Berne: le cardinal et l'imam pour la réconciliation en Centrafrique

«Notre engagement commun pour la paix et la réconciliation est basé sur notre foi», confient de concert le cardinal Dieudonné Nzapalainga, archevêque de Bangui, et l’imam Abdoulaye Ouasselegue, secrétaire général adjoint du Conseil supérieur islamique de Centrafrique, de passage à Berne le 7 septembre 2021.  

Jacques Berset pour cath.ch

Après la messe à la basilique de la Trinité, à Berne, les deux hommes ont dialogué avec le public venu assister à la projection film documentaire «Sìrìrì– Le cardinal et l’imam». Le prélat centrafricain de 54 ans et l’imam étaient les invités de «Aide à l’Eglise en Détresse (ACN)», à l’occasion de la sortie en salles du film du réalisateur franco-suisse Manuel von Stürler.

Sìrìrì veut dire «paix» en langue sango

Sìrìrì veut dire «paix» en sango, la principale langue parlée en République centrafricaine (RCA), un vaste pays faiblement peuplé (5,4 millions d’habitants) enclavé au cœur du continent africain, et qui figure parmi les plus pauvres et les plus fragiles du monde malgré la richesse de ses ressources naturelles.

Réalisé par le franco-suisse Manuel von Stürler, qui pendule entre Lausanne et Marseille, ce documentaire, présenté le 2 septembre en avant-première mondiale à la filmothèque du Saint-Siège à Rome, retrace l’engagement commun de l’imam Kobine Layama et du cardinal Nzapalainga. Le religieux spiritain a été nommé en 2012, à l’âge de 45 ans, à la tête du diocèse de Bangui, la capitale de la RCA. Il a été créé cardinal par le pape François en 2016.

Le cardinal Dieudonné Nzapalainga est entouré du réalisateur franco-suisse Manuel von Stürler et de l’imam Abdoulaye Ouasselegue | © Jacques Berset

D’interminables conflits sanglants entre communautés

Tous deux parcourent le pays, souvent au risque de leur vie, pour promouvoir la coexistence pacifique et fraternelle entre les communautés chrétiennes (80% de la population) et musulmanes (15%) dans une République centrafricaine (RCA) déchirée par d’interminables conflits sanglants et à la merci des groupes armés qui ont mis la main sur les régions d’extraction des minerais aurifères et diamantifères.

Le cardinal Nzapalainga et l’imam Abdoulaye Ouasselegue (qui a pris le relais de l’imam Kobine Layama, décédé le 28 novembre 2020), sont membres du conseil des sages de la Plateforme des Confessions Religieuses de Centrafrique (PCRC), avec un pasteur protestant, l’apôtre Nicolas Guerekoyamé Gbangou, de l’Alliance des évangéliques de Centrafrique (AEC). La Plateforme a développé une méthode de prise de parole qui a permis de désarmer des miliciens et d’éviter que les affrontements ne dégénèrent en guerre de religion voire en génocide.

Une seule arme, la Parole

Depuis 2013, en République centrafricaine, nombre de politiciens ont cherché à instrumentaliser la religion, dressant les communautés les unes contre les autres et poussant chrétiens et musulmans à s’entre-tuer. «Les politiciens se basent sur leur clientèle, nous, nous basons sur autre chose. Nous n’a pas le même agenda. L’imam, le pasteur et moi, nous n’avons qu’une seule arme, la Parole, pour dire que les religions ne nous incitent pas à tuer, mais plutôt à préserver la vie, insiste le jeune cardinal. Accueillir l’autre est un acte de foi!»

Quand la vie de l’imam Kobine avait été menacée, l’archevêque de Bangui l’avait hébergé, lui et sa famille, dans sa propre maison. «Certains fidèles catholiques n’avaient pas compris… mais la foi nous pousse au large, à aller toujours plus loin. Avec l’imam, nous avons défendu et sauvé des vies, musulmans comme chrétiens!»

«Notre rôle, c’est d’être aux côtés de tous: groupes armés, milices, gouvernement, société civile. En tant que ›père’, je peux avoir plusieurs enfants, certains peuvent s’égarer», déclare-t-il en citant, la parabole de l’enfant prodigue, ou celle de la brebis égarée (Luc 15). «Parmi eux, il y a cet enfant perdu et le père qui l’accueille, avec un cœur de miséricorde, le fils qui a pris les armes, qu’on appelle tueur, djihadiste… »

«Notre mission, c’est de désarmer les cœurs, désarmer les esprits, avec notre parole, c’est notre seule arme!»

Cardinal Nzapalainga

Le sang n’avait pas encore séché

Et le cardinal de témoigner du cas d’un jeune chef d’un groupe «anti-Balaka» rencontré à Lambi, à 80 km de Bangui: «il avait tué, notamment le ›général’ du groupe rival de la Séléka. Il était redouté, on ne pouvait pas lui parler. Le sang n’avait pas encore séché, mais je suis allé dormir chez lui. Il l’a fait savoir autour de lui: l’évêque est venu dormir chez moi, je suis Zachée, parce que Dieu est venu chez moi, j’arrête de tuer! Il a reconnu que l’homme de Dieu est venu le voir et qu’au nom de Dieu, il lui a demandé de cesser les tueries. Je l’ai amené à l’église et j’ai prié pour lui. Je lui ai dit que c’était le diable qui l’avait poussé à commettre ces crimes. Il a écouté la Parole de Dieu à travers nous. Notre mission, c’est de désarmer les cœurs, désarmer les esprits, avec notre parole, c’est notre seule arme!»

Pour l’archevêque de Bangui, malgré la situation qui peut paraître désespérée, il faut garder l’espoir: «je dois continuer d’être un guetteur, un déclic peut se faire, il peut y avoir des transformations radicales, de véritables conversions!»

«Il faut vouloir pour les autres ce que l’on veut pour soi-même.»

Imam Abdoulaye Ouasselegue

Le Coran prône la paix

L’imam Abdoulaye Ouasselegue abonde dans son sens. Il utilise des versets du Coran pour guérir des traumatismes subis par la population martyrisée de tous côtés et la préparer à la réconciliation. «Notre méthode est la suivante: je dialogue avec les musulmans, le cardinal avec les catholiques, le pasteur avec les protestants».

«Notre rôle, c’est d’être aux côtés de tous: groupes armés, milices, gouvernement, société civile.» | © Jacques Berset

«Tout le monde exprime ses sentiments, il faut mettre les victimes en confiance. Que s’est-il passé? On écoute séparément, sans jugement, le récit des différents côtés». Chaque groupe désigne ensuite des ›ambassadeurs’ qui rapportent en plénum leurs récits, qui sont ensuite mis ensemble pour qu’il n’y ait ensuite qu’un seul récit de ce qui s’est passé. «On implique les leaders religieux locaux, pour désamorcer les conflits, entamer un processus de guérison des traumatismes».

A l’adresse de l’Occident, qui se pare de défendre les droits de l’Homme, l’imam rappelle la nécessité de l’intégrité: il faut vouloir pour les autres ce que l’on veut pour soi-même. Et de citer le cas connu du Groupe Castel, géant français du sucre et des boissons, dont la filiale, la Sucrerie Africaine de Centrafrique (Sucaf RCA) est accusée d’avoir collaboré avec des milices et autres groupes criminel comme l’›Unité pour la paix en Centrafrique’ (UPC), responsable d’attaques meurtrières contre des camps de déplacés, d’enlèvements, d’actes de torture, de recrutement d’enfants soldats, de violences sexuelles…

Créer l’unité dans les rangs des musulmans de Centrafrique

L’un des grands défis en RCA, pour l’imam Abdoulaye Ouasselegue, est de créer l’unité dans les rangs des musulmans de Centrafrique. Chacun, parmi les leaders musulmans, défend des intérêts communautaires. Et de pointer du doigt la grande influence au plan économique et religieux qu’exercent les musulmans centrafricains originaires du nord du Tchad, qui prêchent un islam plus radical que l’islam traditionnel de la région. L’imam souhaite mettre en place un «Centre islamique centrafricain pour l’encadrement des nouveaux convertis», qu’il voit comme un outil approprié pour canaliser les jeunes vers un islam modéré et éviter ainsi leur radicalisation. (cath.ch/be/mp)  

Une inspiration venue du Père Paolo Dall’Oglio
Le Père Paolo avait refondé, dans les années 1980, le monastère catholique syriaque de Mar Mûsa, aussi appelé monastère de Saint Moïse l’Abyssin, aux portes du désert syrien, à 80 kilomètres au nord de Damas. Sa communauté dédiée au dialogue islamo-chrétien et à l’hospitalité, a inspiré le réalisateur qui, contrairement à un certain discours irénique, aborde de front la question de la violence dans l’islam. JB

Un pays déchiré par la violence
Depuis l’élection présidentielle de décembre 2020, une recrudescence de la violence et des atrocités a créé une grave crise humanitaire.  Les exécutions massives, les détentions arbitraires, la torture, les disparitions forcées sont monnaie courante. Des communautés entières ont été coupées des moyens de subsistance et des biens et services essentiels par les combats en cours. Plus d’un quart des 5,4 millions d’habitants du pays sont déplacés.
Le gouvernement français s’inquiète de la très forte influence de la Russie depuis 2018 sur le régime du président Faustin Archange Touadéra, ainsi que de la présence de centaines de paramilitaires russes mais aussi de sociétés russes intéressés à l’or et aux diamants centrafricains. JB

Rédaction

Portail catholique suisse

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