqué à son devoir de diligence par rapport à cette collaboratrice.

«On ne peut pas en dire plus, parce que la plaignante n’a pas déposé de plainte pénale et demande toujours l’anonymat.»

Elle s’en était pourtant ouverte auprès du médiateur…
En effet. Le médiateur avait entendu cette personne, mais comme celle-ci était encore indécise sur ce qu’elle souhaitait entreprendre et sur ce qu’elle était prête à dire. Il était difficile pour lui d’intervenir, ce qu’il n’a d’ailleurs pas fait. Il a conseillé à la collaboratrice de chercher un nouvel emploi.

Dans ce genre d’affaire, la volonté de préserver son anonymat a des conséquences sur la possibilité que justice soit faite. Comment concilier protection de la personne et préservation de l’anonymat?
C’est un vrai problème aujourd’hui dans la législation suisse. Quand vous êtes sous emprise et que vous subissez des abus, vous vivez dans la confusion. Vous ne savez plus à qui vous pouvez faire confiance et toute votre capacité de réflexion est perturbée. Les victimes ne souhaitent pas que leur histoire soit révélée et mise sur la place publique, aussi elles restent dans l’anonymat. Or en restant dans l’anonymat, on ne peut pas les aider sur le plan légal. L’institution peut certes répondre à une demande de réparation, mais c’est là une question institutionnelle, où chaque institution reste libre de sa réponse.

Trois autres témoignages anonymes dénonçant des faits similaires de la part de M. Locher ont été récoltés sur la plateforme en ligne, mais n’ont pas été traités dans le rapport du bureau d’avocats. N’est-ce pas problématique?
Les médiateurs de l’EERS, qui sont aussi des avocats, ont proposé à ces femmes de témoigner sous couvert de confidentialité, mais ils ont quand même besoin d’un minimum d’informations de leur part, soit connaître leur identité ainsi que leur numéro de téléphone pour pouvoir les rappeler. Sans cela, on ne peut rien faire pour elles.

«Les victimes ne souhaitent pas que leur histoire soit révélée et mise sur la place publique, aussi elles restent dans l’anonymat.»

Que ces trois témoignages restent sans suite, n’est-ce pas dérangeant à vos yeux?
Cela dépasse le cadre de notre mandat, mais cela fera peut-être partie des discussions synodales qu’on aura au mois de septembre. Qu’est-ce qu’on va faire de ces témoignages? C’est une vraie question.

Pour en revenir à l’affaire dont il est ici question, il faut distinguer deux temps de réaction, soit au moment des faits, mais aussi au moment où cette ancienne collaboratrice s’est décidée à adresser une plainte au Conseil de l’EERS. Comment la commission juge-t-elle l’attitude de celui-ci?
Ce que le rapport Candieni relève est qu’au vu de l’absence de procédure en matière de gestion de crise, le Conseil s’est retrouvé face à une situation extrêmement difficile et complexe. D’où nos recommandations de clarifier les procédures.

Comment comprendre le fait que l’EERS, nouvellement créée, n’avait pas ces procédures?
On sait par d’autres histoires de genre-là dans de grandes institutions de Suisse ou d’ailleurs qu’on n’arrive jamais à prévoir tout ce qu’il faut. Mais chaque institution devrait avoir une procédure de gestion de crise, quel que soit le fondement de la crise. Il est urgent que l’EERS en mette une en place.

«Il est urgent que l’EERS mette une procédure de gestion de crise en place.»

Contrairement à ce qui était prévu, le Conseil n’a pas osé suspendre immédiatement le président, suite aux menaces faites par l’avocate de M. Locher. Était-ce justifié de céder à ces pressions?
La commission constate en effet que le Conseil a subi de fortes pressions dans un contexte qui était vraiment particulier et complexe. Alors, évidemment, on peut toujours faire autrement quand on sait… Le rapport Candieni estime que le Conseil n’a pas commis de faute dans sa manière de gérer la plainte. La commission suit cet avis, avec une certaine nuance.

Laquelle?
Nous estimons que Mme Brändlin a manqué de transparence en ne signalant pas immédiatement aux autres membres du Conseil sa liaison passée avec M. Locher. Si le rapport Candieni dit que cela n’a pas eu de conséquences sur le Conseil, nous ne partageons pas entièrement cet avis. C’est pour cela que nous souhaitons que ces questions d’ordre éthique soient prises en compte dans le code de déontologie que nous demandons de mettre en place.

Au sein du Conseil, les divergences de vues quant au degré de gravité de la plainte n’ont pas aidé… Certains ont-ils manqué de clairvoyance ou d’indépendance face à M. Locher? Et sont-ils encore crédibles aujourd’hui?
La commission ne s’est pas prononcée là-dessus, parce que cela ne faisait pas partie de notre mandat, mais nous notons l’existence de ces divergences.

«Le rapport Candieni estime que le Conseil n’a pas commis de faute dans sa manière de gérer la plainte.»

Cette affaire n’a-t-elle pas créé une certaine méfiance à l’égard du Conseil de l’EERS?
Je crois qu’il faut attendre les discussions synodales. Peut-être que des choses bougeront à ce moment-là.

Cette crise aura coûté cher à l’EERS, tant du point de vue de son image que financièrement. La commission juge d’ailleurs que la facture du bureau de communication initialement mandaté pour élaborer un plan de communication à hauteur de plus de 72’000 francs «est énorme et disproportionné». Le Conseil avait-il le droit d’engager ces frais sans l’accord du Synode?
Justement, il n’y avait pas de procédure de gestion de crise, et donc pas non plus de précisions quant à la limite des coûts qui peuvent être engagés par le Conseil ni à quel moment il se doit d’en informer le Bureau du Synode. Tout cela fait précisément partie de nos recommandations.

Le fait que le dédommagement de départ de M. Locher ne soit pas connu ne pose-t-il pas un problème, ce d’autant que cette convention de départ a été convenue en présence d’un seul membre du Conseil, membre par ailleurs proche du président?
Premièrement, comme M. Locher avait un contrat de travail, il est soumis au Code du travail et cela fait partie de ses droits que ses indemnités de départ ne soient pas divulguées. Pour la deuxième question, notre commission s’est aussi questionnée sur le fait qu’une seule personne ait négocié ce montant et que cette personne était connue pour être proche de M. Locher. Cela fait partie des questions qui, à mon avis, devront être débattues également par les synodaux au mois de septembre.

Au total, cette affaire a déjà coûté près de 400’000 fr., sans compter l’indemnité de départ de M. Locher et les frais de réparation. L’EERS ne devrait-elle pas, ou pourrait-elle, se retourner contre M. Locher?
Oui, l’EERS pourrait réclamer des dommages et intérêts. Or, un avocat interrogé sur la question par Kath.ch répond qu’il ne le conseillerait pas, puisqu’il est établi que l’institution a aussi une part de responsabilité (absence de procédures). Cela reste cependant l’avis d’un avocat, le Conseil de l’EERS a aussi son staff d’avocats. En tout cas, j’espère que cela sera discuté au Synode, car on est en légitimité de se poser cette question – vis-à-vis des Églises membres et également du contribuable.

«Il y un dégât d’image important de l’Église au niveau suisse. C’est un fait. Il faut aujourd’hui que l’EERS fasse ce travail de clarification des procédures.»

La commission d’enquête soutient le principe de la demande de réparation financière de la plaignante – sans se prononcer toutefois sur le montant (144’683 fr 25). Qu’en est-il de la demande formulée par Mme Brändlin, qui vient de tomber?
Cette demande est adressée au Conseil et je pense que la commission d’enquête n’a pas à se pencher là-dessus.

Quelles sont pour vous les pires conséquences de cette affaire?
Il y a plusieurs choses, d’abord au niveau des personnes, des femmes. Le travail des Églises est aujourd’hui de briser le silence: on doit dire ces choses-là et prendre en compte sérieusement ces témoignages avec des procédures claires et transparentes – c’est ce qu’on commence aussi à mettre en place à l’EERV: il ne faut surtout pas faire du cas par cas. Ensuite, il y un dégât d’image important de l’Église au niveau suisse. C’est un fait. Il faut aujourd’hui que l’EERS fasse ce travail de clarification des procédures, qu’elle œuvre ensuite à le visibiliser et le communiquer, pour être une institution crédible. C’est aussi pour cela que nous parlons aujourd’hui, on a tout à gagner à être transparent. (cath.ch/protestinfo/ass/bh)

Rédaction

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