Priez pour l’Afghanistan, lance le dernier prêtre catholique à Kaboul

Alors que les talibans étaient dimanche 15 août 2021 aux portes de Kaboul, que les ambassades étaient évacuées et que les derniers étrangers fuyaient, y compris les Suisses, il ne reste que quelques jours avant le retrait complet des forces américaines et de l’OTAN du pays. «Priez pour l’Afghanistan», supplie le Père Giovanni Scalese, dernier prêtre catholique à Kaboul.

En moins d’une semaine, plus de 65 % du pays est tombé aux mains des talibans, y compris les villes stratégiques de Herat, Lashkar Gah, Kunduz et Kandahar. Ils sont arrivés à Kaboul, la capitale, dans la journée du 15 août. Les populations sont en fuite. Selon le HCR, «près de 400’000 personnes ont été forcées de quitter leur foyer depuis le début de l’année, venant grossir les rangs des quelque 3 millions d’Afghans qui étaient déjà déplacés à l’intérieur du pays à la fin de 2020.

Depuis le début de cette année, près de 120’000 Afghans ont fui les zones rurales et les villes de province pour se réfugier dans la «province de Kaboul». Des hangars, des écoles, des mosquées, des locaux publics et privés ont été ouverts pour les accueillir. Fuyant la guerre, ils se retrouvent maintenant en première ligne.

Sur le site Vatican News, l’unique prêtre catholique du pays, le missionnaire barnabite italien Giovanni Scalese, 66 ans, ne cache pas son inquiétude face à cette évolution très rapide de la situation.

Toute forme de prosélytisme est punie et l’apostasie signifie la mort

Les barnabites sont en Afghanistan depuis 1933. Au début il n’y avait qu’un simple aumônier. En 2002 le pape Jean Paul II a érigé la Mission suis juris en Afghanistan. C’est une Eglise particulière dans un état embryonnaire.

«Le pays, à 100% musulman, ne peut être considéré comme un territoire de mission.»

Mais en Afghanistan, la Mission est un peu différente d’autres Mission suis juris, car le pays, à 100% musulman, ne peut être considéré comme un territoire de mission. Toute forme de prosélytisme est punie et l’apostasie signifie la mort. Cette Mission est donc exclusivement pour les catholiques résidant en Afghanistan, qui sont tous des étrangers.

De 1933 à 1994, la Mission établie en Afghanistan était pratiquement une simple paroisse. Depuis 2002, elle est une Mission sui juris, à savoir une véritable juridiction, semblable à un diocèse, couvrant l’ensemble du territoire de l’Afghanistan.

Kaboul a été longtemps une ville plutôt paisible

Dans les premières années après 2002, contrairement au reste de l’Afghanistan, Kaboul était une ville plutôt paisible. Il y avait beaucoup de travailleurs étrangers. surtout des Philippins.

Kaboul Chapelle de la Mission catholique en Afghanistan dans l’enceinte de l’ambassade d’Italie| DR

Le pape François, par un décret de novembre 2014, a nommé le religieux barnabite Giovanni Scalese – un Italien né à Rome – nouveau supérieur ecclésiastique de la Mission sui juris  afghane. Il est le plus important représentant de la hiérarchie catholique dans un pays où il n’y existe qu’une église, celle de l’ambassade d’Italie à Kaboul.

«Il était assez facile d’accéder à l’ambassade d’Italie; ainsi, la chapelle se remplissait de monde. Puis, surtout depuis 2014, la situation s’est progressivement dégradée: il y a eu des attaques presque quotidiennes; les mesures de sécurité ont été de plus en plus dures; de nombreux étrangers quittaient le pays, la fréquentation de la messe dominicale dans l’enceinte de l’ambassade diminuait».

Mais aujourd’hui, confie le Père Giovanni Scalese, «nous sommes en train de vivre des jours de grande appréhension, dans l’attente des évènements». Sa voix traduit la fatigue et l’angoisse de la population afghane et des ressortissants étrangers face à l’offensive fulgurante des talibans, qui n’ont pas attendu la finalisation du retrait annoncé des troupes américaines, le 31 août prochain, pour lancer une offensive puissante qui voit les principales villes du pays tomber les unes après les autres.

Un Etat afghan au bord de l’effondrement

Sans vraiment convaincre, le président Ashraf Ghani a annoncé que des consultations politiques étaient en cours pour rétablir la paix et la sécurité dans le pays. Mais les talibans semblent plutôt miser sur une victoire rapide et totale face à un État afghan au bord de l’effondrement.

Le Père Scalese avoue son impuissance, mais il demande à tous ceux qui l’entendent de ne pas oublier l’Afghanistan. «Mon appel est de prier. Priez, priez, priez pour l’Afghanistan», supplie le missionnaire italien.

Un retour 25 ans en arrière

Faute d’un accord politique, la chute de Kaboul semble une question d’heures ou de jours. Cette offensive rappelle des souvenirs douloureux pour de nombreux Afghans. La prise de la capitale afghane par les talibans en 1996 s’était accompagnée de nombreuses exactions qui ont laissé un traumatisme profond dans la population.

Le régime était alors resté en place pendant cinq années, jusqu’à la guerre déclenchée en 2001 par les Etats-Unis à la suite des attentats du 11 septembre. La cause de cette offensive n’était toutefois pas la protection de la population afghane en tant que telle, mais la destruction des bases d’Al-Qaïda. Sur ce territoire difficile d’accès et qui a toujours résisté aux interventions extérieures, les victoires apparentes de la coalition menée par Washington n’ont jamais permis de neutraliser totalement les talibans, qui sont toujours demeurés actifs dans certaines régions du pays.

Au fil des 20 années écoulées, les frappes occidentales ont fait des milliers de victimes civiles, alimentant finalement la résurgence des mouvements fondamentalistes. «Malgré des dépenses estimées à plus de 1’000 milliards de dollars, la plus longue intervention extérieure de l’histoire de l’armée américaine se termine donc sur un fiasco dont les conséquences s’annoncent désastreuses pour toute l’Asie centrale et le reste du monde», estime Vatican News.

Exclusivement pour servir les étrangers catholiques

La Mission catholique à Kaboul a été créée exclusivement pour servir les étrangers catholiques, résidant temporairement en Afghanistan. Il s’agissait, en général, d’employés des organisations internationales, présents dans le pays pour des raisons politiques, économiques et humanitaires. Les militaires étaient généralement servis par leurs aumôniers.

La Mission catholique n’avait aucune relation avec le gouvernement afghan, ni avec la population locale, même si la présence du prêtre était acceptée (il passait officiellement pour un attaché de l’ambassade d’Italie). Il n’y a pas de relations diplomatiques entre la République islamique d’Afghanistan et le Saint-Siège. Avec la population locale, en raison de la guerre, il n’y avait plus aucune possibilité de rencontre. Surtout après les dernières attaques terroristes, la Mission – tout comme la population – vivait dans un état de siège permanent. Ses prédécesseurs pouvaient aller en ville, ils étaient connus des gens, qui les appelaient mollah, mais depuis longtemps ce n’était plus possible.

Les premières religieuses sont arrivées en Afghanistan en 1955

Les premières religieuses – les Petites Sœurs de Jésus – sont arrivées en Afghanistan en 1955. Jusqu’au début du XXIe siècle, elles ont été, avec l’aumônier barnabite, la seule présence religieuse dans le pays. Elles sont restées ici même pendant la période des talibans. EIles travaillaient comme infirmières dans les hôpitaux, et vivaient parmi les gens, «des Afghanes parmi les Afghanes». En 2004, une communauté intercongrégationnelle a été fondée Rome – PBK (»Pro Bambini di Kabul») – qui gère une petite école pour enfants handicapés.

Les sœurs, appartenant à différentes congrégations, changeaient périodiquement. En 2005, des jésuites indiens sont venus avec le Service jésuite des réfugiés (JRS), engagés dans le domaine de l’éducation. En 2006, les Missionnaires de la Charité (les sœurs de Mère Teresa) sont arrivées, prenant en charge un orphelinat pour enfants handicapés et venant en aide à plus de 300 familles pauvres. (cath.ch/radvat/firsthings/be)

Jacques Berset

Portail catholique suisse

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